Ce soir, je m’offre une culture cinéma (1) : Série B, Cinéma Bis, et Film de Genre

Vincent Price

Nouvelle rubrique consacrée au cinéma, pour parler de films que j’aime, de genres que j’aime, et finalement d’un pan du cinéma que j’ai envie de faire découvrir à un nouveau public. En espérant que cela en intéressera certains.
Avant de commencer ce premier article consacré au cinéma bis et consort – sujet excessivement vaste – je vous propose d’écouter un numéro de Pendant les Travaux le Cinéma reste ouvert, consacré au cinéma bis, avec en invité Jean-Pierre Dionnet. A vrai dire, vous pouvez vous jeter sur l’intégralité de cette excellente émission de radio.

Pour commencer cette série d’articles, nous allons parler d’histoire, de vulgarisation, afin de vous familiariser avec un cinéma dont il sera largement question par la suite.
Mais d’abord, la Série B, qu’est-ce que c’est ? Après la Grande Dépression, au début des années 1930, les studios hollywoodiens doivent résoudre deux équations : produire moins cher, et faire revenir le public dans les salles de cinéma. Ils imaginent alors le Double Feature. Le principe est simple, il consiste à proposer deux films pour le prix d’un : un film de « Série A », avec un budget correct et servant de produit d’appel, et un de « Série B », à petit budget, d’une durée moyenne de 70 minutes, ré-utilisant souvent les décors de productions plus importantes et employés pour former les nouveaux techniciens des studios.
Le Double Feature va perdurer jusqu’à la fin des années 1950. Mais le terme Série B restera, utilisé essentiellement pour des productions à faible budget, destinées aux cinémas de quartier, et souvent des films des genres ; soit des long-métrages attirant le public en raison de leur genre d’appartenance, et non grâce à leur réalisateur ou à leurs acteurs. Parmi les genres les plus représentés, nous trouverons le fantastique, la science-fiction, l’horreur, la guerre, ou le western.

Dans un style légèrement différent, mais toujours dans cette idée de « bis », nous avons le cinéma d’exploitation, soit un cinéma pensé pour profiter d’une tendance, d’une mode, d’un fait divers, ou de certains tabous comme la violence, le sexe, le cannibalisme, la torture, et même les monstres de foire. Ces films ont souvent la particularité d’avoir été tournés à la va-vite – impératif pour adapter un fait divers ou profiter d’une mode – par des producteurs peu scrupuleux, avec des budgets minables, et des phrases chocs surestimant largement le potentiel du produit. Le Code Hays, en vigueur de 1934 à 1966, était censé assagir l’industrie cinématographique américaine en lui imposant des règles et une censure stricte, mais les producteurs de ces films d’exploitation ont dès lors sévi en dehors des canaux traditionnels, distribuant leurs long-métrages dans des cinémas de quartier et passant ainsi outre le code ; de plus, toute polémique ne faisait finalement qu’apporter une publicité gratuite à ces produits, qui bien souvent ne la méritaient pas.
Aujourd’hui, le cinéma d’exploitation recouvre aussi bien le Giallo (cinéma italien policier avec des aspects érotiques et horrifiques marqués), le zombie, le Chambara (cinéma de samouraïs à la violence exacerbée), la Blaxploitation (cinéma mettant en scène des personnages afro-américains charismatiques en milieu urbain), et même la Nazisploitation.

Les limites entre la Série B et le cinéma d’exploitation restent flous, et leur classement dépendra finalement surtout de l’appréciation du spectateur. De plus, toutes les productions ne rentrent pas forcément dans les cases. Par exemple, un des premiers films d’exploitation fût Freaks, en 1932 ; il bénéficiait d’un budget conséquent et fût réalisé par Tod Browning – alors au sommet de sa gloire après son Dracula – pour le compte de la Metro-Goldwyn-Mayer. Ainsi, même s’il exploite effectivement un sujet à la fois sensationnel et malsain – les spectacles de monstres, avec en vedette d’authentiques artistes de cirque – nous trouvons derrière un réalisateur reconnu et un grand studio. Pour la petite histoire, Freaks fût un échec commercial, et pesa lourdement sur la carrière de Tod Browning ; redécouvert par le public dans les années 60, il jouit depuis lors d’un statut de film culte.

