Lady Oscar de la Censure

La censure est un élément incontournable de l’histoire de l’animation japonaise en France. Mais quelle œuvre peut se targuer d’avoir été la plus mutilée par nos petits cerbères ? Hokuto no Ken (Ken le Survivant) et ses dialogues non-sens ? City Hunter (Nicky Larson) et ses restaurants végétariens ?
Et s’il s’agissait de Versailles no Bara (Lady Oscar) ?

De quoi parle Versailles no Bara ? La plupart des spectateurs vous parleront sans doute de l’histoire d’une femme élevée comme un garçon, et se faisant passer pour tel en tant que capitaine de la garde royale de Marie-Antoinette.
C’est aussi ce que je croyais, avant de découvrir l’adaptation cinématographique du manga de Riyoko Ikeda. Adaptation qui précède celle en série TV, réalisée par Jacques Demy, avec Michel Legrand à la musique (c’est hélas! d’actualité).
Dans ce film, Oscar François de Jarjayes ne fait aucun secret de son sexe et tout le monde sait pertinemment qu’il s’agit d’une femme, bien qu’elle endosse un habit masculin et une fonction elle-aussi masculine.

Ce long-métrage souffrant d’une réputation peu élogieuse, et modifiant certains points du scénario – notamment la fin, pour un résultat forcément décevant – j’avais pris cet aspect en particulier comme une des nombreuses pirouettes propres à cette adaptation.
Seulement, la lecture du manga et regarder l’anime en version originale me révéleront la vérité. Il existe bel et bien deux versions de l’histoire de Versailles no Bara : celle d’origine, où Oscar est une femme s’habillant en homme, et la version français de la série d’animation, dans laquelle elle se fait passer pour un homme.
Ce qui signifie que les responsables de ce doublage – auxquels je ne jette pas la pierre, car je ne serais pas surpris d’apprendre qu’ils ont travaillé à partir d’une version italienne – ont modifié un élément fondamental de l’histoire, qui se répercute durant toute la série. Il ne s’agit certainement pas d’un détail !
Mais s’agit-il de censure ? Essayons d’y voir plus clair.

Pour bien saisir le problème, il faut revenir aux origines de l’œuvre, c’est-à-dire au Japon et au Takarazuka. J’avais déjà consacré un article à cette forme théâtrale, et vous renvoie aussi à la vidéo de Ginger Force sur le sujet. Pour faire court, le Takarazuka est une revue japonaise où tous les rôles sont incarnés sur scène par des femmes ; les actrices se divisant en deux catégories : les musumeyaku, qui jouent des femmes, et les otokoyaku, qui jouent des hommes.
Or, il transparait à travers sa production que Riyoko Ikeda est une admiratrice de Takarazuka, qui le lui rend bien puisque plusieurs de ses manga furent adaptés par la revue. Oscar apparait comme un personnage pensé comme une otokoyaku : une femme incarnant un homme, mais qui ne prétend pas pour autant être un homme.

Oscar est donc une héroïne difficile à appréhender au premier abord, du moins pour une œuvre datant des années 70, puisqu’elle se comporte comme un homme, s’habille comme un homme, mais ne cache pour autant être une femme. Nous pourrions parler aujourd’hui d’une différence entre son sexe et son expression de genre, mais ce serait imposer une lecture anachronique à l’œuvre.
Ce qui lui permet de fonctionner au Japon, c’est sans doute que l’histoire puise dans les racines du Takarazuka et dans son imagerie. En présentant Oscar comme une otokoyaku, le public peut accepter qu’il s’agisse d’une femme avec une expression masculine.
Surtout, il y a un autre élément à prendre en compte : l’histoire ne se déroule pas au Japon. C’est quelque chose que nous retrouvons beaucoup dans les shôjo des années 70 : la délocalisation. Pour apporter de l’exotisme, mais aussi pour traiter des thématiques qui auraient pu alors paraitre inimaginables au Japon, du moins pour une partie du public. Ce n’est certainement pas un hasard si les pionniers du shônen aï, ces histoires mettant en scène des romances homosexuelles masculines, se déroulent en France et en Allemagne. Ce sont des pays barbares, alors tout est possible.

