Le Shôjo ou la Vie

Quand je vois des blogs bien organisés, focalisés sur un sujet en particulier – comme Aftermangaverse, où Morgan partage ses lectures – cela me fait envie. J’aimerais avoir un endroit comme celui-ci, où j’arriverais à m’en tenir à mon sujet sans pour autant être impersonnel, un endroit où utiliser le « je » mais sans non plus partir dans tous les sens. Sauf que je me connais, cela ne marcherait qu’un temps ; quand je veux me brider, je déprime. J’ai besoin de partir dans tous les sens.
Tout cela pour dire que pour ce second article de l’année, je vais parler de mes lectures de Janvier.

L’année dernière, je vous avais parlé de l’exposition Diversity in Manga. A cette occasion, je m’étais procuré le premier tome du Rakugo ou la Vie, titre disponible en édition américaine mais inédit en France (malgré la diffusion de son adaptation animée). Ayant accroché, j’ai commandé la suite au Père Noël.

Comme son titre l’indique, Le Rakugo ou la Vie est un manga sur le rakugo, un art japonais où un conteur raconte une histoire codifiée sur scène, interprétant tour à tour chaque personnage sans pour autant se déplacer et avec pour seuls accessoires un éventail et un morceau d’étoffe. Un sujet qui pourra sembler hermétique au public occidental, d’autant plus que les histoires en question font de nombreuses références typiquement japonaises, comme au quartier des plaisirs d’Edo.

Sauf que le rakugo n’est pas important. Enfin si. Disons que c’est comme le karuta dans Chihayafuru : le titre peut s’apprécier sans s’intéresser à la discipline dont il parle, même si en l’occurrence, l’autrice Haruko Kumota est véritablement passionnée par son sujet et apporte de nombreuses explications à même de combler les néophytes. De quoi joindre l’utile à l’agréable.
Mais ce manga aurait pu évoquer d’autres arts traditionnels japonais, du moment que ceux-ci supposent un apprentissage, une relation maitre-élève, et une structure codifiée.
Si vous aimez le rakugo ou êtes tout simplement curieux quant à la culture nippone, cette série vous donnera toutes les informations dont vous avez besoin (l’édition américaine étant en outre riche en clés de compréhension). Toutefois, il ne s’agit pas d’un guide, d’un documentaire sur le rakugo, mais d’une histoire passionnante étalée sur plusieurs générations.

L’histoire commence lorsqu’un jeune homme sort de prison, bien décidé à changer de vie. Lors de son séjour, il a assisté à une représentation de rakugo par Yakumo Yurakutei, 8ème du nom, un célèbre rakugoka dont la prestation l’a transporté. Pour lui, l’avenir est tout tracé : aller trouver Yakumo, et lui demander de le prendre comme élève. Plus facile à dire qu’à faire.

Ce court résumé correspond au premier chapitre de la série, mais ne lui rend pas non plus justice. Pour ma part, je l’ai commencée sur cette seule base, en grande partie en raison des excellentes critiques entendues à son propos. J’ai immédiatement accroché, avant tout grâce au dessin de Haruko Kumota et sa façon de dépeindre les relations entre les protagonistes. Une qualité qu’elle ne perdra jamais tout au long du manga, alternant moments de tendresse, drame, pointes d’humour, et sentiments ambigus.

La série possède toutefois une structure étonnante. Comme le suggère son titre original Showa Genroku Rakugo Shinju, elle se déroule en grande partie durant l’ère Showa, à travers les souvenirs de Yakumo ; à l’instar du Shôwa de Shigeru Mizuki (une de ses œuvres autobiographiques) nous suivrons le futur Yakumo et ses compagnons durant toute cette période de l’histoire japonaise. Et si vous pouvez avoir l’impression d’avoir sauté des chapitres, c’est tout simplement car l’autrice n’hésite pas à faire des bons dans le temps ; les événements qu’elle dépeint commencent bien avant la sortie de prison de Yotaro (son nom de scène) et se poursuivent pendant bien des années.

Il est fascinant de voir l’autrice nous décrire ainsi les instants de vie marquants de ses personnages, parfois pendant de nombreuses décennies. L’un d’entre eux sera d’ailleurs toujours là, spectateur – et parfois un peu plus – des tourments des Yakumo. Haruko Kumota nous propose des caractères marquants, des parangons de complexité et d’imperfection avec chacun leurs joies, leurs peines, et leurs aspirations. Yotaro, malgré son passé, parait le plus stable et le plus droit, tandis que son maitre semble hanté par les fantômes de son passé, incarnés par sa fille adoptive Konatsu. La série aurait pu s’arrêter au bout de cinq tomes car les principaux enjeux paraissent bouclés, mais je lui sais gré d’avoir continué.

