British Museum’s Manga Exhibition (et plus si affinités)

Du 23 Mai au 26 Août, l’honorable British Museum organise la plus grande exposition consacrée au manga en dehors du Japon. L’occasion d’un peu de journalisme total.

L’exposition que consacre le British Museum aux manga fait grand bruit, à la fois pour les noms associés au projet – des artistes de premier plan comme Tetsuya Chiba, Moto Hagio, ou Gengorô Tagame ont participé à sa conception et assisté à l’inauguration – et parce qu’elle vient consacrer un art longtemps décrié en Occident.
Ce n’est pourtant pas la première fois que le célèbre musée leur ouvre ses portes. En 2009, celui-ci avait déjà commandé à Yukinobu Hoshino une suite aux aventures de son héros, le Professeur Munakata, se déroulant dans le British Museum ; cela s’était accompagné d’une exposition dédiée. Cette idée de confier à un mangaka une œuvre centrée sur un musée a aussi été largement exploitée par le Louvre.

L’entrée du British Museum par beau temps

La « Manga Exhibition » créée par Uchida Hiromi, Matsuba Ryoko et Nicole Rousmaniere – les commissaires de l’exposition – ambitionne de traiter de l’histoire du manga – puisant ses racines à la fois dans l’art japonais traditionnel, la BD occidentale, et le dessin de presse – et de fonctionner comme une introduction aux manga d’une façon générale. Nous noterons aussi un certain prosélytisme de la part des organisateurs, puisqu’une partie importante de l’exposition a pour objectif de présenter toute la diversité du manga, et sans doute ainsi mettre à mal certains préjugés.
Pour se faire, le musée a vu les choses en grand, avec des œuvres originales du XIXème siècle – dont un dessin horrifique de Hokusai absolument saisissant, ainsi qu’un rideau colossal utilisé dans le cadre d’une pièce de théâtre et représentant de nombreux yokai – des livres datant de la première moitié du XXème siècle, des entretiens vidéo réalisés avec des professionnels de l’édition comme Kazuhiko Torishima (ancien responsable éditorial d’Akira Toriyama et aujourd’hui directeur chez Hakusensha), des extraits de Manben, une tête de titan gonflable, et ainsi de suite.

Rideau de théâtre signé Kawanabe Kyôsai

Bien entendu, les pièces les plus mémorables étaient les planches originales ramenées du Japon pour l’occasion. Accompagnées de reproduction en langue anglaise, elles servaient à introduire un artiste – dont certains que j’admire particulièrement – ainsi qu’à illustrer un moment de l’histoire du manga ou un thème précis.
Malgré la fragilité des planches – dont certaines déjà très jaunies, voire rapiécées – Tezuka Prod avait envoyé de nombreux originaux du maitre, tirés notamment de Metropolis – accompagné d’un extrait du film éponyme de Fritz Lang – de Tetsuwan Atom / Astro Boy, de Ribbon no Kishi / Princesse Saphir, et de Bouddha. Un comparatif est aussi fait entre des reproductions de Shin Takarajima / La Nouvelle Île au Trésor (1947) et Donald Duck Finds Pirate Gold de Carl Barks (1942). Il est intéressant de noter que la plupart de ces œuvres correspondent à la première partie de sa carrière, tandis que Bouddha est bien plus tardif. Cela permet d’observer une évolution du style, mais aussi de sa méthode de travail ; là où ses premiers travaux recourent au collage ou au blanc correcteur, la planche de Bouddha parait bien plus maitrisée dans sa conception.

