Ce soir, je m’offre une culture cinéma (2) : On l’appelle Roger Corman

Le sujet du jour : un grand Monsieur méconnu en Europe, j’ai nommé Roger Corman. Quelques chiffres pour vous mettre dans l’ambiance : 87 ans, 58 films en tant que réalisateur, 403 comme producteur, et il continue de travailler. Un seul mot : respect.
Pour cet article, je m’intéresserai surtout à son parcours et à ses réalisations.

Roger Corman est une légende du cinéma américain. A tel point qu’il a fini par recevoir un Academy Award pour l’ensemble de sa carrière, alors qu’il a surtout sévi dans le film d’exploitation.
Outre la quantité ahurissante de travail qu’il a pu abattre depuis ses débuts, plusieurs éléments ont aidé à assoir sa réputation : sa façon de produire un film pour un faible budget et de s’y tenir, sa capacité à dénicher et former de jeunes talents, et le fait que malgré une filmographie chargée, un seul de ses long-métrages n’ait pas été rentabilisé lors de sa sortie en salles. Paradoxalement, ce-dernier – The Intruder (1962) – est aujourd’hui le plus apprécié par la critique ; mais, en avance sur son temps (il traitait de la ségrégation raciale dans les états du Sud) et trop différent de ses autres réalisations, il n’arriva pas à trouver son public.

Né le 5 Avril 1926, à Détroit, Roger Corman se passionne dès son plus jeune âge pour le cinéma. Ce qui ne l’empêchera pas d’entreprendre des études d’ingénieur à l’université de Stanford, en Californie, une des plus réputées au monde. Néanmoins, il n’exercera son métier que 4 jours, avant de démissionner.
Il entre alors à la 20th Century Fox, et devient lecteur ; son travail consiste à parcourir les scripts et les romans qui lui sont soumis, à rédiger des fiches et des commentaires, et à donner son avis quant à une adaptation ou non en long-métrage. Le premier script qu’il retient est celui de La Cible Humaine (1950), mais c’est son superviseur de l’époque qui récolte tout le mérite suite au succès du film ; vexé, Roger Corman quitte les studios pour se mettre à son compte. Il va d’abord étudier la littérature anglaise à Oxford, avant de revenir à Los Angeles en 1953 et de commencer à tourner.

C’est en empruntant de l’argent autour de lui qu’il se lance pour de bon, cumulant les casquettes de scénariste, de producteur, de réalisateur, et même d’acteur. Il tourne des histoires de monstres ou d’extra-terrestres mettant en scène des femmes en petite tenue, avec peu de moyens, et se forme sur le tas sans aucun bagage technique.
En 1954, James H. Nicholson et Samuel Z. Arkoff fondent American International Pictures ; ils ont besoin de cinéastes, et leur collaboration avec Roger Corman commence en 1955 avec The Fast and the Furious. C’est le début d’une association qui lui permettra d’augmenter légèrement ses budgets. En 1957, il réalise 9 films à lui-seul. Mais dès ses débuts, il est aussi très actif comme producteur, confiant à d’autres la place derrière la caméra.
En tant que producteur, sa méthode est simple : engager de jeunes réalisateurs qui ont encore tout à prouver – leur permettant de diriger leurs premiers long-métrages – et regarder quels sont les acteurs les moins chers du moment ; si parmi eux, il trouve un nom connu, il l’engage. Mais il se montre aussi fidèle avec ses équipes.

Roger Corman marche à l’économie, mais ses astuces feront de lui un véritable dénicheur de talent. Il donnera sa chance à des artistes tels que Martin Scorcese, Francis Ford Coppola, James Cameron, Peter Bogdanovich, Jonathan Demme, Ron Howard, Jack Nicholson, Dennis Hopper, Joe Dante, et bien d’autres. Nombre de ses protégés passeront plus tard dans l’univers de la Série A (par opposition à la Série B), tandis que lui semble se contenter de son rôle d’électron libre du cinéma américain, souvent décrié par la critique mais toujours rentable. Néanmoins, sa politique aura des effets inattendus, puisqu’il apparaitra régulièrement dans les films de ses anciens poulains, lui octroyant une filmographie étonnante en tant qu’acteur ; même si ses prestations se limitent souvent à des caméos, vous pourrez le trouver dans Le Parrain II (1974), Le Silence des Agneaux (1991), Philadelphia (1993), Apollo 13 (1995), et même Les Looney Tunes passent à l’Action (2003).

En tant que réalisateur, comme indiqué précédemment, son plus gros succès fût aussi son seul échec : The Intruder (1962), premier film où William Shatner tient le rôle titre, dénonce la ségrégation dans le Sud des USA, une cause qui lui tient à cœur. Boudé par le public et même taxé de communisme, il reçoit pourtant des critiques élogieuses, qui saluent aussi le courage derrière sa démarche. Il s’agit aujourd’hui de son long-métrage le plus apprécié, mais pas forcément du plus populaire.

Sa carrière sera surtout marquée par la série d’adaptations d’Edgar Allan Poe, qu’il réalise entre 1959 et 1964 : La Chute de la Maison Usher (1960), La Chambre des Tortures (1961), L’Enterré Vivant (1962), L’Empire de la Terreur (1962), Le Corbeau (1963), La Malédiction d’Arkham (1963), Le Masque de la Mort Rouge (1964), et La Tombe de Ligeia (1964). La plupart sont scénarisés par l’écrivain Richard Matheson (l’auteur d’I am Legend), et Vincent Price – le maître du cinéma d’horreur américain – y tient systématiquement le rôle titre, à l’exception de L’Enterré Vivant. Ces films bénéficient d’une ambiance horrifique un peu kitsch mais qui produit beaucoup d’effets sur le spectateur ; ils nous prouvent surtout que Roger Corman fût aussi un grand metteur en scène. Néanmoins, il finit par se lasser, allant jusqu’à introduire un côté burlesque dans Le Corbeau, et décide de s’arrêter là malgré une véritable demande de la part du public.