La première raison qui peut donc expliquer la différence entre les versions françaises et japonaises de l’anime : apporter de la crédibilité. En effet, le public français ne bénéficie ni d’une connaissance du Takarazuka, ni – sans doute – d’une vision suffisamment déformée de l’histoire pour croire à un personnage comme Oscar. Tout du moins, il parait beaucoup plus plausible qu’une femme ait pu accéder à un poste à responsabilité parce que tout le monde aurait pensé qu’il s’agissait d’un homme. Alors que si ses interlocuteurs avaient su qu’il s’agissait d’une femme – comme dans la version d’origine – il aurait été beaucoup plus probable qu’ils la renvoient à son statut de femme, quand bien même elle serait douée et fille de général.
S’il s’agit du raisonnement par lequel sont passés les responsables du doublage français, cela ne ressemble pas à de la censure. Simplement de l’adaptation. Seulement, j’estime qu’il existe une seconde raison derrière ce changement.

Il faut savoir que le public du Takarazuka est largement féminin, et que les otokoyaku exercent une véritable fascination sur une partie de ce public en tant que symboles d’une virilité idéale. Cette relation s’avère extrêmement ambiguë, entre amour véritable et admiration.
C’est un schéma que nous retrouvons dans de nombreux shôjo, cette vénération de jeunes lycéennes pour des ainées aux cheveux courts ou au style très masculin, notamment dans Onisama e… (Très Cher Frère) de cette même Riyoko Ikeda ou Aoi Hana (Fleurs Bleues) de Takako Shimura.
Dans une société japonaise très normée où il est attendu que les filles se marient et aient des enfants, cette relation particulière possède un côté transgressif. Dans les manga cités ci-dessus, la plupart des élèves évoquant leur attirance pour d’autres femmes passeront à autre chose, voire rentreront dans le droit chemin, et rares sont celles chez qui il ne s’agissait pas d’une passade, ou du moins qui décideront d’assumer ces préférences au grand jour.
La relation de certaines spectatrices avec les otokoyaku fonctionne de la même façon, comme un moment sans conséquence.

Toujours est-il que nous retrouvons exactement le même phénomène dans Versailles no Bara, à savoir des femmes faisant ouvertement part de leurs sentiments pour Oscar. Ce qui va dans la logique du Takarazuka.
Sauf que ça, dans l’esprit des responsables de la version française, ce n’était très certainement possible qu’à condition que les femmes en question ignorent qu’Oscar en était une. Comment diable pourraient-elles tomber amoureuses d’elle dans le cas contraire, hein, je vous le demande.
Qu’Oscar se fasse passer pour un garçon pour cacher ce qui autrement serait apparu comme des relations homosexuelles, voilà qui ressemblerait effectivement à de la censure. Censure avec un impact considérable sur l’histoire même de la série.
Ce qui vient étayer cette supposition, c’est qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé. De nombreux mangaka faisant part de leur attachement au Takarazuka, il s’agit d’un élément que nous retrouvons régulièrement. Et à l’époque de la Cinq et du Club Dorothée, une autre série présentait un personnage otokoyaku : Sailor Uranus, dont la relation avec Neptune ne laissait que peu de place à l’ambiguïté. Uranus qui, par conséquent, s’est trouvée dotée d’une voix très masculine lorsqu’elle porte des vêtements masculins.

La censure dans City Hunter ne change pas ce que la série raconte même si elle essaye maladroitement d’atténuer la perversité de son héros. Celle d’Hokuto no Ken est absurde mais l’histoire reste celle d’un combattant dans un univers post-apocalyptique. Celle de Versailles no Bara en change le sens profond et a obligé les responsables du doublage à un véritable numéro d’équilibriste pour rester cohérent tout du long, ce qui ne fonctionne pas toujours. Donc oui, il s’agit certainement d’un des cas de censure les plus extrêmes.

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