« Film culte » est d’ailleurs un terme récurrent quand nous parlons de ce cinéma en marge. A tel point que nous pourrions le trouver galvaudé. Néanmoins, il faut bien comprendre que cela ne concerne qu’un nombre réduit de titres parmi la profusion qui a pu être produite depuis l’invention du cinéma.
Sans parler des auteurs, des acteurs, et des réalisateurs qui se sont essayé au cinéma d’exploitation ou de genre parce qu’ils aimaient sincèrement cela, beaucoup ont démarré leur carrière par ce biais. Des noms aussi connus que James Cameron, Joe Dante, Francis Ford Coppola, Ron Howard, Jean-Claude Van Damme, Jack Nicholson, Dennis Hopper, George Romero, ou Martin Scorcese ont effectué leurs premiers pas devant ou derrière la caméra de cette façon. De même que des noms que vous ne connaissez pas forcément, mais dont le talent pourrait vous étonner ; comme Paul Bartel, Vincent Price, Pam Grier, Roger Corman – qui est aussi un formidable dénicheur de talents – Mario Bava, et tant d’autres.
Petit budget ne veut pas dire forcément petit film ; ils peuvent même offrir aux réalisateurs une liberté qu’ils ne retrouveraient pas sur des productions plus ambitieuses, donc plus risquées.

Ce qui est intéressant, c’est aussi l’influence qu’ont pu avoir ces productions sur des réalisateurs et autres artistes de premier plan. Aux USA, nous pensons à Quentin Tarantino et Tim Burton, qui iront jusqu’à faire intervenir dans leurs films des acteurs prestigieux de la Série B ou du cinéma étranger, qui se révèlent ainsi au grand public. Dans un style différent, Joe Dante a beau être issu du Cinéma Bis, il n’en a jamais oublié ses racines et ses premiers amours, pour finalement introduire des éléments propres à la Série B dans des productions plus importantes ; qu’est-ce que Panic sur Florida Beach sinon une déclaration d’amour à ce cinéma de monstres gentiment fauché et parfois sincère ?
Même en France, ce côté obscur de la production américaine possède ses adeptes, à commencer – étonnamment – par Jean-Luc Godard, dont la passion pour la Série B n’est plus à démontrer. Et il en va de même pour nombre de réalisateurs de la Nouvelle Vague, issus des Cahiers du Cinéma. Dommage que cela ne se sente pas dans leurs films.

Une autre forme de cinéma parallèle, ce sont les Midnight Movies, soit – comme leur nom l’indique – des films projetés à minuit, dans des ambiances bien particulières. Aujourd’hui, le plus célèbre serait The Rocky Horror Picture Show, qui fût un échec avant d’être projeté à minuit, mais que nous trouvons encore à l’affiche dans d’innombrables salles alors qu’il date des années 70. Historiquement, le phénomène est dû au film El Topo d’Alejandro Jodorowsky, le scénariste de L’Incal. Parmi les classiques du genre, nous trouvons notamment La Nuit des Morts-Vivants de George Romero et Pink Flamingos de John Waters. Cela concerne des productions en marge, qui ont du mal à trouver leur public malgré un potentiel de film culte, et qui ont cette particularité de faire revenir régulièrement les spectateurs.
A ne pas confondre avec les blockbusters projetés dès minuit le jour de leur sortie officielle.

J’ai l’impression que la Série B devient de plus en plus populaire. Si je devais trouver une cause à ce phénomène, je dirais qu’internet n’y est pas étranger, puisqu’il aide à diffuser ces films sans qu’il soit nécessaire d’habiter dans une grande ville ou de graviter dans certains milieux culturels. C’est en grande partie une question de communication et de partage, sans parler de ces cinéastes qui ont œuvré pour faire reconnaitre ce cinéma, comme Quentin Tarantino qui truffe ses réalisations de références. Un signe des temps qui changent : Roger Corman a reçu un Academy Award pour l’ensemble de sa carrière. A titre personnel, j’aime l’imagination et la folie dont certaines productions sont capables, ainsi que cette impression de regarder quelque chose de différent, que je n’ai pas l’habitude de voir au cinéma. Bien sûr, cela ne concerne que certains pans de la Série B ; j’ai un faible pour le western spaghetti, la blaxploitation, Paul Bartel, Ishirô Honda, Roger Corman, ou les productions de la Shaw Bros, mais je sais aussi reconnaitre que dans le lot, il y a beaucoup de rebuts et peu de chefs d’œuvre. Mais l’existence même de ces chefs d’œuvre me suffit.
Jean-Pierre Dionnet trouve que cette redécouverte du Série B est une bonne chose en soi, mais qu’elle se fait hélas! au détriment d’autres formes de cinéma, comme le néo-réalisme. Je ne peux pas lui donner tort, et d’un autre côté, je sais que je préfère voir un bon film d’exploitation décomplexée qu’une œuvre plus sérieuse, plus intellectuelle. C’est dans l’air du temps, aller vers le divertissement pur et le plaisir immédiat. Pourtant, j’adore Rome Ville Ouverte de Roberto Rossellini, une merveille.

