Les Mystères de Tintin (2) : Le Pays de l’Or Noir

Second article consacré aux Aventures de Tintin. Si Tintin au Pays de l’Or Noir fait parti de mes albums favoris, c’est aussi un de ceux qui ont connu l’histoire la plus compliquée, donc la plus intéressante.

C’est en Septembre 1939 que Hergé commence la publication de Tintin au Pays de l’Or Noir dans les pages du Petit Vingtième. Mais la guerre oblige le journal à fermer ses portes, et l’auteur à interrompre son récit. Engagé dans le supplément jeunesse du Soir, Hergé décide de ne pas poursuivre son album inachevé dans l’immédiat, et se lance dans l’écriture du Crabe aux Pinces d’Or.
Outre le fait qu’il soit compréhensible de débuter son travail dans une nouvelle revue avec une nouvelle histoire, ce choix s’explique aussi par le contenu de Tintin au Pays de l’Or Noir, qui voit notamment l’affrontement entre les autorités britanniques et des associations juives pour le contrôle de la Palestine, futur Israël. Je vois au moins deux éléments qui expliquent qu’un tel album ne pouvait se poursuivre dans une Belgique sous domination Allemande pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Plusieurs nouvelles aventures voient le jour alors que Hergé travaille pour le Soir : Le Crabe aux Pinces d’Or, L’Étoile Mystérieuse, Le Secret de la Licorne, Le Trésor de Rackham le Rouge, et Les 7 Boules de Cristal. Après la libération de la Belgique, le Soir ferme à son tour.
Lorsque Le Journal de Tintin parait pour la première fois en 1946, l’auteur se doit dans un premier temps de finir l’histoire débutée dans Les 7 Boules de Cristal, et écrit Le Temple du Soleil.
Il faut attendre 1948, soit 9 ans après le début de sa publication, pour que Hergé se remette à travailler sur Tintin au Pays de l’Or Noir.

Hergé se retrouve alors avec un sérieux problème : une histoire dont il a déjà les bases, mais qui n’est plus en phase avec l’univers de Tintin. Deux changements majeurs sont survenus depuis 1939 : ils se nomment Archibald Haddock et Tryphon Tournesol. Si le second, un peu à l’Ouest, peut aisément être mis de côté, le premier est devenu un élément indispensable des aventures du jeune reporter. L’intégrer alors que Hergé ne l’avait pas prévu s’avère délicat, et l’auteur s’en sort grâce à une pirouette. Il l’envoie prendre le commandement d’un navire de guerre – pour rappel, Tintin a rencontré Haddock alors qu’il était capitaine d’un cargo, mais Hergé n’en est pas à une incohérence près – et ne le fait ressurgir qu’à la fin de l’album, dans une sorte de Deus Ex Machina salvateur. Tandis que l’intéressé essaye d’expliquer comment il a pu en arriver là alors qu’il n’est plus apparu depuis une cinquantaine de pages, il se fait systématiquement interrompre et finit par déclarer que dans ces conditions, il garderait son histoire pour lui (Tonnerre de Brest). Une manière pour l’auteur de nous dire que les choses sont ainsi et pas autrement, qu’il y a une raison mais que nous ne la connaitrons jamais.
Le professeur Tournesol, de son côté, se contente d’une brève apparition à la fin de l’aventure, laissant Tintin, Milou, le Dr Müller (repris de L’Ile Noire) et les Dupondt (apparus dès Tintin au Congo) monopoliser les pages.

Comme d’autres albums, celui-ci va avoir droit à son lot de modifications, même si sa première version complète date de 1949, soit après que Hergé ait atteint son style définitif – dans son trait et dans le nombre de pages de ses histoires – et soit passé à la quadrichromie.
Si le scénario reste relativement semblable entre la version de 1949 et celle remaniée en 1969 sur demande de l’éditeur anglais, il demeure d’importantes différences. Comme mentionné plus haut, l’auteur met en scène des soldats britanniques et l’organisation Irgoun en Palestine ; à l’origine, Tintin débarque à Haifa (actuellement situé en Israël), ou il est arrêté par les autorités britanniques puis secouru par des terroristes juifs, qui le confondent avec un certain Goldstein, chargé de leur apporter des bombes. C’est ensuite qu’il est secouru par le Cheik Bab El Ehr, qui souhaite utiliser ces mêmes bombes dans sa lutte contre l’Émir Ben Kalish Ezab (le père du charmant Abdallah).
Comme l’éditeur anglais Methuen juge que, en 1969, une telle situation n’est plus d’actualité – son pays a quitté la Palestine depuis la fin des années 40, et l’état d’Israël a été fondé – il demande à Hergé d’apporter des modifications. Tintin débarque donc à Caiffa (et non Haifa), une ville imaginaire où il est arrêté par des soldats arabes qui le soupçonnent de transporter des bombes pour Bab El Ehr.
Ces changements tardifs expliquent notamment pourquoi Bab El Ehr dispose dans son campement d’un exemplaire de Objectif Lune, un album plus récent que Tintin au Pays de l’Or Noir.