Tetsuwan Atom

Parmi les artistes sollicités, Moto Hagio (ou son éditeur ?) fût sans doute la plus généreuse, avec plusieurs originaux de Poe no Ichizoku – actualité oblige – et surtout l’intégralité de son histoire courte Yanagi Ki ; celle-ci étant quasi muette, elle peut être appréciée par le visiteur sans qu’il soit nécessaire de lire le Japonais.
Un mur consacré aux expositions liées aux manga organisées depuis quelques années au Japon – en particulier à Kyoto – souligne l’importance de Keiko Takemiya dans leur conception, notamment car elle a mis au point un procédé permettant la reproduction des originaux sans les abimer. Ce qui explique sans doute son importante contribution, avec de nombreuses planches sublimes (et je pèse mes mots) de Kaze to Ki no Uta et Terra e….
Je vous épargnerai le catalogue complet, mais parmi les autres artistes particulièrement mis en avant, nous noterons Akiko Higashimura, Takehiko Inoue, et – aussi étonnant que cela puisse paraitre – Fujio Akatsuka.

Kaze to Ki no Uta

Je devrai toutefois mon plus grand moment d’émotion aux planches d’Ashita no Joe prêtées par Tetsuya Chiba. Parmi lesquelles le tout premier cross-counter de la série, et surtout sa scène la plus iconique, la plus forte, et la plus tragique.
Cela résume bien une des limites de l’exposition. Cette planche n’est pas simplement magnifique ; elle vient sceller un manga de plusieurs milliers de pages, lequel s’inscrit dans un contexte social et historique précis. Un manga qui a marqué son temps et son lectorat comme rarement un titre l’aura fait. Mais sans avoir lu cette œuvre, les visiteurs n’en retiendront que sa description succincte et qu’il s’agit d’un manga de boxe (alors qu’il est tellement plus que cela).

Ashita no Joe

Vous l’aurez compris à travers cette dernière remarque, si j’ai pris plaisir à voir de nombreuses planches sublimes et découvrir des œuvres plus anciennes témoignant des origines du manga contemporain, j’ai aussi quelques rares reproches à faire.
Les commissaires furent obligés de faire une sélection. Ce qui peut s’expliquer facilement par le nombre important d’œuvres et d’artistes majeurs, qu’il n’aurait tout simplement pas été possible de caser dans l’espace réduit de l’exposition. Exit donc Machiko Hasegawa, Mitsuteru Yokoyama, Rumiko Takahashi, Yumiko Ôshima, Riyoko Ikeda, Takeshi Obata, Fujiko F. Fujio, Naoki Urasawa (malgré tout présent à travers Manben), Katsuji Matsumoto, Ai Yazawa, Natsuki Takaya,… Vous le voyez, la liste est longue et pourrait se poursuivre indéfiniment.
Là où ce choix me pose problème, c’est qu’ils donnent l’impression d’évoquer certains mangaka plutôt que d’autres avant tout selon qu’il fut possible ou non d’obtenir des planches à présenter au public britannique. Explications.

Le Pays des Cerisiers de Fumiyo Kôno

Comme indiqué tantôt, l’exposition s’emploie notamment à démontrer la variété de sujets que les manga peuvent aborder. Concrètement, elle propose des murs thématiques, présentant pour chaque thème des exemples de titres. Pour le sport, nous trouverons Captain Tsubasa / Olive et Tom de Yoichi Takahashi, les séries de Takehiko Inoue, et dans une certaine mesure Ashita no Joe de Tetsuya Chiba et Ikki Kajiwara. Pour la science-fiction, nous aurons droit à deux manga que j’adore : Terra e… de Keiko Takemiya, et Ginga Tetsudô 999 / Galaxy Express 999 de Leiji Matsumoto. Plus discutable : les responsables ont tenu à créer une thématique Religion & Spiritualité – ça, encore, pourquoi pas – illustrée par l’incontournable Bouddha d’Osamu Tezuka, et par Saint Young Men / Les Vacances de Jésus & Bouddha de Hikaru Nakamura ; soit une série où la religion n’est qu’un prétexte à l’humour et aux situations absurdes. Mais c’est vraiment le mur consacré aux manga musicaux qui me pose problème, puisque présentant ces-derniers à travers le seul Blue Giant de Shinichi Ishizuka. D’un côté, ce sujet en particulier a été jugé suffisamment pertinent pour être traité par l’exposition, de l’autre, celle-ci n’a qu’un seul exemple à nous donner ; de Beck à Nana, ce ne sont pourtant pas les candidats qui manquent.

