Vous avez survécu à 2021, il est l’heure de faire le bilan manga

L’année 2020 nous avait paru faste en termes de nouveautés manga ? Nous n’avions encore rien vu, et Dieu seul sait que nous réserve 2022.
Petit bilan focalisé sur mes titres préférés de l’exercice 2021.

Kengan Ashura de Daromeon et Yabako Sandrovich : Nous l’ignorons, mais les conflits entre les grandes entreprises nippones se règlent à travers des combats opposants les champions de chaque entreprise. Un tournoi va bientôt avoir lieu pour décider de qui sera le nouveau président de l’association gérant ces combats de l’ombre, impliquant les plus puissantes sociétés de l’Archipel.
Ce n’est pas parce que je suis une personne raffinée, distinguée, lisant des shôjo manga… que je n’aime pas les histoires de brutes épaisses qui se foutent sur la gueule. Une enfance passée à fantasmer sur Street Fighter II (auquel je ne pouvais pas jouer), à me délecter devant les tournois d’arts martiaux de Dragon Ball, et à regarder en boucle Le Grand Tournoi de Jean-Claude Van Damme. Donc les Baki et consort, cela me parle !
Kengan Ashura promet des duels, un tournoi, et des personnages hauts-en-couleur. Ni plus. Ni moins. Enfin, « ni plus »… C’est aussi une série qui promet des excès de tous les instants, des protagonistes se prenant super au sérieux malgré leur côté complètement décalé, et de l’humour très, très, très bas du front, à base de situations graveleuses avec des filles plantureuses (et des planches à pain).
Ce n’est pas forcément évident au début, mais ce titre dispose de deux grosses qualités. Déjà, tout n’est pas prévisible. Qu’il s’agisse de l’issue des affrontements – un personnage peut monter en puissance pendant plusieurs tomes et être éliminé d’entrée de jeu – ou bien des idées farfelues que les auteurs arrivent à sortir de leur chapeau (à plus forte raison lorsque nous nous y attendons le moins). Comme dirait le poète : c’est systématiquement débile, mais toujours inattendu. Car oui, la seconde qualité de ce manga, c’est d’être complètement con. Enfin, plus exactement, de ne pas se prendre spécialement au sérieux, permettant de raconter tout et surtout n’importe quoi. Les champions sont tout à la fois puissants, physiquement hors-normes (ne serait-ce que la coupe de cheveux de certains), dotés de techniques incroyables, avec des styles vestimentaires rendant impossible de les confondre les uns avec les autres, et pour beaucoup d’une stupidité sans bornes. Le cocktail est explosif, mais lorsqu’ils sont sur l’aire de combat, ils sont capables de prouesses. Les autres protagonistes sont à l’avenant, avec beaucoup de personnalités excentriques : un employé de bureau dont tout le monde est persuadé qu’il cache son jeu alors qu’il est réellement aussi faible et peureux qu’il en a l’air, une secrétaire fujoshi déversant par le nez des litres de sang à chaque fois qu’elle voit deux beaux garçons trop près l’un de l’autre, un hikkikomori gérant en secret une des plus grosses entreprises japonaises,…
Une certaine conception du bonheur. Et de la beauferie décomplexée, hein, faut pas déconner.

