Pour en finir avec le mot « shôjo »

Je parle souvent de shôjo manga. Pourtant, ce terme ne fait pas l’unanimité, tout comme l’emploi des catégories japonaises dans leur ensemble.

Pourquoi employer, en France, le mot « shôjo » ? Se poser la question revient à s’en poser une autre : pourquoi employer le mot « manga » ? Après tout, sa définition en Occident ne correspond pas à celle de son pays d’origine.
Comme souligné dans un précédent article, le mot « manga » possède un sens non seulement car il renvoie à une origine géographique, mais aussi à une culture et à un ensemble de codes reconnaissables ; même si toutes les œuvres n’y recourent pas. C’est aussi un argument commercial : une partie du lectorat se tournera vers une œuvre, au-delà de son synopsis et de son genre, spécifiquement car il s’agit d’un manga.
D’autres facteurs expliquent son usage et celui d’un lexique associé. Leur exotisme, la passion que sous-entend pour certain·es l’utilisation d’un langage spécifique, mais aussi leur émergence à une époque où les japoniaiseries étaient encore largement décriées par les médias généralistes, les transformant pour les amateur·ices d’alors en un symbole de contre-culture.
Les « shônen », « shôjo » et autres « seinen » ont suivi.

Alors pourquoi arrêter aujourd’hui d’utiliser ces termes en général, et « shôjo » en particulier ? Pour rappel, un shôjo manga est un manga pré-publié dans un magazine ciblant un lectorat féminin. Lequel lectorat n’a rien d’homogène, que ce soit en matière d’âge ou de centres d’intérêt. Par conséquent, la production shôjo elle-même – si elle peut partager des caractéristiques communes – ne possède aucune forme d’homogénéité.
Malheureusement, cette diversité ne se retrouve pas dans l’image associée en France à cette catégorie de manga, trop souvent réduite à de la romance, voire à de la romance entre adolescent·es.
D’où l’idée de se passer purement et simplement du mot « shôjo », dont l’utilisation associe immédiatement les séries concernées à une image ne leur correspondant pas nécessairement. Cela permettrait ainsi de promouvoir les œuvres en question en fonction de leurs qualités, de leur genre d’appartenance, et de leur synopsis, sans avoir à traîner leur qualificatif de « shôjo » comme un boulet.

Voilà pour la théorie. Et je ne crois pas du tout que ce soit pertinent !
Un shôjo manga est un manga écrit pour un lectorat féminin. Et c’est là que ça coince.
En France, nous croyons en l’universalisme. Comprenez qu’une œuvre écrite par un homme (de préférence blanc, cis et hétérosexuel) pour un public d’hommes (de préférence blancs, cis et hétérosexuels) peut parler à absolument tout le monde, quel que soit leur âge, identité de genre, orientation sexuelle, origine ethnique, et ainsi de suite. Des œuvres pensées pour un autre public, c’est forcément suspect (voire un signe de séparatisme). Et dans le lot, celles destinées aux femmes sont parmi les pires. Il s’agit nécessairement d’histoires mièvres (avec des licornes et des princesses), idiotes, ou faussement aguicheuses. Prenez les clichés associés à la collection Harlequin et Twilight, vous pouvez les transposer à absolument toutes les œuvres créées pour un public féminin.

Une petite fille peut lire une BD pour garçons, cela ne choquera personne. Un petit garçon lisant une BD pour filles sera plus certainement rappelé à l’ordre.
D’ailleurs, le lectorat féminin a l’habitude de se reconnaître dans un personnage principal masculin, tout simplement car ils représentent la majorité des protagonistes de fiction (hors romance). L’inverse n’est pas vrai.

