Deathko, la mort lui va si bien

Il y a de cela quelques années, je lançais le concept de politique des éditeurs (même si je ne l’ai jamais formulé comme suit) consistant à considérer l’éditeur français comme un critère de sélection pour commencer ou non un manga. Critère qui peut prendre plus ou moins d’importance selon les cas.
Je sais que certains pourront trouver cela absurde, mais cela repose sur mon expérience de lecteur, et des éléments à la fois objectifs et subjectifs.

Parmi les objectifs, nous pouvons par exemple prendre la qualité du papier, de l’impression, voire de la traduction et de la relecture. Certains consacrent plus de moyens que d’autres à ces aspects en particulier, et cela se ressent. Chez les bons élèves, nous trouverons ainsi Kurokawa, Ki-oon, ou Sakka, tandis que Pika porte peu d’attention aux traductions et choisit des papiers de qualité inférieure, tout comme Tonkam.
Toujours parmi les éléments purement objectifs, certaines maisons montreront une plus grande proportion que leurs concurrents à se délester des séries accusant des ventes décevantes. Amis qui décidez de commencer un titre chez Panini Comics, n’oubliez pas de brûler un cierge avant de vous lancer.

Du côté des éléments subjectifs, il s’agit vous vous en doutez de tout ce qui va concerner les tendances de chaque éditeur, leur capacité à trouver un équilibre entre coups de cœur commercialement compliqués et locomotives financières, voire une question de sensibilité et de goûts communs avec les responsables éditoriaux et les directeurs de collection. Goûts, sensibilités, et tendances qui pourront varier selon les genres et les catégories concernés. Là encore, un exemple. En matière de shôjo, je me sens infiniment plus proche de Kana et d’Akata que de Soleil Manga et Kurokawa, qui incarnent des visions différentes ; de fait, je me laisserai plus facilement tenter par des shôjo publiés par les deux premiers, même si leur synopsis me parle moins de prime abord.

Tout cela fait que je me sens plus en phase avec certains éditeurs qu’avec d’autres, et je suis persuadé que cela vaut aussi pour vous même si vous ne le ressentez pas nécessairement de la même façon. Toujours est-il que cela va influer sur mes décisions de commencer tel ou tel titre, même s’il ne s’agit pas non plus de mon critère premier ; si une maison que je tiens peu en estime publie une œuvre que j’attendais depuis longtemps, je ferai l’effort de lui donner sa chance. Mais à l’inverse, une curiosité aura plus de chance de m’attirer si elle provient d’un éditeur que j’apprécie et dont je reconnais le travail, plutôt que d’un de ses concurrents.
Évidemment, il n’en existe aucun dont je commence systématiquement toutes les nouveautés ; la majorité en sortent beaucoup trop, et elles couvrent une diversité de genres qui ne me parlent pas forcément, ou du moins qui me parlent plus ou moins selon les éditeurs.

Seulement, il existe depuis l’année dernière une petite exception géniale à cet état de fait, un éditeur dont j’apprécie le travail pour des raisons aussi bien objectives que subjectives, et qui propose suffisamment peu de nouveautés – et suffisamment ciblées – pour que je me laisse tenter. Cette exception, c’est Sakka.
Pendant longtemps, Casterman est demeuré le symbole du « manga que les lecteurs de manga ne lisent », publié à travers les grands formats de la collection Écritures, ou dans ceux – plus petits mais toujours plus grands que le format poche traditionnel – de Sakka. Casterman, c’est Jiro Taniguchi, des one-shots, le manga qui fait bien dans Télérama. Mais sans sexe ni violence, est-ce encore seulement du manga ? Lorsque l’éditeur décide de se lancer dans le format poche et des titres longs, je ne comprends pas vraiment ce revirement de politique, d’autant qu’il ne semble mener nulle part ; il se contente de quelques séries éparses, avec tout-de-même quelques très bonnes pioches dans le lot tels les excellents Keiji et Skip Beat. Mais cela reste trop marginal, comme s’il n’existait aucune stratégie derrière.

Tout cela jusqu’à ce que Sakka décide d’enfin assumer de publier des manga, et prend une décision qui va tout changer : communiquer. Et voilà Wladimir Labaere, nouvel ancien directeur éditorial, parti au front pour défendre son catalogue. Ce qui, comme par hasard, coïncide avec la publication de deux petites perles, qui rétrospectivement s’imposent comme deux des meilleures nouveautés de 2015 : Area 51 et Sangsues. Non seulement, il s’agit de deux excellents titres, mais ils bénéficient d’un travail d’édition qui humilie complètement la concurrence. J’exagère à peine.
A la fois adultes, sombres, iconoclastes, inattendues – bon, Glénat venait de lancer Jabberwocky, par le même auteur que Area 51 – et passionnantes, ces deux séries suffisent à afficher l’ambition de Wladimir Labaere, celle de proposer des œuvres matures, exigeantes, et divertissantes, avec une véritable patte artistique, loin de tout formatage. Pari réussi.
Et comme il se découvre une passion pour les entretiens avec blogueurs et journalistes, il en profite pour annoncer continuer dans cette voie. Forcément, cela me parle.