Sa filmographie ne se résume pourtant pas à son cycle Poe. En 1964, il se paye le luxe de réaliser le plus gros succès de l’histoire du cinéma indépendant américain avec Les Anges Sauvages. Mais il sera rapidement détrôné par Easy Rider (1969).
Easy Rider est un pur produit Roger Corman, puisqu’il s’inspire ouvertement de deux de ses films : Les Anges Sauvages et The Trip (1967). Ses trois acteurs vedettes ne sont autres que Dennis Hopper (acteur dans The Trip), qui s’occupe aussi de la réalisation, Peter Fonda (acteur dans Les Anges Sauvages et The Trip), et Jack Nicholson (scénariste de The Trip). A l’origine, c’est bien Roger Corman qui devait le produire ; mais suite à une discorde avec American International Pictures, c’est la Columbia qui récupère le projet.
Ce ne sera pas son seul déboire de producteur : après avoir soutenu Martin Scorcese avec Bertha Boxcar (1972), un désaccord le fait passer à côté de Meanstreet (1973).

A titre personnel, j’ai un faible pour L’Invasion Secrète (1964). La légende veut que dans la salle d’attente de son médecin, il soit tombé sur un reportage sur Dubrovnik, ville de l’actuelle Croatie. Impressionné par son architecture, il projette d’y tourner un film, avec Mickey Rooney et Henry Silva. L’histoire raconte comment l’armée alliée décide d’engager des prisonniers pour une mission suicide, pendant la Seconde Guerre Mondiale. Robert Aldrich en fera un remake en 1967 : Les Douze Salopards.
J’apprécie les deux versions. Celle de Roger Corman a pour elle Dubrovnik, qui lui offre un cadre original et magnifique, ainsi qu’un scénario plus cru et choquant. Il n’est pas très connu malgré le succès des Douze Salopards, mais vaut clairement le coup d’œil.

En 1970, Roger Corman fonde New World Pictures, après s’être désolidarisé de American International Pictures. C’est à partir de cette époque qu’il commence à se focaliser sur son métier de producteur, et à délaisser la réalisation même s’il y reviendra de manière sporadique. Cela coïncide avec l’entrée en vigueur des catégories d’âge au cinéma, qui lui permettent de sortir des films plus violents et érotiques, sous couvert de l’interdiction aux moins de 18 ans.
Il va aussi se tourner vers une autre facette du cinéma : la distribution. Bien qu’il travaille surtout dans le film d’exploitation, il n’en apprécie pas moins les travaux de grands cinéastes étrangers, peu représentés aux USA. Il commence à distribuer les œuvres de Ingmar Bergman, François Truffaut, Federico Fellini, Akira Kurosawa, et même des films d’animation japonais, avec pour objectif de les faire découvrir à un nouveau public. Pendant près de 10 ans, il va récolter de nombreux Academy Awards pour les films dont il gère les droits aux USA.
Toutefois, l’arrivée d’une nouvelle génération de cinéastes va bouleverser son équilibre ; élevés au cinéma d’exploitation, ils ont décidé de réaliser les mêmes films que lui mais avec des budgets de Série A. Ainsi apparaitront Les Dents de la Mer (1975), Star Wars (1977), et Alien (1979), contre lesquels il ne pourra pas lutter.

Son dernier film sort en 1990, mais il continue son métier de producteur encore maintenant, supervisant notamment des téléfilms à petit budget pour le compte de la chaine Syfy. Toujours avec les mêmes techniques, rarement avec des autorisations de tournage.
Honnêtement, nombre de ses réalisations, tournées à la va-vite ou alors qu’il était encore inexpérimenté, ne méritent pas spécialement que nous nous en souvenions. Mais la richesse de sa carrière et quelques œuvres mémorables en font un monument du cinéma américain. Sans parler de l’immense influence qu’il a pu avoir sur des Steven Spielberg, des George Lucas, des Quentin Tarantino, ou des Tim Burton.
Même si son Academy Award honorifique peut sembler décalé en raison de ses genres de prédilection, il le mérite amplement. Aujourd’hui, le roi du cinéma indépendant américain reste associé à des films de monstres et de science-fiction aussi kitsch que fauchés mais parfois sincères, à de l’exploitation de faits divers et de phénomènes de mode, à des productions outrancières mais qui savent aussi véhiculer un message, à une école de jeunes talents, et à des adaptations mémorables d’Edgar Allan Poe. C’est beaucoup pour un seul homme, et il n’a peut-être pas fini de nous surprendre.

Pour résumer :
¤ Je ne saurais que trop vous conseiller L’Invasion Secrète, et ses adaptations d’Edgar Allan Poe.
¤ Je n’ai pas encore vu The Trip, Les Anges Sauvages, et The Intruder, mais c’est prévu.
¤ L’excellent documentaire Des Ovnis, des Monstres, et du Sexe : Le Cinéma selon Roger Corman retrace la carrière et l’influence de ce cinéaste hors-pair. Je ne peux que le recommander.
¤ Pour les plus curieux, il existe un coffret Roger Corman sorti chez Bach Films, reprenant 12 de ses réalisations et de ses productions ; essentiellement des nanars fauchés. Ses films les plus prestigieux, à commencer par ses adaptations d’Edgar Allan Poe, sont aussi disponibles en DVD.

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