Et c’est magnifique. La vie ne les aura pas épargnés, mais ils continuent pourtant de vivre comme ils le peuvent, se raccrochant toujours au rakugo avec plus ou moins de bonheur.
Je ne voulais pas lire le dernier tome, je ne voyais que trop bien comment cela allait se terminer pour moi. Cela n’a pas loupé, l’autrice a trituré mes émotions dans tous les sens. Mais cela fait du bien, parfois, de se laisser aller, de savourer le quotidien des personnages.
Le Rakugo ou la Vie est un grand manga, à mettre à côté de ceux de Fumi Yoshinaga. Si la langue anglaise ne vous effraie pas, il s’agit d’un immanquable.

Autre salle, autre ambiance, mais toujours du shôjo avec Zetsuai 1989 de Minami Ozaki. Attention : manga à réserver à un public averti.
Un petit mot avant de commencer. Ce manga a été publié en France dans une collection dédiée nommée « yahoi », par un éditeur aujourd’hui disparu. Outre l’orthographe, que je découvre pour la première fois, je note qu’il s’agit d’un shôjo et non d’un yaoi.
Il s’agit d’un pionnier de la romance homosexuelle en France, donc je peux comprendre la volonté de Tonkam de souligner cette spécificité, de se démarquer. Seulement, si cela arrivait aujourd’hui – si un shôjo, un shônen ou un seinen était vendu en tant que yaoi ou yuri – cela me poserait problème.
En effet, l’homosexualité est une réalité, et en tant que telle, elle n’a pas à être cantonnée à une catégorie particulière de manga. Tandis qu’en limitant l’homosexualité aux seuls yuri et yaoi, cela suppose qu’elle ne peut exister que dans ce cadre spécifique. C’est absurde.
Cela fait aussi écho à une remarque récente de Bruno Pham, à propos d’une lectrice (un lecteur ?) reprochant à un shôjo d’avoir un lycéen gay alors qu’il n’a rien à faire là, sachant qu’elle (il) lisait déjà du BL. En quel honneur ? Les personnages LGBT+ ont leur place partout.

Koji Nanjo, 16 ans, est la nouvelle star de la chanson nippone, réputé sulfureux et incontrôlable. En plein travail, il disparait pour retourner sur les lieux de son enfance, à la recherche de son amour de jeunesse. Lequel, contre toute attente, se trouve être Takuto Izumi, un garçon.

En tant que lecteur, j’ai parfois l’impression que lire une romance homosexuelle permet de faire passer des choses que je n’accepterais jamais dans une romance hétérosexuelle. En effet, dans ces-dernières, quand il y a une relation toxique, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il s’agit d’une conséquence de la société patriarcale dans laquelle nous vivons – laquelle conditionne les rapports homme/femme – là où dans une relation homosexuelle, les rapports de force reposent sur d’autres réalités.
Tout cela pour dire que la relation entre Koji et Takuto n’est pas franchement saine. Loin de là.

Cela peut encore sembler mignon sur les premiers tomes. Koji s’éveille à l’amour et prend conscience que, garçon ou fille, il en pince pour Takuto alors qu’il n’avait jamais douté de son hétérosexualité. Ses questionnements en font un personnage intéressant, parfois fragile, dont les sentiments amoureux deviennent de plus en plus palpables, et qui lutte visiblement pour ne pas que la vérité explose.
Ceci étant, Koji est le dernier des connards, dans le sens où il ne pense qu’à lui, à assouvir ses pulsions. Pour des raisons que je vous laisserai le soin de découvrir, Takuto fait profil bas et chérit son anonymat ; il ne s’agit pas d’une simple lubie, ses raisons sont sérieuses et légitimes. Evidemment, la présence d’un aimant à tabloïds comme Koji est la dernière chose dont il a besoin. Celui-ci en a parfaitement conscience, et c’est donc en connaissance de cause qu’il va lui coller aux basques, l’objet de son désir dusse-t-il en souffrir. En bref, il fout la merde.
Et à partir du tome 4, ce n’est plus mignon du tout : Koji passe à l’attaque. Et ce sera sale. Très sale.

Est-ce que cela en fait un mauvais manga ? Pas du tout. A condition de savoir à quoi vous vous exposez. Les personnages sont les héritiers des shôjo tragiques des années 1970 : secrets de famille, sentiments complexes, passés douloureux, et accidents en pagaille, rien ne manque. Leurs moments d’intimité, leurs petites joies du quotidien, et l’éveil progressif de Koji aux sentiments (tandis que Takuto est une brique) font tout le sel de cette série, qui sait se montrer aussi touchante qu’elle peut être cruelle.
Et puis, graphiquement, ça tue, même si nous sentons que la sortie française date et que l’édition a fait de gros progrès en matière d’adaptation graphique et de lettrage. La mise-en-page, très éclatée – avec souvent plusieurs narrations entremêlées – n’est pas aisée à suivre et demande un temps d’adaptation, mais souligne la complexité des sentiments des protagonistes, et permet de proposer quelques scènes magnifiques.
Ceci étant, je le répète : pour apprécier ce titre, il faudra surmonter sa violence psychologique, l’immoralité crasse de Koji, et une accumulation d’éléments tragiques. Vous aimez les chiens ? Passez votre chemin.

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