Le shôjo manga : un genre comme un autre ?

Vous me pardonnerez pour ce titre volontairement outrancier. Le shôjo manga, comme chacun sait, n’est pas un genre, mais correspond à un public cible. Mais est-ce que cela signifie qu’il peut être traité comme si son public cible ne comptait pas ? C’est une autre question.

PS : Ce billet ne sera une nouvelle fois illustrée qu’avec des couvertures de shôjo manga.

La classification des manga par catégorie – shôjo, shônen, seinen – continue encore et toujours à faire débat, notamment en raison des clichés (forcément réducteurs) associés à chacune de ces catégories. Il ne faut pas lire un manga parce qu’il a été écrit pour un public féminin ou masculin, mais pour ses qualités. Alors, par quoi remplacer le système actuel, largement repris au sein de l’industrie française ?
Une solution serait de classer les manga selon leur thématique. Une vision défendue notamment par naBan, dont le responsable évoquait comme un modèle – sur les réseaux sociaux – la collection Dark de Kana.

Comme son nom l’indique, cette collection s’attache avant tout au fantastique, à l’horreur, voire à des récits emprunts de violence et de noirceur. Ce en dépassant les clivages du public cible d’origine au Japon, ce qui lui permet d’accueillir aussi bien des seinen manga, que des shônen manga ou des shôjo manga. Du moment que ceux-ci correspondent aux spécificités thématiques de la collection.
Mais est-ce réellement le cas ?
Ladite collection existe depuis 1997, soit 25 ans. Pendant ce temps, elle a accueilli 37 séries différentes, dont une seule publiée au Japon dans un magazine destiné au public féminin : Trinity Blood.

Nous trouverons deux explications possibles à cette sous-représentation des shôjo manga.
La première, c’est qu’il n’en existe tout simplement pas suffisamment répondant aux critères de cette collection. Ce qui ne tient pas : outre les séries issues de magazines plus généralistes, nous trouverons des périodiques dédiés à l’étrange et au fantastique (Halloween, Suspiria, Nemuki,…), dans lesquels l’éditeur aurait largement pu piocher s’il l’avait souhaité. Mais il leur aura manqué une démarche proactive allant dans ce sens.

La seconde explication, c’est que l’éditeur considère qu’être un shôjo manga constitue une thématique en soi, une spécificité justifiant de les placer dans une collection/catégorie consacrée seulement aux shôjo manga. Là où un titre pensé pour le public masculin serait neutre par nature, permettant de la classer selon des critères autres que son public cible. Ainsi, seules les œuvres suffisamment éloignées de l’image couramment associée aux shôjo manga – ne serait-ce que d’un point de vue graphique – auraient leur chance dans la collection Dark. Trinity Blood a été intégré à cette collection car elle ne ressemblait pas à un shôjo manga (et pouvait donc être proposé au public plus large de la collection Dark). Chez un autre éditeur, ce titre aurait vraisemblablement été présenté comme un seinen manga.

Cela se retrouve aussi dans les autres collections thématiques de l’éditeur. Big Kana comporte peu de shôjo manga ; et encore, leur nombre a considérablement augmenté depuis l’introduction en son sein de la collection Life (même si l’éditeur a indiqué publiquement que tous les titres de cette collection sont des seinen manga). Quant à la collection Sensei, consacrée aux classiques du manga, n’en parlons même pas : c’est zéro pointé ! Tout au plus, quelques rares chapitres du très misogyne 25 histoires d’un monde en 4 dimensions de Leiji Matsumoto sont probablement issus de magazines féminins.