L’idée pour les partisans de l’élimination du mot « shôjo » serait de vendre un titre uniquement sur son genre d’appartenance et son synopsis. En d’autres termes, de partir du principe que tous les manga peuvent se ranger dans une catégorie « neutre ».
Cela me paraît utopique.
Déjà, car dans notre société, le neutre n’existe pas. Le neutre est masculin par défaut (voir le paragraphe sur l’universalisme).
Ensuite, car le public continuera de percevoir comme féminin une majorité des manga publiés dans des magazines destinés au Japon au lectorat féminin. Par leur style graphique souvent reconnaissable, car la majorité ont un personnage principal féminin, mais aussi par certains thèmes. Banana Fish compte parmi les titres dont il est effectivement possible de cacher qu’il s’agit d’un shôjo manga ; de fait, son éditeur français le classe comme seinen (selon les informations fournies à Gfk par Panini Manga).
Surtout : même sans employer le mot « shôjo », les maisons d’édition définissent généralement un public cible pour chaque titre et communiquent en conséquence. Ainsi, arrêter d’employer le mot « shôjo » n’empêchera pas les manga destinés au public féminin d’être perçus de manière caricaturale par une partie du lectorat, simplement en raison de leur cible éditoriale.

Pour réussir à préserver les shôjo de tels clichés, je ne vois que deux solutions.
La première requiert de faire évoluer les mentalités concernant les œuvres destinées au public féminin dans leur ensemble. Ce n’est pas gagné.
La seconde consiste à cacher que ces séries ont été pensées pour des femmes. Certains éditeurs français recourent régulièrement à cette technique, ce qui passe effectivement par leur refuser le qualificatif de « shôjo » (quitte à employer un autre mot japonais) et ne surtout pas communiquer sur leur public cible au Japon. Officiellement, en matière de manga, Le Lézard Noir ne fait que dans le seinen. Alors qu’ils ont un titre du Shônen Jump dans leur catalogue, et plusieurs shôjo manga.

Pourtant, j’estime que produire des œuvres pour un lectorat féminin a un sens. Ne serait-ce que d’un point de vue historique.
En 1969, Claire Bretécher rejoint la rédaction du magazine de BD Pilote, où elle sera la seule autrice. En 1982, elle devient la première femme (sur trois à ce jour) à recevoir le Grand Prix de la Ville d’Angoulême. Il s’agit toutefois d’un prix anniversaire, remis en parallèle du prix classique (décerné à un homme).
En cette même année 1969, Moto Hagio publie son premier manga professionnel. Keiko Takemiya et Riyoko Ikeda l’ont devancée. Toute une nouvelle génération de jeunes japonaises nées après la guerre intègre l’industrie du manga à cette époque.
La différence ? Pilote était un périodique jeunesse, sans distinction entre le public masculin ou féminin. En d’autres termes : neutre. Avec deux rédacteurs en chef masculins, et une rédaction très majoritairement masculine. Car puisque le journal vise un lectorat neutre, quel intérêt d’engager des femmes plutôt que des hommes ? Et ce qui vaut pour Pilote vaut aussi pour d’autres magazines comme Tintin ou Spirou.
Tandis que les shôjo manga visant spécifiquement un lectorat féminin, il paraît plus légitime que ceux-ci soient écrits par des femmes. D’où l’arrivée d’une vague d’autrices qui ont insufflé leur énergie, leurs thèmes, leurs idées dans leurs créations. Pendant ce temps, en France, Claire Brétecher semble être la seule autrice de premier plan ; aux côtés toutefois de Florence Cestac, seconde femme à recevoir le Grand Prix, et première pour laquelle il ne s’agit pas d’un prix anniversaire.
Une des principales raisons pour lire des shôjo manga, c’est qu’il existe des mangaka incroyables écrivant uniquement des shôjo manga. Les rejeter sous prétexte qu’ils ont été pensés pour un lectorat féminin, revient à jeter l’intégralité de leurs travaux.

Les mangaka n’écriront pas la même chose selon le public visé, ou du moins ne l’écriront pas de la même façon. Et ce, d’autant plus que leur travail doit être validé avant publication par un responsable éditorial, notamment pour s’assurer qu’il corresponde au lectorat du magazine.
Ainsi, certaines œuvres n’existent que parce que le shôjo manga a fourni un espace d’expression pour ces artistes au moment où ils et elles en avaient besoin. Et elles ont pris la forme que nous leur connaissons en raison de leur lectorat cible et de la politique éditoriale leur magazine de prépublication.

