Ane no Kekkon, ou les chroniques d’un échec annoncé

Yori, 39 ans et célibataire, est revenue vivre dans sa région natale, tout en se tenant éloignée de sa famille. Elle y retrouve Makoto Maki, un ancien camarade de classe qui semble obsédé par elle depuis de nombreuses années ; malgré ses refus, il va commencer à se rapprocher d’elle.

Aujourd’hui, article un peu spécial puisque nous allons parler à la fois d’un manga et des raisons pour lesquelles il a toutes les chances d’accuser de très faibles ventes en France. Dans la mesure où le premier tome d’Ane no Kekkon date d’à peine une semaine, vous vous dites sans doute que je joue les fatalistes. Non, je suis tout bonnement réaliste. Déjà, quand une exclusivité Japan Expo est absente du stand de son éditeur lors de cette même Japan Expo, c’est qu’il y a un problème. Ou que l’éditeur est incompétent, mais c’est un autre débat. Le stand était peut-être géré par une librairie, qui pourrait être la fautive. Je n’en sais rien, et je m’en fous. Mais ce n’est pas bon signe quoi qu’il arrive.
Penchons-nous plutôt sur les raisons qui font que ce titre a peu de chance de remporter l’adhésion du public.

En France, j’aurais envie dire qu’il y a peu de bonnes surprises en matière de manga. Parfois des mauvaises – des titres censés cartonner mais qui ne se vendent pas aussi bien que prévu – mais rarement voire jamais des bonnes, à plus forte raison aujourd’hui dans un marché aussi concurrentiel. Selon la catégorie d’appartenance d’un titre, son âge, son auteur, le lectorat visé, et parfois l’outil promotionnel mis en place par son éditeur, vous savez à l’avance si un manga va fonctionner ou non.
Actuellement, s’il y a bien une catégorie qui semble boudée par le lectorat, c’est le josei, comprenez les séries pour femmes adultes. Rien à faire, cela ne marche pas. Et les quelques exemples de titres sortis depuis le début de l’année confirment cette tendance : Kamakura Diary, Kids on the Slope, Chihayafuru, autant de titres qui se situent bien en-dessous de leur seuil de rentabilité ; je n’ai pas les chiffres de vente pour ce-dernier (même si les échos que j’en ai ne sont pas bons), mais les deux autres ont à peine dépassé les 600 exemplaires vendus sur leur premier tome, ce qui est ridiculement faible.

Pourtant, deux de ces titres ont été récemment adaptés en anime – ce qui permettait à une partie du public de les connaitre avant même leur publication – et pour une fois, Pika n’a pas été avare en matière de promotion, concernant Chihayafuru. Pour Ane no Kekkon, aucune adaptation, aucune communication de la part de Panini Comics : comme le craignait Bruno Pham dans un article récent, la première publication d’un manga de Keiko Nishi en France se fait dans l’anonymat le plus flagrant. Oui, « premier manga » : l’auteur, bien que prolifique et déjà connue de quelques lecteurs, ne bénéficie pas d’un lectorat qui aurait pu être établi grâce à de précédentes sorties, et part donc de zéro en plus de ses autres handicaps. Alors que même Kamakura Diary pouvait compter sur le public conquis il y a de cela quelques années par Banana Fish ; malheureusement, celui-ci ayant déjà été un échec, les acheteurs sont peu nombreux…
Kaze Manga a essayé de contourner le problème en travestissant Kids on the Slope en seinen, sans succès.

Là, vous pensez peut-être que si ce manga se plante, il n’ira pas au bout ; donc inutile de le commencer. Très franchement, j’en doute. Entendons-nous bien : les « réflexions » ci-dessus, n’importe quel éditeur digne de ce nom peut les faire à ma place. Même Panini Comics, qui a connu son lot d’échecs commerciaux. Tous les manga cités pour l’instant ont été publiés en France en connaissance de cause, donc en sachant que les chances de succès étaient particulièrement faibles. Quant à la raison, Kim Bedenne la donnait il y a quelques mois au micro de mes collègues de Mangacast : ce sont (probablement) des choix personnels de la part des responsables éditoriaux ; en tout cas, nous savons que ce fût le cas pour Chihayafuru, probablement pour Kamakura Diary, et je n’ai pas d’autre explication à avancer pour Ane no Kekkon.
Toujours dans le même article, Bruno Pham indiquait qu’il avait essayé de faire publier ces séries ou d’autres des mêmes auteurs, mais que ces propositions avaient été systématiquement refusées. Là, elles auront tout simplement été acceptées. Dans la mesure où ces responsables éditoriaux ont imposé ces manga malgré leur faible potentiel commercial, je serais bien étonné qu’ils ne les défendent pas bec et ongle ; dans le cas de Ane no Kekkon, la série est publiée dans un mensuel, ne compte que peu de tomes au Japon et s’arrêtera sans doute d’avant d’atteindre la dizaine, donc cela ne représente pas non plus une perte trop importante pour l’éditeur.

