Sans Kazune Kawahara, rien ne va

Comme je viens de terminer ma lecture de Koko Debut, j’avais envie de parler de ce titre. Mais cela me donne aussi l’occasion de revenir sur la mangaka Kazune Kawahara, et par petites touches sur ses autres séries sorties en France.

Kazune Kawahara possède un statut à part au sein de l’industrie du manga, ou du moins, si nous ne tenons compte que des titres disponibles en France. Si la plupart des mangaka officient à la fois comme scénariste et dessinateur·ice (accompagnés·es de leurs assistants·es et de leur responsable éditorial·e), certains·es ne signent que le scénario (Tsugumi Ohba, Kazuo Koike) ou que le dessin (Posuka Demizu). Kazune Kawahara se démarque en confiant des scénarios à d’autres artistes, en parallèle de séries dont elle s’occupe aussi du dessin. Ce qui rend son travail plus difficile à identifier ou à appréhender.
Cela a en tout cas été mon cas. Si j’ai apprécié Mon Histoire (avec Aruko) et Le Secret de l’Amitié (avec Aiji Yamakawa), il aura fallu attendre Aozora Yell pour que je réalise enfin que toutes ces œuvres partagent un point commun : elle.
Ce qui m’a poussé à m’intéresser de plus près à sa bibliographie. Même si je viens à peine de commencer So Charming, sa série la plus récente publiée en France.

C’est en me renseignant au sujet de l’autrice que je découvre qu’elle a aussi écrit Koko Debut. Une série que j’avais identifiée depuis longtemps, dans la mesure où j’en avais entendu du bien. Comme cela coïncide avec l’annonce par Panini Comics de la publication de son quinzième et dernier tome inédit après un très long hiatus, je décide de franchir le pas.
A noter toutefois qu’elle peut se diviser en deux parties. L’histoire principale tient sur 13 tomes, les deux derniers font plus office de bonus. Le tout a été publié dans le Betsuma entre 2003 et 2008.

Tout commence avec l’arrivée de Haruna, notre héroïne, au lycée. Après des années de collège consacrées à une pratique sportive assidue, la voilà bien décidée à démarrer sa nouvelle vie de lycéenne en trouvant un petit ami. Malheureusement, elle n’est pas très douée, suivant à la lettre des conseils pas toujours pertinents distillés dans des magazines. Elle va alors demander à Yo, élève particulièrement populaire, de devenir son coach personnel pour apprendre à draguer.
Evidemment, ils vont finir ensemble.

Un élément que nous retrouverons plus tard dans So Charming : l’obsession de l’héroïne pour trouver un petit ami, sans que la notion d’amour ne rentre vraiment dans l’équation. Pression sociale ? Vision romantique d’un idéal à atteindre ? Heureusement, chez Kazune Kawahara, sortir avec une personne du sexe (forcément) opposé est synonyme de grand amour, du moins pour le personnage principal. Mais comme cette obsession se retrouve dans deux de ses manga, impossible qu’il ne s’agisse que d’une coïncidence.
Pourtant, l’autrice sait aussi faire la part des choses. Avant d’entamer Le Secret de l’Amitié, je craignais justement que l’héroïne fasse passer les garçons avant ses amies, ce qui n’est fort heureusement pas le cas.

Pour qu’un shôjo manga de romance lycéenne soit réussi, j’estime qu’il faut au choix un élément perturbateur fort, ou des personnages mémorables. Rares sont les mangaka capables de tirer le meilleur de trames basiques (comme Wataru Yoshizumi).
Avec Koko Debut, Kazune Kawahara opte plutôt pour la seconde option, même si c’est surtout son héroïne qui sort du lot.
Haruna ne ressemble pas à une lycéenne standard. Son passé sportif lui confère une force et une résistance hors-du-commun (des mortels), mais il s’agit aussi d’une fille impulsive, spontanée, crédule, à la fois enjouée mais capable de faire preuvre de beaucoup (trop) d’imagination quand il s’agit d’envisager le pire. Qu’elle le veuille ou non, cela en fait une force comique sur pattes, tellement fleur bleue qu’elle s’avère incapable de comprendre certains sous-entendus les plus basiques, et poussant les protagonistes les plus (gentiment) malveillants du manga à jouer avec ses sentiments.
A aucun moment, Kazune Kawahara ne fait semblant de la présenter comme une héroïne réaliste. Ainsi, lorsqu’elle sera prise à partie par des fans de Yo particulièrement jalouses, elle résoudra la situation en leur cassant la gueule, et plus personne au lycée ne viendra remettre en cause leur relation. Voir l’héroïne se tirer aussi aisément de cette situation classique des romances lycéennes s’avère particulièrement satisfaisant, même si absolument pas crédible.

Et lui dans tout ça ? Car oui, s’il y a une « elle », il y a un « lui ». Jusqu’à présent, tout ce que j’ai lu de Kazune Kawahara reste 100% hétéro, et personne n’envisage jamais de ne pas sortir avec quelqu’un du sexe opposé.
Lui, donc, c’est Yo. Beau gosse, d’un an plus âgé que Haruna (cela aura son importance), mais sans petite amie au début du manga (ce qui s’explique par le pacte de non-agression passé par ses nombreuses groupies). Si Haruna est enjouée et explosive, Yo est taciturne et distant. Mais comme elle le fera judicieusement remarquer, il ne s’agit que d’une façade ; c’est simplement qu’il éprouve des difficultés pour montrer ses sentiments, au point d’en vouloir aux personnes suffisamment retorses (ou inconscientes) pour l’obligear à exprimer publiquement ce qu’il ressent. Un simple « je t’aime » lui demande un effort considérable, du moins au début de la série, ce qui perturbe pas mal une Haruna en quête de signes d’affection.
Ils forment donc un couple atypique, mais aussi très amoureux, avec un sacré boulet dans le lot. Ce qui rappelle Takeo et Rinko, les personnages principaux de Mon Histoire : un couple débordant d’amour, constitué pour moitié d’une force de la nature beaucoup trop innocente.

