Les Mystères de Tintin (3) : Tournesol, profession savant

Hergé aime les savants. Un savant, c’est toujours un bon moyen de lancer notre héros dans une grande aventure. D’où l’utilité d’un Tryphon Tournesol.

Ils sont tête en l’air, à l’Ouest, obnubilés par leurs domaines de prédilection, mais aussi passionnés que passionnants : ce sont les scientifiques tels que dépeints par Hergé, dont nous ignorons finalement s’il se moque doucement de ces rêveurs, respecte ces esprits brillants, ou ne s’en sert que pour amener notre reporter de choc – qui ne reporte pas grand chose hormis dans les premiers albums – à se jeter à corps perdu dans une enième aventure. A croire qu’il s’ennuie et que le moindre prétexte est bon à prendre pour rompre le train-train quotidien, même quand il se trouve en vacances.
Sur les 11 premières aventures de Tintin et Milou, 3 démarrent à cause d’un de ces dangereux loufoques. Apparu dans le 12ème volume, Tryphon Tournesol n’est jamais que la concrétisation de cette lignée de personnages farfelus et géniaux en un protagoniste stable et récurrent.

Tout commence dans Les Cigares du Pharaon. Alors qu’il savoure la tranquillité d’une croisière, Tintin rencontre l’exubérant Philémon Siclone, un égyptologue de renom, excentrique et incroyablement distrait, à la recherche du tombeau du pharaon Kih-Oskh. Une piqure de Radjaïdjah, le poison qui rend fou, lui fera perdre la raison ; d’aucuns diront qu’il n’avait déjà plus toute sa tête avant cet incident.
Quelques temps plus tard, mais de manière plus anecdotique, Hergé met en scène dans L’Oreille Cassée la rencontre entre Tintin et Ridgewell, un explorateur spécialiste de l’Amérique du Sud. Si l’homme semble plus posé que ses collègues peuplant les pages des Aventures de Tintin, il s’avère tout de même posséder une étrange lubie : il essaye d’enseigner le golf aux membres d’une tribu amérindienne. Dans ce même album, nous croisons un scientifique tellement distrait qu’il confond manteau et robe de chambre, canne et parapluie, dame et perroquet. Oui, il est aussi un peu myope.
Retour au savant comme pourvoyeur de scénario et d’ennuis avec Le Sceptre d’Ottokar et son Nestor Halambique, éminent expert en sigillographie, l’étude des sceaux. Celui-ci est particulièrement gratiné, un peu comme celui de L’Oreille Cassée sauf que lui récupère un rôle d’importance. Il ne pense pour ainsi dire qu’à ses recherches, et en dehors de son domaine de prédilection se montre distant et tête-en-l’air, peut-être même un peu dérangé. Et pour couronner le tout, il est myope comme une taupe.
Pour en finir avec ces hurluberlus, impossible de ne pas citer Hippolyte Calys, autre responsable d’une aventure dont Tintin sera un des principaux artisans: L’Étoile Mystérieuse. Heureux le jour où il découvre qu’une météorite va détruire le monde dans quelques heures, il déchante quand il s’aperçoit que le monstre spatial n’a fait que nous frôler et que certains de ses calculs étaient faux. Beaucoup plus terre à terre que ses collègues susnommés, il peut se montrer passionné au point d’en devenir hystérique. Cet album dispose d’une importante brochette de savants, hélas! beaucoup moins développés si ce n’est un : Philippulus, un savant qui tourne prophète et part annoncer la fin du monde après la découverte de Calys.