Eden de Hiroki Endô : Depuis une épidémie qui ravagea le monde, celui-ci est largement dominé par le Propater, tandis que subsistent des terres agnostiques de plus en plus marginales. Fils d’un mafieux opposé au Propater, Elijah cherche sa place dans ce nouvel ordre mondial.
2021 fût une année de rééditions. Ce qui tant à prouver que le marché français du manga a atteint une certaine forme de maturité, qu’il est désormais suffisamment ancien pour que des œuvres – pour certaines introuvables depuis de nombreuses années – méritent une nouvelle jeunesse, tout en touchant un nouveau public. Et cela m’arrange bien ! J’ai commencé à lire des manga à l’adolescence ; forcément, j’ai vu passer moult titres que j’aurais aimé découvrir – sur le moment ou plus tard – mais pour lesquels ce ne fût pas toujours possible. Aujourd’hui, ces rééditions m’offrent une seconde chance. Alors que je lisais les mensuels X-Men de Panini Comics, je voyais passer dans leurs pages les calendriers de sorties de feu Generation Comics, et des séries alors aussi obscures pour moi que 20th Century Boys, Banana Fish, ainsi qu’Eden. Plus tard, sans trop savoir de quoi la série parlait – ce que je finirai pas découvrir en ouvrant le premier tome – j’ai saisi qu’elle bénéficiait d’une excellente réputation, ce qui m’a poussé à guetter des offres intéressantes en occasion. Une réédition paraissait alors utopique. Mais 2021 fût l’année de tous les miracles.
En commençant la série, sans savoir à quoi m’attendre, j’ai découvert une pandémie mondiale, des guerres civiles, du trafic de drogue, de la prostitution, des minorités ethniques en proie à des gouvernements voulant les assimiler de force (et exploiter les ressources naturelles de leurs territoires),… Si cela tenait de la fiction lorsque la série a été écrite, cela ressemble désormais à notre quotidien. Bon, il est aussi question de transhumanisme (via une cybernétisation des corps rappelant Ghost in the Shell), d’une structure globale voulant imposer sa volonté aux nations, et le virus donne des effets visuellement bien dégueulasses. Mais forcément, tout cela résonne bizarrement en cette seconde année du Fléau.
Cet univers, vaste et dont nous comprendrons la complexité au fil des tomes, sert toutefois de cadre à des histoires plus terre-à-terre, faites de misères sociales, de trahisons, et d’assassinats. Plusieurs protagonistes semblent vouloir se partager la vedette selon les histoires, et aucun ne parait avoir un but précis à accomplir, dont l’accomplissement pourrait servir à conclure la série. Pour la plupart, ils se contentent de survivre au jour le jour, avec plus ou moins de bonheur. Eden se montre ainsi imprévisible, et je ne peux que me demander comment tout cela va évoluer. Chaque volume apporte son lot de surprises. Mais l’ensemble reste cohérent, et surtout prenant, bénéficiant d’un trait soigné et grouillant de détails. Sans compter un aspect prophétique faisant régulièrement froid dans le dos.

Mermaid Saga de Rumiko Takahashi : Yuta est immortel depuis qu’il a goûté de la chair de sirène. Mais lui ne cherche qu’à mener une vie simple, et vieillir comme n’importe quel humain. Aussi recherche-t-il un moyen de guérir de son immortalité sans pour autant mettre fin à ses jours.
2021 fût une année de rééditions. Bon, dans le cas de Mermaid Saga, ce n’est pas tout-à-fait exact, puisque la fin de la série n’avait jamais été proposée par son éditeur français. Il s’agit donc ici d’une réédition qui permettra enfin d’avoir l’œuvre dans son intégralité. Pour ma part, j’avais pris le seul tome existant de l’ancienne édition, mais ne l’avais pas encore lu…
Ma relation avec Rumiko Takahashi est compliquée. Je suis venu aux manga en partie grâce à elle, mais trouve que la qualité de son travail baisse avec le temps. Urusei Yatsura est incroyable, Maison Ikkoku un cran au-dessous mais toujours magnifique (dans un registre différent), Ranma 1/2 un bon divertissement traînant en longueur… mais je n’ai pas dépassé le premier tome d’Inu Yasha, ni le premier épisode de l’adaptation de Rinne, et ne compte pas tenter l’expérience avec Mao. Mermaid Saga surgissant du passé de la mangaka, j’avais tout-de-même espoir de ne pas être trop déçu. Verdict ?
C’est brillant. Non, vraiment, je ne trouve rien d’autre à dire : c’est brillant. Une de mes nouveautés de l’année, une sacrée surprise, tout ce que vous voulez. Rumiko Takahashi à son meilleur niveau, rien que ça.
J’ai adoré, bien plus que ce à quoi je m’attendais. Il faut dire que, si nous reconnaissons le style inimitable de Rumiko Takahashi, elle le met ici au service de récits bien plus sombres et cruels qu’à l’accoutumée, livrant un portrait au vitriol de la race humaine, peu de personnages trouvant réellement grâce à ses yeux. Yuta est un héros relativement générique, mais courageux et peu disposé à se laisser mourir sans se battre. Mais ce sont surtout les rencontres qu’il fera qui compteront le plus, entre individus volontaires à la recherche de l’immortalité pour leurs proches, et monstres d’égoïsme cachés sous une apparence humaine. L’autrice se montre fataliste, mais cela lui permet de nous proposer une œuvre d’une captivante noirceur, dont les histoires jouent avec les nombreuses possibilités offertes par son concept de base.
En outre, la quête de Yuta rejoint un concept qui m’est cher : celui de l’immortalité comme une malédiction plus que comme une bénédiction. D’autant plus vrai ici que peu d’élus deviendront réellement immortels en goûtant la chair de sirène, tandis qu’elle aura un effet dévastateur sur d’autres personnes. Ce qui vient avec son lot de visions cauchemardesques. Mermaid Saga s’impose comme un véritable manga d’horreur, genre inattendu pour Rumiko Takahashi, mais dont elle tire le meilleur. A voir comment tout cela va évoluer dans le second et ultime tome.