Kazune Kawahara passe en revue des éléments relativement classiques de la romance lycéenne, qui prendront une couleur particulière du fait des personnalités opposées (et en même temps complémentaires) de ses amoureux en chef, même si c’est surtout celle de Haruna qui fera des étincelles.
Bien sûr, elle nous propose d’autres personnages récurrents, mais relativement peu nombreux par rapport à d’autres shôjo manga de ce type. Nous trouverons les deux meilleurs amis de Yo (un gentil crétin et un manipulateur de première), celle de Haruna (avec une tête suffisamment bien faite pour compenser l’exéburance de son amie), ainsi que la soeur de Yo, du même âge que l’héroïne et forcément très attachée à son grand frère.

Sur un registre similaire de comédie romantique lycéenne, j’ai préféré Mon Histoire. En effet, Mon Histoire reprend les meilleurs éléments de Koko Debut, mais pousse le délire bien plus loin, ce qui le rend à la fois plus touchant (Takeo et Rinko forment un couple attendrissant) et plus drôle (Takeo restant un personnage hors-norme). Tandis que Koko Debut, aussi plaisant soit-il, n’est jamais follement original, et plus amusant que réellement hilarant, malgré la personnalité de l’héroïne. Là où Koko Debut se démarque, c’est en traitant la relation à distance entre Haruna et Yo, lorsque ce-dernier déménage pour poursuivre ses études.
Un reproche que je ferai toutefois à ces deux séries : comme toutes les comédies romantiques lycéennes connaissant un tant soit peu de succès, elles traînent en longueur, et l’autrice doit se résoudre à rajouter des personnages au forceps pour créer de nouvelles péripéties. Alors que les personnages sont tellement in love que toute tentative de les séparer sera voué à l’échec, et ne sert qu’à retarder la fin du manga. Au passage, deux des obstacles placés en travers du chemin dans Koko Debut s’avèrent particulièrement haïssables, et leur traitement ne m’a pas paru à la hauteur des horreurs qu’ils commettent.

Quid des autres séries de l’autrice ? En un seul tome, Le Secret de l’Amitié reste une valeur sûre, et son titre ne ment pas quant à l’histoire racontée. Les débuts de So Charming me rappellent ceux de Koko Debut, mais avec une héroïne sans autre particularité que son obsession pour trouver un petit ami, et un beau gosse légèrement tordu ; je pense tenter le second tome, mais cela me parait plus banal…
Aozora Yell se démarque en donnant moins de la place à la romance – du moins dans les tomes publiés en France jusqu’à présent – qu’au parcours de nos deux personnages principaux, l’un au sein de la fanfare de son lycée, l’autre dans le club de baseball. Paradoxalement, il y a énormément d’amour dans cette série, énormément de tendresse. Certainement mon manga favori de Kazune Kawahara (en espérant que les tomes suivants confirmeront cette excellente impression), avec des moments incroyablement émouvants.

L’existence d’Aozora Yell fait que j’aurais du mal à détailler ce que j’apprécie, dans son ensemble, dans le travail de cette artiste. En effet, si nous retrouvons un ton humoristique et des personnages survoltés dans Koko Debut et Mon Histoire, Aozora Yell propose un ton bien différent, avec un duo de personnages lumineux et déterminés à aller de l’avant. Bien sûr, nous retrouverons dans ses différents titres – du moins, ceux que j’ai lus – le même environnement scolaire ; même si, dans Aozora Yell, l’école s’apparente plus à un lieu de vie et de socialisation qu’à un simple décor, contrairement à ses autres titres. Aussi, même si ce n’est pas toujours évident, Kazune Kawahara a tendance à situer ses histoires à Hokkaido. Son style graphique est plus constant, mais comme elle ne signe pas toujours le dessin de ses manga, impossible de les comparer sur cet aspect en particulier. Au passage, je trouve son style très agréable, certes classique par rapport aux magazines dans lesquels elle est publiée mais non moins réussi ; mais elle a très certainement de bonnes raisons pour régulièrement confier cette tâche à d’autres personnes.
Finalement, le seul point commun reste la qualité de son travail (en espérant qu’il en ira de même pour So Charming). Si Koko Debut ne constitue pas sa meilleure production, elle n’a pas à rougir face à la concurrence sur le terrain de la comédie romantique lycéenne ; nous y retrouvons des éléments classiques, mais avec un couple principal suffisamment dynamique pour emporter l’adhésion, et sans grosse faute de goût ou passage à vide. Mon Histoire et Aozora Yell demeurent simplement un cran au-dessus, mais difficile de lutter contre deux incontournables.

Je tiens à remercier les éditions Panini Comics pour le premier tome d’Aozora Yell et Akata pour Le Secret de l’Amitié.

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