Tout cela pour en arriver à Deathco. A ce jour, je n’avais encore jamais lu un manga de Atsushi Kaneko, mangaka à la réputation bien barrée bénéficiant du IMHO Seal of Approval, ce qui est cool mais sous-entend que le Monsieur ne fait pas dans le style le plus commercial. Mais comme Sakka a aussi sorti Wet Moon du même auteur, je suppose que c’est raccord.
Maintenant que le label Sakka constitue un bon argument de vente, je me décide à enfin jeter un coup d’œil à la carrière de Kaneko. Même si le synopsis a aussi énormément joué.
L’histoire se déroule dans un monde où une mystérieuse Guilde emploie des tueurs à gages amateurs, les Reapers (Moissonneurs), pour supprimer des cibles qu’elle désigne sous le nom de Trophées. Reapers qui se coltinent une drôle d’image, puisque la plupart mènent une vie parfaitement banale en dehors de leur petit boulot d’assassins, et revêtent donc les accoutrements les plus improbables pour commettre leurs méfaits en tout anonymat et empocher les primes. C’est dans ce joyeux bordel que nous découvrons Deathko (non Deathco), pré-adolescente gothique bien dérangée, Reaper de son état – dont il s’agit de l’activité principale – et qui, entre deux massacres, déprime et confectionne de nouveaux engins de mort.

Une des principales qualités de Sakka, à l’heure actuelle, vient de sa capacité à proposer des titres « autres ». Avec Deathco, impossible de leur reprocher de nous tromper sur la marchandise !
Rien que concernant le dessin, nous sortons des canons esthétiques habituels. Le mangaka joue sur des contrastes très marqués, avec peu d’intermédiaires entre le blanc et le noir, mais dans un style somme toute différent de celui d’un Area 51, qui lui tient énormément du Sin City de Frank Miller. Le choix de couvertures en noir & blanc sied à merveille à la série. Les personnages possèdent des traits appuyés, marqués, presque grotesques, Kaneko les affublant de difformités diverses et de tailles extravagantes, et semblant puiser dans le répertoire du cinéma horrifique, pour nous proposer là un parent japonais de Bela Lugosi, ici la fusion malsaine entre Igor et Peter Lorre. Récemment, j’avais reproché au manga Mishima Boys de proposer des protagonistes aux visages trop semblables, ce qui les rendait parfois difficiles à différencier (et serait apparemment un choix artistique) ; tandis que dans Deathco, il faudrait être aveugle pour ne pas les reconnaitre.
Ce goût du grotesque, qui rappellerait Suehiro Maruo, et cette influence gothique issue notamment du cinéma, se ressentent évidemment dans le décorum. Ainsi, Deathko habite dans un château lugubre, truffé de pièges, se ballade affublée d’une cape noire et d’une chauve-souris, et confectionne ses gadgets à partir de cadavres de poupées. Résultat garanti.

L’éditeur a décidé de proposer d’un coup les deux premiers tomes de la série, afin de nous donner un aperçu le plus complet possible des possibilités du titre, le premier ne couvrant vraiment que deux histoires. Un choix qui se défend, mais à double tranchant dans la mesure où il n’existe que trois tomes à l’heure actuelle au Japon, alors que le titre a commencé en 2014. Cela risque de rendre rapidement l’attente longue entre deux parutions.
Même avec deux tomes, difficile de savoir comment l’ensemble va évoluer, si nous allons en apprendre plus sur la Guilde et sur l’héroïne, ou si nous allons nous contenter de la suivre, elle et d’autres Reapers. L’intrigue s’ouvre par une profusion de Reapers, envoyés par la Guilde pour un seul et même Trophée, ce qui permet de découvrir leur univers, leurs méthodes, leur violence, mais aussi leur amateurisme, puisque contrairement à ce que nous pourrions croire au premier abord, ils ne constituent en rien une armée invincible, et beaucoup resteront sur le carreau. Par la suite, nous suivons Deathko au quotidien et dans ses missions suivantes, sa « marraine » Madame M et son chauffeur Lee, mais aussi sa personnalité, disons… austère.
L’intérêt de proposer aussi le tome 2 tient principalement dans un léger changement de cap, puisque si l’auteur se focalisait jusque-là sur Deathko, il s’intéresse un peu plus à d’autres figures de Reapers entraperçues dans la première histoire.

Une certitude : Deathco joue avec les registres, mettant en scène des personnages amoraux et des morts aussi violentes que graphiques, mais perpétrées par des individus décalés, absurdes, ou tout simplement affublés d’un déguisement grotesque. Il s’en dégage une atmosphère étrange, gentiment glauque mais en même temps marrante comme tout. Peut-être pas aussi jouissive qu’elle pourrait l’être, justement car l’auteur refuse d’intégrer à son récit des individus trop puissants ou charismatiques, lesquels risqueraient de se sortir des situations qu’il leur impose sans aucune difficulté.
Je découvre Atsushi Kaneko, et je suis pour l’instant conquis par ses parti-pris graphiques et narratifs. Le concept, simple en apparence, et sa galerie de personnages déjantés font de Deathco un petit plaisir des plus agréables. J’attends donc la suite avec impatience, et cela me prouve que j’avais raison de faire confiance à Sakka.

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