Exemplaires du Shônen Club et du Shôjo Club datant de la Seconde Guerre Mondiale

Il existe toutefois deux exceptions à cette règle. D’abord les CLAMP. Afin de créer un pont entre l’Angleterre et le Japon, le musée a décidé de mettre en avant une figure britannique largement reprise dans la production nippone : Alice. L’exposition s’ouvre donc sur une impressionnante Miyuki-chan – dont les aventures parodient celles imaginées par Lewis Carroll – tirée d’une de leurs illustrations. Nous n’en saurons guère plus sur le collectif d’autrices, malgré son immense succès au Japon comme en Occident.
L’autre exception est Shigeru Mizuki. Avec un mur dédié à l’horreur (consacré pour moitié à Junji Ito) et plusieurs œuvres du XIXème siècle les représentant dans l’exposition, impossible de passer outre les yokai et par conséquent le travail du maitre. Mais en l’absence d’originaux, les responsables se contentent de reproductions de ses planches et d’une vieille édition de Gegege no Kitaro / Kitaro le Repoussant. Sans son statut d’incontournable, ce mangaka n’aurait sans doute pas été mentionné.

Illustration de Katsushika Hokusai

Le qualificatif de plus grande exposition sur ce sujet jamais proposée en dehors du Japon pousse à relativiser la taille de celles qui l’ont précédé. En effet, à moins de vraiment s’arrêter à la bibliothèque située au milieu, les plus rapides arriveront au bout en moins d’une heure, tandis qu’il en faudra deux pour les plus lents.
Le musée a été obligé de trouver un équilibre entre la taille du lieu et l’ampleur du sujet, d’autant plus que l’exposition consacre un espace non négligeable – et légèrement hors de propos – aux aventures londoniennes du Professeur Munakata évoquées précédemment, ainsi qu’à des à-côté comme Ghibli. La présence du studio semble destinée aux visiteurs ne connaissant vraiment de la production japonaise que ses long-métrages d’animation.
Ce qui pose la question du public cible. Avec un billet à £19.50 (environ 22€), je doute qu’elle attire des visiteurs simplement curieux. C’est pourtant bien à eux qu’elle cherche à démontrer la versatilité et la complexité du manga. Elle possède un côté très pointu à travers certains des artistes évoqués – dont plusieurs inédits en langue anglaise – tout en essayant de mettre en avant des œuvres en fonction de leur popularité en Occident, comme Shingeki no Kyojin / L’Attaque des Titans de Hajime Isayama.
Si j’ai d’un côté été subjugué par de nombreuses planches et peintures du XIXème siècle, et intéressé par les informations données sur l’histoire du médium, je ressors légèrement déçu concernant le nombre somme toute limité de titres et de mangaka présentés ; je pensais découvrir des œuvres et des artistes que je ne connaissais pas, ce qui ne fût pas le cas. Or, ce point en particulier me parait surtout venir d’un choix de ne pas évoquer des auteurs à moins d’avoir des originaux à exposer, ce qui m’apparait vraiment dommage. Mais d’un autre côté, noyer le visiteur sous les séries aurait sans doute été rapidement indigeste.

Avant de nous quitter, un petit bonus. L’inauguration de l’exposition au British Museum fût l’occasion de la venue à Londres de plusieurs mangaka tels que Tetsuya Chiba, Moto Hagio, et Gengorô Tagame. Ce qui explique sans doute que d’autres événements liés aux manga eurent lieu dans la capitale anglaise, dont un à la bibliothèque de la Japan House en présence – justement – de Gengorô Tagame : le lancement de l’exposition LGBT+: Diversity in Manga.