Pour finir, je vous recommande quelques documentaires :
¤ American Grindhouse de Elijah Drenner
¤ Corman’s World : Exploits of a Hollywood Rebel de Alex Stapleton
¤ Midnight Movies : From the Margin to the Mainstream de Stuart Samuels
Si vous en avez d’autres à proposer, je suis preneur.

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4 commentaires pour Ce soir, je m’offre une culture cinéma (1) : Série B, Cinéma Bis, et Film de Genre

  1. inico dit :

    Merci pour le lien vers l’émission de Dionnet, j’avais loupé ça et je vais rapidement me rattraper.
    Il est vrai qu’Internet à facilité l’accès à ce type de film : on constate depuis un paquet d’années la réédition DVD de pleins de films de ce style et se les procurer est désormais un jeu d’enfant. Plus la peine de fouiller les bacs du Bvd St Michel à la recherche d’une VHS dont on ne sait même pas si elle existe (je te parle d’il y a 20 ans).
    Mad Movies mag’ faisait à l’époque déjà sa pâture des films d’horreurs/bis et de genre dans ma jeunesse, et HK video régale la amateurs de chambara ou artial-art movies de seconde zone (pas péjoratif, le terme) depuis très longtemps déjà.
    Le Giallo ? Raah, Argento, Fulci (RIP) que de doux noms à mes oreilles ^^. Il parait d’ailleurs que ceux-ci sont cultes au Japon. D’ailleurs, en hommage assez bien fichu au style, sorti au cinéma cette semaine : Berberian Sound Studio. Le scénario ne tient pas trop la route, mais il vaut le coup d’être vu.
    Par contre, j’ai presque été choqué de voir Freaks classé dans le genre. Mais à bien y repenser, c’est vrai qu’il est tellement inclassable et qu’on a tendance à fourré dans cette catégorie ce genre d’OVNI. Mais culte, oui. Vu au collège pour la première fois, je tremble encore en y repensant.

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    • Gemini dit :

      Artus Films a même décidé de rééditer les Jésus Franco ; là, nous sommes au-delà de la Série B, mais j’avoue avoir un faible pour Vampyros Lesbos.

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      • inico dit :

        Je n’ai jamais été un gros fan d’horrico-erotique, mais Vampyros Lesbos passe encore. Disons qu’au-delà de certaines limites, le mélange des deux me met vraiment trop mal à l’aise. Je me souviens d’un film (le nom m’échappe, necro-quelque chose) où c’était proprement du porno avec des cadavres. Brrrrr…

        Le but de ton article n’était pas d’être exhaustif, mais il y a un nom que j’aimerais ajouter à la liste des réalisateurs issus de la série B: Peter Jackson.
        J’ai proprement halluciné le jour où il est passé à de grosses productions. Car j’ai toujours en souvenir ces articles de Mad Movies (décidément ^^) qui relataient la réalisation de Bad Taste étalée sur 3 années, avec les photos de Jackson et ses copains sur le tournage dans leur jardin.
        On pourra toujours dire que ce qu’il fait maintenant n’est encore rien que de la série B, mais à budget pharaonesque… Mais pour moi, sa carrière s’est achevée avec le merveilleux Créatures Célestes.

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      • Gemini dit :

        En effet, Peter Jackson est un de ces réalisateurs de bis passés aux blockbusters, comme James Cameron et Francis Ford Coppola. Par contre, ce sont des gens chez qui je sens une grosse différence de style d’une période à l’autre – même si The Frighteners restait assez Série B dans l’esprit – à la différence d’un Joe Dante qui n’a jamais oublié ses racines. Et je préfère Joe Dante.

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