Par contre, je ne saisis pas l’intérêt de conserver un titre japonais aussi énigmatique, lequel pourrait se traduire par « le mariage de (ma) grande sœur ». Remarquez, même traduit en Français, je trouve que cela ne donne pas très envie…
Tout ça, c’est bien joli, mais que vaut ce manga, ou du moins ce premier tome ? Par flemme, je reprendrai les grandes lignes de ma critique sur le forum Club-Shôjo (un forum qu’il est bien).
Lorsque ce manga fût annoncé en France, j’ai été surpris par les réactions de lecteurs qui semblaient connaitre cette mangaka, mais n’attendaient certainement pas une sortie dans la langue de Molière, à plus forte raison chez Panini Comics. Cela a commencé à attiser ma curiosité, bien aidé par cet article déjà mentionné précédemment. Alors que j’hésitais encore à commencer la série en raison d’un synopsis qui dans le fond m’inspirait guère (et d’un éditeur que je préfère éviter), j’ai été séduit par la magnifique couverture du tome 1, et cela a fini de me décider.

Je tiens aussi à préciser que le résumé en début de ce billet diffère de celui proposé officiellement par l’éditeur – qui se retrouve par conséquent sur la majorité des sites « pro » – dans la mesure où celui-ci dévoile au moins un élément clé qui, à mon sens, doit rester secret pour procurer une agréable surprise au lecteur. Je n’ai pas eu la chance d’éviter ce mauvais résumé, et sur le coup, je l’ai regretté. Je vous déconseille donc de trop vous attarder sur le synopsis proposé par les sites en question, pour ne pas avoir de mauvaise surprise.
L’histoire est donc celle de Yori, et elle est ce que les Japonais appellent un « gâteau avarié » ; soit une femme célibataire de plus de 30 ans, donc trop vieille pour se marier et avoir des enfants. Elle se complait dans le célibat et semble ne plus trop penser au sexe opposé, se contentant largement de son travail de bibliothécaire. C’est donc un premier bon point de ce manga : je n’ai pas souvenir d’avoir lu une comédie romantique avec des personnages aussi « vieux » (par opposition à toutes les histoires qui se déroulent au lycée ou à la rigueur à la fac). Forcément, ils auront leurs propres problèmes, d’autant plus par rapport à la société japonaise ; d’entrée, cela apporte à ce titre une originalité bienvenue. Toutefois, le dessin les rend plus jeunes qu’ils ne sont réellement.

Après lecture de ce tome 1, je comprends tout-à-fait pourquoi cette mangaka était attendue en France. Elle marie à merveille des personnages aux préoccupations et aux relations d’adulte, à un ton apaisant non dénué d’un certain humour. Beaucoup d’humour, même, car s’il ne s’agit pas du but premier de ce manga, certains passages m’ont fait hurler de rire (notamment ceux liés à ce détail du scénario que je ne peux pas vous révéler). Il se dégage une ambiance agréable de ce manga, que je ne saurais réellement expliquer ; les personnages sont attachants (même ceux qui peuvent paraitre détestables dans un premier temps), le trait d’une grande finesse, et c’est plutôt bon enfant malgré des thèmes matures traités avec tout le sérieux nécessaire. Nous ne sommes pas dans un titre mélancolique comme Piece, mais plutôt dans un comédie romantique qui aurait été adaptée pour des protagonistes proches de la quarantaine ; cela peut paraitre simpliste, mais ce changement d’âge apporte un véritable plus à l’histoire, et par dessus tout, j’ai trouvé que l’auteur possédait un réel talent.
C’est particulièrement plaisant à lire. Il me tarde de découvrir la suite.

Et si vous souhaitez me donner tort quant à l’échec annoncé de ce manga, rien de plus facile : achetez-le.

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8 commentaires pour Ane no Kekkon, ou les chroniques d’un échec annoncé

  1. Tama dit :

    Ca a été effectivement une surprise de voir cette auteure publiée, alors que j’étais justement en train de finir de me pencher sur une autre de ses oeuvres (Otoko no Isshou) qui m’avait beaucoup plus. J’avoue que la question de l’échec probable, ce qui entrainerait un arrêt, m’a traversé l’esprit. J’apprécie le ton de l’auteur, l’espèce de nonchalance, je-m’en-foutisme, de certains personnages associés à un dessin longiligne. Je ne sais pas trop où l’histoire va (je ne sais pas trop quoi penser du personnage masculin qui fait plus office de stalker antipathique) bien que je ne pense pas que ça traine en longueur vu qu’elle fait plutôt dans la série courte.
    Il m’avait semblé qu’au départ c’était le titre VF qui devait apparaitre ? (mais j’ai peut mal lu).
    Il faut vraiment que je gagne au loto….