Destination Terra de Keiko Takemiya : Jomy Marcus Shin pensait mener une existence tranquille, jusqu’à ses 14 ans. Il l’ignore, mais c’est à cet âge-là qu’il doit entrer officiellement dans l’âge adulte, événement qui passe par l’effacement total de ses souvenirs. Mais c’est aussi ce jour qu’il découvre posséder des pouvoirs le mettant en marge de l’humanité.
Keiko Takemiya compte parmi les mangaka cultes au Japon, elle a largement participé à révolutionner le médium dans les années 1970/1980, pourtant, il s’agit de son premier titre disponible en langue française. Mais pas n’importe lequel, puisque celui-ci a connu un immense succès dans son pays d’origine, au point d’influencer durablement la pop culture nippone. Rien que cela. D’un côté, je ne peux que remercier l’éditeur français. De l’autre, il était grand temps de proposer les œuvres de cette autrice en France. Cela fait bien longtemps que j’ai dévoré l’édition US de Destination Terra, mais impossible de ne pas soutenir cette publication, bien que tardive.
Difficile de revenir sur ce manga, dans la mesure où il ne s’agit pas de ma première découverte de l’histoire (deux adaptations animées sont passées par là, ni même de ma première lecture. L’effet de surprise joue peu, même si ma dernière lecture date et que je redécouvre certains passages avec un œil neuf.
Destination Terra aborde de nombreux thèmes, sur l’écologie (la Terre est devenue un lieu préservé suite aux nombreux excès que lui a fait subir l’humanité), la lutte des classes (seule une élite a encore accès à la planète), ou encore la différence et comment elle peut être perçue (à travers la mise à l’écart et la traque des Mû). L’artiste nous dépeint une opposition entre une société humaine détruisant les émotions et l’individualité de ses membres (l’examen de passage à l’âge adulte consiste en l’effacement des souvenirs) et celle des Mû, de constitution fragile et rejetés par les leurs, mais formant une communauté soudée. Le tout dans un passionnant univers de science-fiction, avec des personnages aux sentiments à fleur de peau, et bénéficiant du trait sublime de Keiko Takemiya. Plus que par ses thèmes, Destination Terra mérite toute notre attention grâce à son histoire prenante, et le combat entre Jomy et sa némésis Keith.

Kageki Shôjo de Kumiko Saiki : Sarasa, une fille énergique se rêvant en Lady Oscar, et Ai, une ancienne idol, intègrent le très sélecte établissement de formation pour rejoindre une des troupes de Kouka, une forme théâtrale où tous les rôles sont incarnés par des femmes.
Un cas particulier, puisque je l’avais déjà abordé dans mon bilan de 2020. Et pour cause : ne m’attendant pas à une publication dans la langue de Molière en raison de son thème (la Revue Takarazuka), j’avais commencé la série dans son édition américaine. Série finalement annoncée par Noeve Grafx ; ce qui m’arrange, puisque l’éditeur révèle ses nouveautés longtemps à l’avance (par rapport à ses concurrents), me permettant d’arrêter la version US après un seul tome pour attendre la Française.
Pour l’instant, Noeve Grafx n’a sorti que les pages initialement publiées dans le Jump X (la série a ensuite changé de magazine), sous la forme d’un seul (gros) volume ; ce qui correspond à ce que j’avais déjà pu lire en Anglais. Mais je voulais soutenir l’initiative en reprenant le volume en question. Pas de surprise – le titre me plaît toujours autant – sinon que j’ai apprécié que la version française conserve les références très marquées à d’autres œuvres. Je craignais que, pour des questions de droit d’auteur, cela ne soit pas forcément possible.
A partir de maintenant, ce sera de l’inédit !

