Relations toxiques dans les shôjo : l’exemple de Skip Beat

A la suite de mon article sur le sexisme dans les manga, j’avais envie de revenir sur la façon dont les relations amoureuses sont décrites dans les comédies romantiques, en particulier celles destinées à un public féminin. Deux questions vont m’intéresser aujourd’hui : le traitement de la jalousie et celui de la responsabilisation des personnages féminins.

La jalousie chez un personnage masculin sera souvent perçue comme un signe d’amour, voire comme une preuve de cet amour. A contrario, un apparent désintérêt sera considéré comme un manque d’investissement de sa part dans leur relation.
Pourtant, ce que la jalousie nous montre en réalité, c’est qu’il considère sa petite amie comme sa propriété et lui témoigne un manque de confiance ; puisqu’il suffit qu’un autre garçon s’approche trop près pour qu’il se sente menacé. Et quand bien même celle-ci chercherait effectivement à se séparer de son compagnon, cette jalousie prouverait qu’il donne plus d’importance à leur relation actuelle – dans laquelle elle ne s’épanouit visiblement pas – qu’à ses sentiments à elle. En d’autres termes, il s’agit là d’un signe d’égoïsme.

Second problème récurrent : la responsabilisation du personnage féminin. Si elle se fait agresser ou draguer avec insistance, ce sera le plus souvent présenté par son petit ami comme sa faute à elle.
Dans le cas de l’agression, cela signifie qu’elle n’aurait pas dû intervenir dans une situation ne la concernant pas – étant une fille, elle ne possèderait pas les qualités athlétiques naturelles d’un homme lui permettant de s’en sortir sans aide – car elle n’aurait pas dû sortir aussi tard, ou parce qu’elle aurait dû appeler le personnage masculin pour la protéger.
Concernant la drague, de nombreuses héroïnes sont présentées comme naïves au point de ne pas remarquer les intensions déplacées des hommes tournant autour d’elles, ce qui les empêcherait de rejeter leurs prétendants ; ce simple fait étant suffisant pour beaucoup pour être interprété comme un signe d’intérêt de leur part. Il convient donc de leur faire comprendre qu’elles doivent faire plus attention au comportement des hommes autour d’elles, et surtout à leur comportement à elles, afin de ne pas leur donner de faux espoirs.
Dans un cas comme dans l’autre, les agissements des agresseurs et des dragueurs ne seront pas remis en question. Les hommes sont des hommes. C’est aux filles de ne surtout pas oublier cette réalité fondamentale, et de s’y adapter.

Evidemment, tout cela correspond à des situations réelles, qu’il s’agisse des petits amis jaloux, ou d’une société qui responsabilise voire culpabilise les femmes tandis que les actions des hommes ne se trouvent pas questionnées. Le fameux « Qu’est-ce qu’elle portait ce soir-là ? », parfois remplacé par « Combien de verres avait-elle bus ? ».
Seulement, il existe une différence fondamentale entre décrire la réalité, et approuver la réalité en question. Le souci avec de nombreux shôjo, c’est justement que les autrices ne remettent pas en cause ces situations. Quand un personnage masculin se montre jaloux ou exhorte une fille à se méfier des autres hommes, il s’agira d’une preuve d’amour, cela montrera qu’il tient à elle et ne souhaite pas qu’il lui arrive malheur. Et ses craintes seront généralement présentées comme légitimes, voire justifiées par le scénario.
Nous nous retrouvons avec des histoires banalisant voire approuvant l’attitude possessive et infantilisante des personnages masculins envers leurs copines. Or, nous parlons d’œuvres destinées à un public féminin, souvent adolescent, avec un risque que celui-ci considère une telle conduite comme normale s’il devait y être confronté dans sa vie romantique. Alors qu’il s’agit bien d’un comportement toxique.