Ainsi, qu’arriverait-il si nos éditeurs s’entendaient pour ne créer que des collections thématiques ? Les shôjo manga se diviseraient probablement en trois catégories : ceux qu’ils peuvent faire tenir dans la case « romance / quotidien », ceux suffisamment éloignés d’une image stéréotypée pour mériter une publication dans une autre catégorie, et ceux que personne ne publierait, faute de savoir où les ranger (et surtout comment les vendre). Cela ne changerait pas forcément grand-chose, mais compliquerait la vie de quelques titres, comme Yona Princesse de l’Aube, Chihayafuru, Basara,…

Pour rester dans le sujet, j’aimerais évoquer une expérience récente, hélas! révélatrice du traitement des shôjo manga en France. Cela concerne les systèmes de rangements utilisées dans les librairies, spécialisées ou non.
Au fil des années et à force de traîner dans ces enseignes, j’ai croisé plusieurs façons de procéder :
– Par ordre alphabétique
– Par éditeur (puis ordre alphabétique)
– Par catégorie (shôjo / shônen / seinen…)
– Par genre (fantastique, sport, romance,…)

Pas grand-chose à dire sur les deux premières, qui restent très standards.

La troisième est plus amusante voire révélatrice, puisque permettant d’observer plusieurs catégories de libraires :
– Les extrémistes classant strictement en fonction du magazine japonais, quitte à mettre du Junji Ito parmi les shôjo manga (j’en ai croisé un spécimen).
– Celleux classant en fonction de la communication des éditeurs.
– Celleux se fiant aux couvertures et à leurs idées reçues.
La dernière catégorie étant évidemment la plus sensible aux clichés, et allant copieusement ranger parmi les shôjo manga des titres comme We Never Learn, Mon amie des Ténèbres, ou encore Bloom into you. Là encore, c’est du vécu.

Dans le cadre de ce billet, le dernier système de rangement nous intéresse le plus. Il me parait moins employé, notamment car il requiert que les libraires connaissent (très) bien le catalogue de chaque maison d’édition. A réserver aux librairies spécialisées et passionnées. De plus, il demande souvent de trancher, les séries appartenant rarement à un seul genre. D’où des choix pouvant prêter à controverse.

Ainsi, après avoir cherché Yona Princesse de l’Aube dans les rayons « aventure » et « fantastique », quelle ne fût pas ma surprise de le trouver dans le rayon « romance ». Alors que ce n’est clairement pas la première catégorie me venant à l’esprit lorsque je pense à ce manga.
Pourquoi un tel choix ? Je ne peux qu’émettre des hypothèses (mais j’ai quelques idées sur la question) :
– Il s’agit d’un problème de place disponible. Auquel cas, cela remet en cause la pertinence du système de rangement choisi.
– La personne en charge de lui trouver une place ne l’avait pas lue. Le mot « shôjo » sur la couverture aura fait le reste.
– Une personne cherchant Yona Princesse de l’Aube aura plus de chance de regarder là plutôt que dans un autre rayon, dans la mesure où il s’agit d’un shôjo manga.
La librairie étant récente et disposant de beaucoup de place, la première option me semble exclue. La seconde aussi, puisque j’ai pu discuter de la série avec une membre de l’équipe. Ne reste donc que la troisième possibilité, que je trouve navrante (mais sans doute réaliste).

Alors oui, il y a de la romance dans Yona Princesse de l’Aube. Mais en suivant cette logique, je suis surpris de ne pas aussi trouver City Hunter dans ce rayon, alors que la série tourne quand même énormément autour de la relation entre Ryo et Kaori. Quitte à être absurde, autant l’assumer jusqu’au bout.
Le jour où il sera possible de faire abstraction du public cible d’un manga ne semble pas encore venu…

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Un commentaire pour Le shôjo manga : un genre comme un autre ?

  1. tampopo24 dit :

    J’ai l’impression de revivre une certaine expérience de recherche de titre quand je te lis lol
    Sur le papier, j’aimais bien l’idée du rangement par type d’histoire (aventure, histoire, sport, tranche de vie, romance…) mais effectivement au final ça marche pas. Il y a toujours des titres qui chevauchent plusieurs catégories et où on n’est pas d’accord concernant le choix fait.
    Alors pour ma part, je milite pour le bête classement par ordre alphabétique. Mais il y a encore la question des titres avec « trop » de violence / sexe qui pourrait côtoyer ceux pour les plus jeunes. Dur dur…

    J’aime

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