Liddell au clair de Lune de Yoshimi Uchida : Vladimir revient à Chicago après quelques années d’absence. Il y retrouve Hugh, un ami rencontré à l’université, hanté par un rêve récurrent dans lequel il parcourt un manoir victorien avec une étrange fillette. Intrigué plus que de raison, Vladimir décide d’enquêter sur la signification de ce rêve.
J’ai déjà abordé la série dans un article dédié (le seul de l’année consacré à un seul manga), et vous laisserai donc vous y référer. Mais en substance : il s’agit peut-être bien de ma nouveauté favorite de 2021.

Don’t call it mystery de Yumi Tamura : Etudiant, Totono possède une personnalité retorse, n’hésitant jamais à dire ce qu’il pense, couplée à un sens de l’observation aiguisé. Un mélange forcément explosif.
Dans la catégorie « miracle », je demande Don’t call it mystery.
Le succès d’un titre au Japon ne signifie pas forcément que nous aurons droit à une publication en France. Car certains sont jugés trop profondément japonais pour le public occidental, car ils appartiennent à une catégorie ou un genre considéré comme impopulaire, ou car les précédentes séries de leurs auteurs ou autrices n’ont pas fonctionné. Sans compter que, en raison de ce succès, il ne s’agit probablement pas de licences très bon marché, malgré un potentiel de vente perçu comme insuffisant. Don’t call it mystery partait donc avec un handicap : un shôjo manga écrit par Tamura Yumi, dont la dernière tentative de publication en France s’est soldée par un arrêt anticipé.
Pourtant, quel plaisir de retrouver Tamura Yumi. Décrit succinctement, Don’t call it mystery serait une version japonaise et modernisée de Sherlock Holmes. Ce qui tient surtout aux capacités de déduction de son héros, son manque apparent d’empathie lorsqu’il énonce des vérités que ses interlocuteurs ne veulent pas entendre, ainsi que quelques autres détails. Pourtant, Totono ne possède pas une agence de détective privé – ce n’est qu’un étudiant, dont les premières enquêtes lui tombent dessus par le plus grand des hasards – n’est pas accompagné d’un acolyte, et une enfance compliquée semble lui avoir laissé des séquelles. Autre différence : des idées féministes fermement ancrées, et qui auraient fait hurler d’horreur son homologue anglais (connu pour être particulièrement misogyne).
Jusqu’à présent – trois tomes nous ont été proposés en 2021 – la série s’articule autour d’histoires relativement longues, pouvant parfois durer plus d’un volume entier. Elles ne sont donc pas nombreuses, mais cela permet à l’autrice de développer ses protagonistes – il s’agit souvent d’une comédie humaine se jouant sous les yeux des lecteurs et lectrices, la présence de Totono servant de révélateur – ainsi que les différents mystères à résoudre. Avec une prédilection pour les affaires d’homicide, même si cela ne sera jamais aussi simple que cela, qu’il faudra toujours gratter la surface pour trouver ce que cache réellement chaque situation de départ.
Tamura Yumi se sort à merveille de l’exercice du manga d’enquêtes (policières), car elle réussit à élaborer des cas complexes sachant nous tenir en haleine, ainsi que des personnalités mémorables. A commencer par Totono, héros sortant assurément des sentiers battus, avec son prénom, sa coupe de cheveux, et sa personnalité à priori indolente, mais en réalité aussi tortueuse que les affaires qu’il se retrouve bien malgré lui à devoir traiter.