La série Skip Beat constitue un bon exemple. L’héroïne est entourée de plusieurs personnages masculins éprouvant des sentiments amoureux envers elle, et si nous ne pouvons pas dire que leur attitude à son encontre soit saine, elle est avant tout présentée par l’autrice comme une manifestation de leur amour, et devrait donc être considérée comme plus mignonne qu’autre chose.
Ici, je vais me concentrer sur la relation entre Kyoko et Ren, le protagoniste masculin principal. Attention, ce qui suit révèle des éléments importants de l’intrigue.
La relation entre Kyoko et Ren est asymétrique, pour au moins deux raisons. Déjà, Ren cache sa véritable identité à Kyoko, et qu’ils se sont déjà rencontrés par le passé. Pour protéger son secret, il va pousser les individus dans la confidence à maintenir Kyoko dans l’ignorance. Ce qui signifie que plusieurs personnes que Kyoko admire, dont elle se sent particulièrement proche, vont passer la série à lui mentir afin de protéger Ren.
Ensuite, Ren est très clairement amoureux de Kyoko. Néanmoins, il ne lui a jamais avoué ses sentiments, ils ne sont pas en couple, et l’intéressée exprime surtout du respect envers lui. Pourtant, il va effectivement réagir comme s’ils étaient en couple, en faisant preuve d’une jalousie souvent exacerbée.
Kyoko est typiquement ce genre d’ingénues incapables de remarquer que si un homme se montre gentil avec elles, c’est qu’il a de mauvaises pensées. Et qu’en acceptant cette gentillesse, cela reviendrait à accepter aussi ses avances.
Kyoko redoute comme la peste les colères de Ren – ou pire : lorsqu’il feint la gentillesse, car cela signifie qu’il est en réalité furieux – ce qui arrive à chaque fois qu’il considère qu’elle s’est mise en danger, ou aurait dû se méfier des hommes l’entourant. La moindre attention envers son ami d’enfance prendra même des proportions apocalyptiques. Evidemment, elle considère que si Ren réagit de cette façon, c’est parce qu’il se fait du souci pour elle. Mais ses intentions réelles lui sont inconnues, et il lui fera régulièrement sentir qu’il n’approuve pas son comportement, même si Kyoko n’a absolument rien à se reprocher.

Leur relation me parait ainsi assez toxique, néanmoins, elle n’est jamais présentée comme telle par l’autrice. Uniquement comme l’expression de l’amour qu’il lui porte. Bien entendu, Kyoko n’a pas son mot à dire.
Skip Beat est un manga que j’adore, ce malgré la façon dont l’autrice présente l’attitude de ses personnages masculins comme acceptable, sous prétexte qu’il s’agit de leur façon d’exprimer leurs sentiments envers l’héroïne. Seulement, je possède l’avantage d’avoir été sensibilisé à ces questions, ce qui me permet de remettre en cause ces relations, d’identifier ce qui peut poser problème même si la mangaka considère que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Or, je m’interroge quant à l’impact d’une banalisation de tels comportements chez un (jeune) public qui n’y a justement pas été sensibilisé.
Cela pose aussi la question de toutes les problématiques que je connais peu voire pas du tout, et pour lesquelles je ne saurais pas forcément identifier les biais et remettre en cause ce que racontent les mangaka, parfois avec la meilleure bonne foi du monde. Bien entendu, les auteurs et autrices sont des êtres humains, ils et elles peuvent perpétuer des clichés parfois en raison d’un manque d’information, ou de leur vision du monde qui les entoure. C’est pour cela que j’invite le plus possible les lecteurs et lectrices à partager, à échanger leurs vues sur leurs lectures, afin d’interroger ce que nous pouvons estimer poser problème dans la production japonaise. Cela ne les changera pas, mais pourra au moins nous pousser à réfléchir, voire à orienter nos lectures.

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2 commentaires pour Relations toxiques dans les shôjo : l’exemple de Skip Beat

  1. picounie dit :

    Zut je me suis fait devancé sur le sujet XD
    Personnellement, j’appréciais leur relation au départ. Ren n’aimait pas Kyoko parce qu’il trouvait ses motivations puérils et fondaient sur la vengeance (non sur un amour du métier).
    L’évolution de Ren de ennemi à mentor puis ami/confident était intéressante. De même que Ren amoureux, qui décide de ne rien dire car il la sait trop jeune, pas prête pour une relation (vis à vis de ce qu’elle a vécu avec Sho) ou encore que cela nuirait à leurs carrières. Mais effectivement avec le temps Ren est devenu problématique car je trouve son comportement plus vicieux que celui de Sho ou Reino. Que Ren soit jaloux en soit ne me dérange pas mais c’est la manière dont cela est exprimé qui est problématique. Ren fait la gueule et Kyoko s’excuse. Il passe son temps à lui faire la morale et la « coupe » de toute présence masculine. Ren plaque une image de jeune fille japonaise pure à Kyoko dès les premiers chapitres (à cause de ses souvenirs) et a du mal à s’en défaire, bien que l’aspect sexuel soit abordé des chapitres plus tard. L’autre soucis vient de la récurrence du schéma, d’autant plus que skip beat est un manga très verbeux.
    Pour Kyoko je dirais que son cas est ambiguë entre ce qu’elle ne voit vraiment pas et ce qu’elle choisit de ne pas voir.
    J’attends de voir la discussion entre eux au sujet de leurs sentiments respectifs qui intervient dans les derniers chapitres, voire comment l’autrice va se débrouiller pour aborder le sujet. J’espère qu’elle va remettre les cartes à plat mais je n’y crois pas trop.

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  2. Lamangwa dit :

    Article très intéressant :). Merci pour la rédaction !

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