Il faut attendre Le Trésor de Rackham le Rouge pour que Hergé nous gratifie d’un nouveau savant destiné à prendre plus d’importance : Tryphon Tournesol. Un peu dur d’oreille et distrait, obsédé par le magnétisme comme en témoigne son éternel pendule, le professeur Tournesol – même s’il semble n’avoir de professeur que le nom – vit dans un appartement entouré d’inventions aussi loufoques qu’inutiles (et potentiellement dangereuses), telles que la machine à brosser les vêtements. Sorte de vétéran du Concours Lépine, il semble néanmoins avoir mis au point un appareil valable : un submersible monoplace imitant l’aspect d’un requin.
Après l’avoir finalisé et testé dans le cadre de la recherche d’un trésor pirate, il vend son invention une petite fortune. Suffisamment pour acheter le château de Moulinsart, qu’il cède au capitaine Haddock après s’en être octroyé une dépendance. Ainsi installé, difficile de le déloger.

Au fil des albums, le savant auto-proclamé, l’inventeur du Dimanche, gagne une dimension nouvelle. Alors que son titre de professeur parait usurpé, que ses trouvailles ne marchent pas, et que son pendule indique son penchant pour des domaines jugés non-scientifiques, nous lui découvrons des amitiés dans le monde des savants traditionnels avec Hippolyte Bergamotte dans Les 7 Boules de Cristal.
Dans Tintin au Pays de l’Or Noir, il se retrouve affublé par les médias du titre de « célèbre professeur », et devient un expert en chimie, se faisant fort de guérir les Dupondt après qu’ils aient ingéré le fameux N14 (de l’azote ?) qui rend l’essence instable.
Dans Objectif Lune, le voici tout simplement docteur en physique nucléaire et responsable de la mission dont le but est d’envoyer un homme sur la Lune ! Ce même zouave construisait il y a peu des machines bancales à base de bric et de broc, et il avait un doctorat en physique nucléaire.
Cela ne s’arrange pas par la suite : enlevé par les services secrets bordures dans la bien nommée Affaire Tournesol à cause de sa machine à ultrasons, concepteur des patins à roulettes motorisés dans Coke en Stock, il devient même expert en l’horticulture et inventeur du premier poste de télévision couleur dans Les Bijoux de la Castafiore, et termine sa carrière en mettant au point un médicament qui rend le pauvre Archibald Haddock allergique à l’alcool dans Tintin et les Picaros.
Beaucoup pour un seul homme. Comme je l’ai déjà précisé, Hergé n’en est plus à une incohérence près ; il y a fort à parier qu’il a systématiquement confié les rôles d’olibrius géniaux à Tryphon Tournesol après Le Trésor de Rackham le Rouge, alors que la logique aurait voulu qu’il en introduise de nouveaux selon les situations. Là, nous avons un candidat du Concours Lépine qui finit par envoyer des hommes – dont lui-même – dans la Lune, ce qui manque sérieusement de crédibilité. D’un autre côté, il aurait été dommage de mettre sur la touche ce personnage affable, attachant, distrait et dur d’oreille au point d’en devenir comique, mais capable d’impressionnantes sautes d’humeur.

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2 commentaires pour Les Mystères de Tintin (3) : Tournesol, profession savant

  1. Trit' dit :

    ZOUAVE ??! TU AS DIT ZOUAVE ??!! J’EXIGE DES EXCUSES SUR-LE-CHAMP !!!

    Bon, j’ai fait lire tes deux articles précédents à mon père, mais je te rapporte ça au bon endroit !

    Encore merci pour ce nouvel article !

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  2. gemini dit :

    Par contre, je crois que ce sera le dernier dans l’immédiat, puisque j’ai parlé des albums/sujets qui m’intéressent le plus sur Tintin. Mais je reprendrai sans doute quand l’envie me prendra, il reste encore beaucoup à dire sur les rapports entre Hergé et les femmes, sur Tchang, sur les relations entre l’auteur et Edgar P. Jacobs,…

    Je finirai juste avec une anecdote : avant d’offrir à ma mère un album de l’Etoile Mystérieuse d’avant 1954, je ne pouvais m’empêcher de vérifier le contenu de chaque volume un peu vieux de cette aventure que je voyais chez les gens ^^’ J’ai encore le réflexe pour l’Or Noir.

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