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  2. Gekkou dit :

    J’ai fait une exception à ma résolution de ne pas acheter de nouveauté pendant l’été pour Ane no Kekkon. XD
    Je fais d’ailleurs partie de ceux et celles qui connaissaient l’auteur avant, et qui ont été agréablement surpris de l’annonce de la licence. Sans exagérer, je crois même que j’étais abasourdie : comme tu le mentionnes dans ton article, je ne pensais PAS DU TOUT, peu importe à quel point j’aimais le travail de la mangaka, qu’elle serait licenciée un jour en France. Et encore moins chez Panini, en effet.

    Passées les premières joies, j’étais soucieuse du travail qu’ils feraient autour de ce josei. Et bien sûr, la question de l’échec commercial s’est posée aussitôt.
    La couverture t’a attirée, mais pour avoir suivi la prépublication japonaise, je n’ai pas acheté les volumes reliés en voyant la couverture du premier tome qui ne m’a pas donnée envie. ^^ » Elle reste dans le style habituel de la mangaka, mais je sais aussi que la plupart des lecteurs, mais surtout les lectrices (moi la première), sont attirées par de belles couvertures en couleur. Restez quelques heures au rayon nouveautés shôjo, et vous verrez que ceux de Soleil partent beaucoup plus vite. Honnêtement, je pensais que Panini essaierait de changer la couverture, les belles illustrations couleur du manga ne manquent pas (oui, je ne suis pas une conservatrice absolue des couvertures originales si ça peut aider le manga à se vendre). J’étais aussi curieuse à propos du titre : je me demandais bien ce que ça deviendrait en français. Le titre japonais, gardé tel quel, m’a surprise sur le coup… Mais bon, je n’aurais pas su proposer autre chose.

    Enfin, je ne suis pas allée à la Japan Expo cette année, mais je trouve ça déplorable que Panini n’ait pas été fichu de mettre le manga sur son stand. Pour moi, ça veut tout dire. Mauvais signe en effet. Et je déteste vraiment la reliure de leur manga.

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  3. a-yin dit :

    Ah, cette reliure…
    Je n’ai pas lu ce Ane No Kekkon, car je ne suis pas sûre d’apprécier. Ce genre de synopsis, déjà… Mais j’ai aussi été très surprise de voir du Keiko Nishi en France, et qui plus est chez Panini! J’ai été surprise de son évolution graphique, ses titres des années 90 me plaisaient beaucoup plus et dégageaient (graphiquement) un parfum de maturité. En feuilletant, j’ai bien aimé la narration graphique de la scène d’essayage 🙂 . Ca m’a rappelé certaines petites trouvailles de Simple comme l’amour (et nom de dieu, tente le!).
    Bonne chance à Keiko Nishi sur le marché français… Dommage que Panini fasse si peu de promo et ne fasse même pas un minimum de publicité pour parler un poil de la carrière de cette mangaka si célèbre pour ses histoires ancrées dans la réalité.

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  4. Panini Manga dit :

    Bonjour,

    je me présente, je suis Margot, la C.M de Panini Manga. Je tenais à clarifier une chose, lorsque Panini décide de publier un titre (spécialement un titre « confidentiel » comme l’est « Ane No Kekkon ») c’est évidemment parce qu’il nous plait et que nous avons envie de le faire découvrir. Il y a une prise de risque et nous n’avons aucun intérêt à saborder sa sortie. Pour Japan Expo nous avions fait des marque-page magnétiques et le titre devait évidemment être en vente sur le stand. Malheureusement un problème de logistique a fait que les palettes n’ont pas été livrées à temps. Ça arrive et c’est énervant, surtout pour un titre comme celui-là qui aurait grandement bénéficié de l’effet « Japan Expo ».
    Malgré tout, nous avons espoir que le bouche à oreille, les conseils des libraires et la clairvoyance des lecteurs permettront à « Ane No Kekkon » de trouver son public.

    Bien cordialement.

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    • Gemini dit :

      J’espère aussi que le titre trouvera son public. Il a bénéficié de critiques positives sur des blogs et certains forums, après reste à voir si cela aura un quelconque impact.

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    • Beautydoe dit :

      Bonsoir,
      Je fais parti des personnes qui ont acheté les tomes sans connaitre l’auteur et en tablant uniquement sur le synopsis, le fait que le personnage principal est 40 ans augurait déjà un titre différent des autres shojos. Quelle bonne surprise que de découvrir que le titre était effectivement intéressant.
      Alors, je souhaite de tout mon cœur que la publication ne soit pas stoppée comme d’autres titres ayant un intérêt chez Panini.

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  5. Nawak dit :

    Je connais cette auteure pour avoir lu Otoko ni isshou, qui me plaît beaucoup (pour les mêmes raisons, très bien exprimées par Tama).
    Cette œuvre pourrait avoir le mérite d’être publiée en France et peut être aurait elle plus de succès que Ane No Kekkon?
    Stopper la publication serait vraiment dommage pour le si peu de Josei que l’on peut trouver en France !

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  6. Ping : Deathko, la mort lui va si bien | Le Chapelier Fou

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