Le Goût des Retrouvailles de Nozo Itoi : Depuis la disparition de sa mère, Rutsubo vit avec sa grand-mère, son oncle et sa tante. Enfermée dans un mutisme forcée, elle va pour la première fois rencontrer son père, avec qui elle doit passer les vacances d’été. Une cohabitation qui s’annonce difficile entre deux individus ne connaissant rien l’un de l’autre. Ou presque.
Depuis quelques temps, Akata semble devoir se spécialiser d’un côté sur des titres farfelus (leur collection WTF), de l’autre sur des titres portant un message compatible avec les valeurs de leur maison d’édition, et trop souvent vendus sur ce seul message. Le Goût des Retrouvailles sort de cette routine, en proposant un shôjo manga s’intéressant avant tout à une relation père/fille (même si leurs sujets de prédilection s’avèrent bien présents). Comme un autre titre présenté dans cet article, ce sont surtout les textes de Jocelyne Allen à propos de la mangaka qui m’ont poussé à m’y intéresser.
Difficile à une histoire de relation père/fille de passer après Papa Told Me, même s’il s’agit d’un sujet très vaste pouvant être évoqué d’innombrables façons. Malgré cette appréhension, je me suis vite laissé prendre au jeu.
Il faut dire que Rutsubo, la jeune héroïne, s’avère attendrissante, d’une façon bien à elle. Un léger élément fantastique (qui ne sera sans doute jamais expliqué) lui donne une connaissance particulière du monde qui l’entoure et surtout de son père, elle a grandi dans un environnement vraisemblablement difficile, et a décidé de s’enfermer dans le mutisme. Ce qui ne lui sert pas à grand chose, car étant hyper expressive, ses émotions se lisent sur son visage et ne trompent absolument personne. Elle se voudrait adulte et distante, mais reste une enfant dont le mutisme est plus une source d’ennuis pour son entourage – du moins, une partie de celui-ci – qu’une réelle protection contre le monde extérieur.
Le père possède tous les attributs du tombeur, mais avec probablement plus de profondeur qu’il y parait au premier abord. Il semble réellement tenir à sa fille, mais ne pas trop savoir comment se comporter avec elle, trop souvent distant malgré son envie de bien faire, et conscient que s’il fait (malgré lui) défaut à sa fille, elle aura toujours son amie d’enfance – tenancière d’un café – pour s’en occuper. A la fois irresponsable et très sérieux, désireux de bien faire et maladroit, il possède un caractère insaisissable. La cohabitation avec Rutsubo rassemble deux étrangers cherchant à se connaître, mais à première vue sans réel investissement de la part de la petite fille. C’est un étrange duo, mais plein de charme.
Il y a d’autres personnages gravitant autour d’eux, dont je retiens l’amie d’enfance en question, et une curieuse mangaka en herbe. Mais dans l’ensemble, c’est vraiment la personnalité de Rutsubo qui emporte tout sur son passage. La gamine est attachante, je souhaite voir comment elle va évoluer ainsi que la relation avec son géniteur.

Wombs de Yumiko Shirai : Sur une planète éloignée, les premiers colons se trouvent menacés par une nouvelle génération d’arrivants, bien décidés à prendre leur place au moyen d’une technologie plus avancée. Mais les habitants contre-attaquent en implantant dans des femmes des embryons d’une créature issue des jungles de la planète, leur permettant de se téléporter.
Je ne connaissais pas Yumiko Shirai avant la publication de Wombs. Disons surtout que je n’avais rien lu de sa part, car suivant le blog de Jocelyne Allen – abordant le travail de nombreuses autrices – j’en avais effectivement entendu parler. Sans pour autant me pencher sur Rafnas, son premier manga publié en France.
De prime abord, ce titre en particulier ne m’inspirait pas spécialement, malgré la promesse d’un récit de science-fiction sur une planète colonisée par les humains. Disons que son éditeur français (Akata) ayant tendance à vendre ses publications sur leurs messages – en l’occurrence, un message féministe – je crains parfois que celles-ci n’aient que leur message à nous offrir. Fort heureusement, ce n’est pas le cas ici.
Tout du moins, le message existe, il peut manquer de subtilité, mais la série propose d’autres qualités permettant de le porter. L’autrice nous montre des combattantes dont la maternité est une arme – littéralement – mais dont le corps et ce qu’il abrite appartiennent à l’armée. Elles n’ont aucun contrôle dessus, comme si leur choix n’avait aucune importance. Un des enjeux sera donc la réappropriation de leur corps par l’héroïne et ses camarades.
Il faut bien avouer que ce concept, celui de porter un embryon alien donnant aux femmes des capacités spéciales, ne manque pas d’attrait. Mais c’est l’univers dans son ensemble qui s’avère passionnant, entre la richesse de la planète conquise par les colons – laquelle semble encore réserver bien des surprises – la guerre contre une seconde vague d’envahisseurs, et les très nombreux secrets entourant l’origine des embryons et et leur utilisation par l’armée. A l’instar de l’héroïne, nous nous trouvons dans le flou et irons de révélations en révélations. C’est plaisant à lire.
Au départ, la coloration – faite de nuances de gris et apparemment travaillée par ordinateur – m’a rebuté, mais je trouve qu’il est facile de s’y faire, et qu’elle participe à donner à l’œuvre une identité propre.
Nous aurons la fin en 2022, et il me tarde de découvrir ce que la mangaka nous réserve.