Sans parler de ce parcours chaotique, Tintin au Pays de l’Or Noir se montre étonnamment visionnaire, en prédisant – près de 40 ans en avance – les chocs pétroliers qui vont secouer le monde occidental dans les années 70. Et rien que ça, c’est très fort.

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4 commentaires pour Les Mystères de Tintin (2) : Le Pays de l’Or Noir

  1. Trit' dit :

    « Sans parler de ce parcours chaotique, « Tintin au Pays de l’Or Noir » se montre étonnamment visionnaire, en prédisant – près de 40 ans en avance – les chocs pétroliers qui vont secouer le monde occidental dans les années 70. Et rien que ça, c’est très fort. »

    Ayant donc fait lire tes deux premiers articles (cf. mon commentaire sur celui de Tournesol) à mon père, celui-ci doute personnellement qu’Hergé ait pu deviner avec 30 ans d’avance les chocs pétroliers… Hélas, nous ne pourrons jamais savoir si c’était pourtant le cas. Mais c’est la seule chose qu’il a trouvée à redire, c’est dire si tu peux apposer un « sceau de qualité » à tes articles !

    Et + 1 pour le coup de la couverture d’ « Objectif Lune » dans l’album qui le précède dans la collection finale… XD Au fait, j’ai cru lire une fois que la version avec les Britanniques était de nouveau celle qui était commercialisée : tu confirmes ?

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  2. gemini dit :

    « j’ai cru lire une fois que la version avec les Britanniques était de nouveau celle qui était commercialisée »
    >> Aucune idée, désolé. J’ai la version avec les soldats arabes, mais cela ne m’étonnerait pas que Moulinsart ait édité une version de l’album avec les soldats anglais, puisque nous trouvons aussi dans le commerce les fac-similés des versions noir & blanc et autres produits destinés à remplir les caisses de l’éditeur.

    J’ignore évidemment si Hergé l’avait vraiment prévu, dans les faits cela ressemble assez à ce qui se passera quelques décennies plus tard.

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  3. André dit :

    Bonjour à toutes et à tous,
    Je partage entièrement le point de vue du commentaire ci-dessus. En effet, si je ne puis dire qu’Hergé était un visionnaire, il est incontestable que la situation politique décrite dans cet album était celle de l’époque qui a entraîné les difficultés rencontrées plus tard et qui nous influencent encore aujourd’hui. Les versions qui ont suivi ont totalement perdu ce reflet de la réalité pour en faire une histoire banale: la présence anglaise remplacée par celle des arabes, la nom du port et celui du pays même, but du voyage, la page entièrement supprimée où les juifs qui ont enlevé Tintin par erreur sont arrêtés par des arabes. La Guerre froide était parfaitement décrite mettant en évidence la « guerre du pétrole ». C’est vrai qu’il s’en est fallu de peu qu’une 3e guerre mondiale n’éclate, rendue par Hergé sous la forme de l’Ordre de Marche envoyé au capitaine Haddock.
    Quant à Objectif Lune… Hergé a vu débarqué la police chez lui pour lui demander où il avait été cherché sa documentation sur les centrales nucléaires, « top secret » à l’époque.
    Très bon article! Bravo.

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  4. Kaïl dit :

    M’est enfin expliqué le pourquoi du comment de la présence de l’album Objectif Lune dans la tente de Bab El Ehr !
    C’est amusant, j’ai dû relire cette bande dessinée moins d’une semaine avant que ton billet ne paraisse.

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