Comment calculer les ventes de manga en France ?

Dans mon précédent article, j’évoque la société Gfk ; acronyme de « Gesellschaft für Konsumforschung », signifiant « société pour la recherche sur la consommation ». Mais de quoi s’agit-il ?

Gfk est une société spécialisée dans les études de marché ; cela concerne notamment la bande-dessinée en général et le manga en particulier. Elle propose ainsi un suivi des ventes de manga :

GfK a mis en œuvre tout son savoir faire dans les études marketing […] pour collecter et enrichir les données de vente en sortie de caisse de plus de 4000 points de vente sur les biens culturels, et ainsi proposer la solution de référence en matière de panel distributeurs. Ces points de vente, en tant que partenaires, nous remontent leurs informations toutes les semaines. Ces points de vente sont représentatifs de la distribution de produits culturels en France : Grandes surfaces spécialisées culture, Grandes surfaces alimentaires, Librairies de 1er niveau et de proximité, Internet. Sur le livre, les grandes surfaces spécialisées non livre (bricolage / jardinage / electrodomestique / jouets / jeux / informatique) sont aussi intégrées.

Cette méthodologie est imparfaite – puisque reposant sur une extrapolation des résultats obtenus sur des points de vente considérés comme représentatifs – et il existe ainsi une marge d’erreur dans les chiffres fournis par la société. Lire à ce propos le travail de Xavier Guilbert sur le marché de la BD en France entre 2010 et 2020, donnant plus de détails sur le fonctionnement de Gfk.
Toujours est-il que Gfk étant désormais seul à collecter de telles données, il en devient incontournable. Par conséquent, lorsque vous voyez des chiffres de vente de manga en France, ceux-ci viennent certainement de Gfk.

Voilà pour le fonctionnement général de Gfk. Mais j’aimerais évoquer un point en particulier me paraissant pertinent.
Gfk répartit les BD publiées en France en quatre segments : « BD de genres », « BD Jeunesse », « Comics », et « Mangas ».
Le segment « Mangas » est subdivisé en « Shônen », « Seinen », « Shôjo », « Erotique », et « Autres ».
Grâce à cette segmentation, il devient possible de déterminer quel pourcentage le manga représente parmi les ventes de BD en France, puis de donner les pourcentages respectifs des shônen manga, des shôjo manga, et ainsi de suite.
Ce qui pose une question fondamentale : comment décider quel titre appartient à quelle catégorie ? En d’autres termes : quelles sont les définitions employées par Gfk pour chaque segment et sous-segment ?

Ne faisons pas durer le suspens plus longtemps. Concernant les shôjo manga : est un « Shôjo » une BD classée par son éditeur dans le segment « Mangas » et dans le sous-segment « Shôjo ». Il en va de même pour tous les segments, et tous les sous-segments. Gfk ne s’appuie que sur la déclaration de chaque maison d’édition. Lesquelles n’utilisent pas cette segmentation de la même façon.
Ainsi, si Delcourt décide de déclarer que Les Indes Fourbes appartient au segment « Mangas » >> « Seinen » ; si Glénat veut déclarer que Lou! est un « Mangas » >> « Shôjo » ; ou si Michel Lafon souhaite que Ki & Hi soit considéré comme un « Mangas » >> « Shônen », ils le peuvent, et les ventes associées à chaque titre viendront enrichir ces différentes catégories.

Contrairement à ce que nous pourrions imaginer, associer un segment à chaque titre est tout sauf une évidence. Prenons Le Prince et la Couturière de l’américaine Jen Wang. L’album a été publié aux USA par First Second Books, et en France chez Akileos. De par son origine géographique, la nationalité de son autrice, s’agit-il d’un comics ? Ce terme est souvent réservé, en France, si ce n’est aux super-héros, au moins aux maisons d’édition comme Marvel Comics, Dark Horse, Image Comics, DC Comics, et consort. De plus, il vise clairement un jeune public (il a reçu le Prix Jeunesse du festival d’Angoulême en 2019). Je serais bien incapable de dire si son éditeur français l’a déclaré auprès de Gfk comme « Comics », « BD Jeunesse », ou même « BD de genres ».
Et en l’absence d’un segment « Manfras » ou assimilé, un éditeur produisant de la BD d’inspiration manga peut décider de se réclamer du segment « Mangas », ou – selon l’âge de son public cible – déclarer ses titres comme « BD Jeunesse » / « BD de genres ».