Aozora Yell de Kazune Kawahara : Bien que novice en matière de musique, Tsubasa rêve d’intégrer la prestigieuse fanfare de son lycée. De son côté, Daisuke compte bien devenir titulaire dans l’équipe de baseball de l’établissement.
Aozora Yell fait partie des titres repris par Panini Comics depuis que l’éditeur a décidé de se racheter une conduite ; notamment auprès de la Shueisha, dont le magazine Bessatsu Margaret a publié ce manga au Japon. En l’occurrence, cela passe par une réédition des cinq premiers tomes sortis avant que la série ne soit « mise en pause » en France. Une politique dont tous leurs titres n’ont pas bénéficié, limitant le nombre de lecteurs et de lectrices aux personnes qui avaient déjà commencé certaines séries. Cette remise à zéro me permet donc de la découvrir ; même si j’ai hésité, dans la mesure où le synopsis me paraissait un peu simple… Néanmoins, comme l’éditeur m’a proposé le premier tome gracieusement (et je l’en remercie), j’ai testé, accroché, et continué.
Pourtant, un détail aurait dû me pousser à lui donner sa chance spontanément : même si je n’avais pas remarqué son nom jusqu’à présent, Kazune Kawahara est tout sauf une inconnue, puisque nous lui devons les scenarii de Mon Histoire ou encore du Secret de l’Amitié. Deux titres charmants. Là, elle signe aussi le dessin, ce que je regrette qu’elle ne fasse pas plus souvent, tant son style apporte un surplus d’âme à son œuvre. Mais elle a certainement ses raisons. En tout cas, je suivrai sa carrière de bien plus près désormais.
Car vous l’aurez compris – en même temps, ce manga ne se trouve pas dans cet article par hasard – Aozora Yell compte parmi mes coups de cœur de 2021. Un coup de cœur d’autant plus précieux qu’il est inattendu, et concerne un scénario caricatural de shôjo manga (dans le sens où il s’agit d’une comédie romantique en milieu lycéen). Classique mais apportant un léger côté sportif à travers l’entraînement des personnages et les compétitions, même si à l’instar d’un Chihayafuru (qui consacre bien plus de pages aux affrontements), les relations humaines restent le moteur de la série. Surtout, classique mais maîtrisé, beau, et par-dessus tout : lumineux.
Ce que je retiens d’Aozora Yell, par rapport à d’autres titres, c’est qu’il s’agit d’un manga extrêmement bienveillant – du moins jusqu’au tome 6, dernier paru au moment où j’écris ces lignes. La compétition au sein même de la fanfare ne signifie pas que les protagonistes vont multiplier les coups fourrés, il sera plus question d’entraide et de soutien mutuel. Et puis, il y a la relation entre Tsubasa et Daisuke. Ces deux-là forment un couple rayonnant et leur relation demeure jusqu’ici parfaitement saine. Ils s’aiment, s’encouragent à poursuivre leurs rêves, rougissent comme des pivoines, bref, ils sont mignons comme tout. Pour un héros de shôjo manga, Daisuke sort des sentiers battus, avec ses cheveux rasés et sa passion pour le baseball. Il est passionné, droit dans ses bottes, fidèle en amitié, un soutien toujours précieux. Par opposition, Tsubasa est une héroïne plus habituelle pour une telle série : peu sûre d’elle, d’une timidité maladive, naïve, mais déterminée à accomplir des rêves autres que « trouver un petit copain ». Et rien ne dit qu’elle réussira.
Chaque tome est un ravissement, un vent de fraîcheur qui fait du bien à l’âme. C’est aussi pour cela que j’aime les shôjo manga. Mais il semblerait que cette douceur et cette bienveillance ne remportent pas l’adhésion du public français, malgré cette réédition… Moi, en tout cas, j’attends la suite avec impatience.