Un concept étonnant, puisqu’il s’agit d’une bibliothèque agrémentée d’explications sur l’histoire des thématiques LGBT+ dans les manga ou des sujets comme le Boys Love, et des présentations d’autrices et d’auteurs. Bien entendu, les étagères sont occupées par des manga, des séries intégrales en version originale ou en Anglais, et même quelques artbooks.
L’organisateur s’était fendu d’une jolie sélection de titres à feuilleter sur place. J’aurais beaucoup de mal à être objectif, dans la mesure où cela ressemblait étrangement à mes propres étagères (ou à celles d’a-yin). Déjà croisés au British Museum, nous retrouvions les incontournables Fumi Yoshinaga avec Kinô Nani Tabeta / What did you eat yesterday et Ooku / Le Pavillon des Hommes, Keiko Takemiya avec Kaze to Ki no Uta, Moto Hagio avec notamment son recueil A Drunken Dream et Poe no Ichizoku, Osamu Tezuka avec Ribbon no Kishi / Princesse Saphir et MW, et naturellement Gengorô Tagame avec Otôto no Otto / Le Mari de mon Frère. Sinon, les visiteurs pouvaient parcourir les pages de Versailles no Bara / La Rose de Versailles et Claudine de Riyoko Ikeda, Banana Fish d’Akimi Yoshida, Showa Genroku Rakugo Shinju / Descending Stories de Haruko Kumota, ou encore Yagate kimi ni naru / Bloom into You de Nio Nakatani.

En parlant de Bloom into You, j’ai trouvé le yuri finalement peu présent, et je reste étonné par l’absence de Shimanami Tasogare / Eclat(s) d’âme de Yukî Kamatani ou Hôrô Musukô / Wandering Son de Takako Shimura, pourtant disponibles en langue anglaise. En contrepartie, l’organisateur avait réussi à dénicher le fameux recueil américain Four Shôjo Stories, ainsi que les artbooks SF Artworks de Moto Hagio et Le Poème du Vent et des Arbres (et son Français approximatif) de Keiko Takemiya. Un régal pour les yeux.
Le concept même était vraiment amusant, même si je n’ai pas eu la possibilité de rester aussi longtemps que j’aurais voulu pour en profiter. Il faut pouvoir se poser tranquillement avec un ou plusieurs livres pour vraiment bénéficier de cette expérience. Cela reste limité pour les personnes ne parlant pas japonais et connaissant déjà les ouvrages anglophones à disposition, mais il reste des œuvres à découvrir. Pour qui apprécie cette thématique et les mangaka présentés, il y a largement de quoi passer un agréable moment.

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11 commentaires pour British Museum’s Manga Exhibition (et plus si affinités)

  1. Lamangwa dit :

    Waaazaaa ! Génial ! Je dois me rendre en Angleterre courant juin ! 😀

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  2. Hervé Brient dit :

    Merci pour ce compte-rendu, agréable à lire et intéressant.

    J’ai prévu d’aller sur place pour voir si cette exposition est réellement la « plus grande » (il faut que j’organise ça avec a-yin). Après, il faut reconnaître qu’en France, en matière de surface, il n’y a guère que Manga Tokyo (Paris La Villette en 2018) qui a été assez impressionnante sur ce point. Il faudrait que le Grand Palais en organise une, mais ça ne pourra pas être avant (très) longtemps entre les travaux et les JO… Par contre, je me demande s’il n’y a pas eu en Italie quelques exposition remarquable vu que c’est un pays qui me semble bien plus branché manga que l’Angleterre.

    Au fait, les photos sont autorisées ?

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  3. Pazu dit :

    Est-ce que le catalogue de l’exposition au British Museum vaut le détour, si tu l’as feuilleté ?

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  4. Aline dit :

    Bonjour
    Tout d’abord bravo pour cet article sur l’expo ! J’ai eu la chance d’y aller et la relecture de ton article m’y a replongé ! C’était en effet très enrichissant car elle donnait une réelle dimension sociale, culturelle, artistique et historique au manga ! L’affiche de l’expo m’avait bluffée et j’avais espéré qu’elle soit en vente … Et non il n’y avait que le livre sur l’expo mais trop cher à mon humble goût. Je souhaiterai lire le manga dont elle est tirée. Auras tu la référence STP ? D’avance merci !

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