Cette problématique se pose aussi pour « Shônen », « Seinen », et « Shôjo » (auxquelles s’ajoutent « Autres » et « Erotique »). Tous les éditeurs français n’emploient pas ces mots de la même façon. Pour certains, tout dépend du magazine de publication japonais. Pour d’autres, il ne s’agit jamais que de noms de collection ou de sous-genres de manga. Et même en plaçant une série dans une collection Shôjo, rien ne les oblige à la déclarer comme « Shôjo » auprès de Gfk.
Imaginons que Kana effectue ses déclarations en fonction de ses collections. Celles-ci se nomment Anime, Big Kana, Classics, Dark Kana, Kiko, Kodomo, Life, Made In, Sensei, Shojo, Shonen, et Star Edition. Pas de souci pour les collections Shojo et Shonen. Est-ce que Big Kana, Dark Kana, Sensei, Made In, et Life correspondent au segment « Seinen » ? Faut-il déclarer les titres de la collection Kodomo (enfant) dans « Autres » faute de mieux ?

Prenons des exemples précis.
Chi une vie de chat a été publié au Japon dans le magazine Morning. Pour vous donner une idée, il s’agit du magazine de Planètes, Vagabond, L’Homme qui marche, Billy Bat,… A priori, cela correspond au sous-segment « Seinen ». Glénat l’a publié en France dans sa collection Kids, et déclaré auprès de Gfk comme « Shôjo ».
Banana Fish, publié au Japon dans le magazine Betsucomi (Basara, SOS Love, La Fleur Millénaire), et en France dans la collection Manga de Panini, a été déclaré comme « Seinen » par son éditeur.
Il ne s’agit pas d’exemples anodins. Ces deux séries représentent d’excellentes ventes en France, donc les ajouter (pour l’un) ou les soustraire (pour l’autre) au sous-segment « Shôjo » aura forcément un impact sur les chiffres de vente associés aux shôjo manga. Malheureusement, sans avoir accès aux données de Gfk (payantes), il n’est pas possible de savoir précisément quels sont les titres inclus dans chaque segment.
Selon Gfk, la réédition de Banana Fish compte parmi les meilleurs lancements du premier semestre 2021, mais le meilleur lancement pour un shôjo manga sur cette période est celui d’Héroïne malgré moi. Alors que Héroïne malgré moi se vend moins bien que Banana Fish.

Cet article, publié dans Manga, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Comment calculer les ventes de manga en France ?

  1. Merci beaucoup pour cet article qui éclaire quelques points importants concernant les ventes de manga en France !

    J'aime

  2. Hervé Brient dit :

    De plus, il ne faut pas compter sur les éditeurs pour savoir quelles sont leurs ventes finales (déjà, ils ne le diraient pas, à de rares exceptions près) : ils ne le savent pas, même un an après la sotie en librairie. Les éditeurs ne connaissent que le placement auprès des librairies. Par exemple, pour « Elle qui se laissait dévorer », un an et demi après la sortie du titre, je ne peux pas dire combien les Éditions H en ont vendu. C’est entre 300 et 500 (plus proche des 300 je pense). En effet, tous les retours n’ont pas encore été faits, surtout que Makassar permet de retourner les livres sur plus d’une année. Et il faut aussi compter sur les temps de traitement.

    J'aime

    • Gemini dit :

      Oui, je ne suis volontairement pas rentré dans les détails concernant la chaîne du livre, et pourquoi un éditeur peut avoir besoin des données Gfk (sorties de caisse) alors que leurs données à eux (exemplaires imprimés / placés / stockés) ne sont pas suffisantes pour évaluer leurs ventes réelles. Peut-être un autre jour dans un article dédié ?

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.