& de Mari Okazaki : Secrétaire médicale dans un hôpital, Kaoru a aussi une activité parallèle de manucure à domicile. Désireuse de pérenniser cette seconde activité, elle recherche un local où s’installer. Shiro, un ancien camarade de l’université, lui propose de lui céder le rez-de-chaussée de la maison qu’occupe son entreprise.
Mari Okazaki ne compte pas parmi mes autrices favorites. Du moins, au moment de la publication de &, je n’avais lu d’elle que Déclic Amoureux, un titre court mais qui m’avait fait bonne impression. Il faut dire que la mangaka a connu son moment le plus faste en France à l’époque du duo Akata/Delcourt, avant de disparaître de nos rayonnages. Et alors que son travail ne m’intéressait pas spécialement à ce moment-là, ses sujets de prédilection m’attirent beaucoup aujourd’hui. J’ai donc accueilli avec curiosité et envie l’annonce de ce titre chez Kana. D’autant plus qu’il nous vient du magazine Feel Young, rarement décevant.
Visuellement, ce manga est une claque. Non seulement en raison du style graphique de Mari Okazaki, sa façon caractéristique de créer les traits de ses personnages, mais surtout grâce à sa science de la mise-en-scène, aboutissant parfois – lorsque cela s’y prête – à des pages presque abstraites dans lesquelles évoluent ses protagonistes. Ce n’est jamais gratuit, l’esthétisme sans autre but que lui-même, et participe largement à la narration. & est un bonheur à lire rien que grâce à cela.
L’histoire divisera sans doute plus. La précarité de l’héroïne, son besoin de trouver un second emploi, paraissent peu questionnés par l’autrice. A l’instar d’Akiko Higashimura, Mari Okazaki semble adepte du « travailler plus pour gagner plus ». Il en va de même pour les intrigues sentimentales. Proposant une palette de personnages adultes, avec du vécu, il leur arrivera de douter, mais aussi de faire des choix discutables et de s’engager dans des relations qui ne sont pas forcément les plus saines. La mangaka privilégie le réalisme au bien-être de ses protagonistes, mais leur vie, leur quotidien, n’en deviennent que plus crédibles. Tout cela pourra ainsi tout-aussi bien passer pour des défauts que pour des qualités participant à créer une œuvre forte, pas toujours facile à lire mais indéniablement belle.

Entre les lignes de Tomoko Yamashita : Makio, romancière célibataire et taciturne, accepte de recueillir chez elle sa nièce de 15 ans, désormais orpheline.
Mangaka jusque-là inédite en France, Tomoko Yamashita était attendue par de nombreuses personnes. Pas par moi, n’en ayant jamais entendu parler. Deux choses m’ont poussé à m’intéresser à cette série : une publication au Japon dans le magazine Feel Young (dont je vous parle régulièrement) et en France dans la collection Life de Kana. Cela me suffit.
Entre les lignes parle de deuil, du besoin de reconstruction, et de la relation se nouant entre deux individus bien différents : Makio, une solitaire avec un métier atypique, et Asa, jeune fille banale – du moins jusqu’à la disparition de ses parents. Il s’agit donc d’un titre mature, mais pouvant aussi être dur pour nos deux héroïnes, en raison des drames qu’elles traversent et des bouleversements que cela entraîne dans leur quotidien.
Tomoko Yamashita compose avec ces différents éléments, et s’en sort à merveille. Avec ces mêmes prémisses, d’autres auraient pu basculer immédiatement dans le pathos le plus gras. Mais l’autrice se montre plus subtile, et nous montre ainsi tout son talent. Bien que maladroites, Makio et Asa essayent tant bien que mal de se rapprocher, de vivre ensemble. Il y a quelque chose de l’intime chez elle, son manga déborde de bienveillance et de tendresse envers ses personnages. Elles vivent des moments difficiles, mais savent qu’elles peuvent compter l’une sur l’autre. Nous suivons leur quotidien, leur évolution, leur besoin d’aller de l’avant, malgré la douleur. Chaque geste, chaque parole, chaque case parait soigneusement étudié par l’artiste pour nous faire ressentir les pensées de ses héroïnes, leurs peines, leurs doutes, sans qu’il soit nécessaire de se lancer dans de grands discours. Le shôjo manga, ce sont aussi les non-dits, la narration par l’image et la mise-en-page. Entre les lignes nous permet de découvrir une grande mangaka.

Si nous étions adultes de Takako Shimura : Ayano est professeure à l’école primaire. Lors d’une soirée, elle rencontre Akari, avec qui le courant va immédiatement passer. Une passion va naître, mais Ayano est mariée.
Manga issu du magazine Kiss, destiné en premier lieu à un lectorat féminin relativement mature et auquel nous devons quelques excellents titres comme Princess Jellyfish et Nodame Cantabile. Surtout, 2021 marqua aussi le retour de Takako Shimura, autrice passionnante (capable de laisser mon cœur et mon cerveau dans le pire état imaginable), dont le public français avait été privé depuis Fleurs Bleues. Double retour, en réalité, puisque nous avons dans un premier temps eut droit au très étrange Comme un adieu, avant d’enchaîner sur Si nous étions adultes. Malgré un seul tome disponible à ce jour, j’ai largement préféré le second.
Ce que j’apprécie chez Takako Shimura – mais qui peut aussi constituer une faiblesse – c’est que ses récits sont rarement prévisibles. Faiblesse car suivre une histoire tracée, bien connue, peut avoir quelque chose de rassurant. Nous savons ce qui va se passer, nous savons comment tout cela va se terminer, ce qui rend la lecture moins stressante. Avec cette autrice, rien de cela : nous devons faire face à l’incertitude, tout comme ses personnages. Et imprévisible, elle se le montre de nouveau dans ce tome.
Le nom de l’autrice me suffisait pour commencer la série, que j’ai donc entamé sans savoir de quoi elle parlait. Mais quand une histoire commence trop bien – comme la rencontre entre Ayano et Akari – il est certain qu’un élément perturbateur va rapidement s’immiscer. L’élément en question n’est pas forcément inattendu. Par contre, l’évolution de la relation entre les personnages surprend, leurs décisions surprennent,… et j’ai terminé ma lecture sans trop savoir où tout cela allait nous emmener. Tant mieux, en l’occurrence.
Le premier tome retrace partiellement le parcours de nos deux héroïnes, l’une se désespérant de nouer des liens stables (avec une personne qui ne l’abandonnera pas pour une relation hétéro), l’autre étant mariée mais dont deux simples répliques semblent indiquer qu’elle se mentait à elle-même depuis bien trop longtemps. Troisième élément de ce ménage à trois, le mari est plus indéchiffrable, et apporte justement une grande part de l’inattendu dans cette entame. Il reste énormément à découvrir sur chacun d’eux. Les quelques phrases données à la fin du premier tome me donnent très envie de lire la suite.
Jusqu’à présent, c’est un sans-faute. Je ne doute pas que Takako Shimura continuera sur la voie de l’excellente avec ce titre. Il y a une véritable finesse dans l’écriture des personnages, mais aussi une douleur sous-jacente typique de la mangaka, capable d’exploser à tout moment et de nous laisser sur le carreau.

Je l’ai déjà dit, mais ce fût une année incroyable. Avec des surprises, des mangaka attendus depuis des années, de la diversité, du shôjo manga (y compris ancien) de qualité,… Cela va être dur pour 2022 de surpasser tout cela, et pourtant, nous avons déjà eu plusieurs annonces alléchantes.
Seul regret : la raréfaction depuis quelques années d’un manga plus déviant, sale et imprévisible, voire érotique, comme nous avons pu le trouver par le passé chez IMHO (beaucoup moins actif dernièrement) et Le Lézard Noir (contraint de publier des titres plus fédérateurs pour assurer sa survie). Je croise les doigts pour le futur, car la diversité, ce sont aussi ces manga-là.

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Un commentaire pour Vous avez survécu à 2021, il est l’heure de faire le bilan manga

  1. tampopo24 dit :

    Effectivement 2021 fut très riche ?
    Il y a beaucoup de titres que j’ai beaucoup aimés dans ta sélection, And en tête mais aussi les Akata, Don’t call, Liddell… Ça me donnerait presque envie de tout relire si j’avais le temps, je vais me contenter de lire les suites 😄
    Très belle année 2022 à toi ☃️

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