Je peux comprendre les personnes qui, en France, veulent en finir avec le mot « shôjo ». Car il a été dévoyé, vidé de son sens. Mais ce sont les œuvres destinées au lectorat féminin dans leur ensemble qui souffrent des maux associés aux shôjo manga ; le supprimer ne donnera pas aux titres concernés une meilleure image, à moins qu’il soit possible pour leurs éditeurs français de les vendre comme des œuvres « neutres », c’est-à-dire destinées en premier lieu à un lectorat masculin.
Quand ce ne sera pas le cas, soit la communication de la majorité des maisons d’édition mettra l’accent sur un public cible féminin, soit ces séries ne sortiront tout simplement pas en France. Ce qui ne changera rien à la situation actuelle, sinon la disparition d’un joli mot : « shôjo ».

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7 commentaires pour Pour en finir avec le mot « shôjo »

  1. Shizao dit :

    Merci pour ce bel article !

    J’ai beau voir d’un mauvais œil l’utilisation des mots shônen ou seinen pour les clichés qu’ils véhiculent, pour moi shôjô voire jôsei font exception, je te rejoins là-dessus. Cette catégorie fait sens d’un point de vue politique, celui de la visibilité des autrices et de l’accès à une diversité de genres pour le public féminin sans pour autant se taper tous les aspects problématiques des œuvres pensées pour un public masculin (ce qui n’est pas totalement bloquant non plus selon les œuvres et les lectrices, on sera d’accord là-dessus je pense).

    Contrairement aux shônen ou seinen, que des lecteurs et lectrices surtout, s’emparent du sujet et montrent l’intérêt de déconstruire les clichés qu’il y a autour du shôjô, ça ne peut que faire du bien. Je serai juste plus mitigé sur l’usage du mot séparatisme. Je comprends bien que tu penses pas au shôjô quand tu y fais allusion, mais je crois qu’aujourd’hui ce mot ne fait même pas références aux « histoires mièvres pour femme » mais davantage à toute idée radicale que la droite ou l’extrême-droite qualifiera « d’islamo-gauchiste » et dont je ne crois pas que ces récits fassent partie. Mais bref, c’était juste un aparté.

    À terme, c’est-à-dire si on vit un jour dans une société où l’égalité des sexes est atteinte, je ne sais pas si les genres comme l’action, la SF ou autre seront un « neutre masculin ». Ils ont un sens qui n’est pas neutre (ça n’existe pas comme tu le dis) d’un point de vue artistique et peut-être que ce sens là sera un jour le plus pertinent parce qu’il n’y aura plus à déconstruire ce « neutre masculin ». Après j’ai conscience que la question de la nécessité du féminisme reste complexe et que peut-être qu’il y en aura toujours besoin, pour veiller à maintenir l’égalité (en supposant qu’elle soit atteinte).

    Je m’égare un peu mais voilà, je trouve que ton article replace bien le shôjô dans la question du féminisme dans le manga et de la légitimité ou non de catégories générées.

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    • Gemini dit :

      Oh tu sais, quand il suffit d’une réunion en non-mixité pour que certains politiques crient au séparatisme, l’emploi du terme ici ne me paraît pas abusif ; justement pour montrer que tout espace où ils ne pourraient pas avoir leur place (s’ils la voulaient) leur semble nécessairement suspect. Bien sûr, nous n’en sommes pas là pour les shôjo manga, mais cela illustre bien l’état d’esprit que je souhaite dénoncer.

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      • Shizao dit :

        Ah oui pour les réunions en non-mixité bien sûr. Je pensais plus aux histoires que tu évoquais dans la phrase suivante, je pensais que tu liais séparatisme à ça

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  2. Cyril dit :

    Un point intéressant à noter est le faible nombre d’auteurs hommes parmi les auteurs de shojos : il y a bien sûr eu Osamu Tezuka avec Princesse Saphir ; et aussi les premiers mangas de Leiji Matsumoto. Mais, dans ma bibliothèque (où j’ai à peu près 800 shojos), je n’en vois guère d’autres même si, en cherchant bien, il y en a peut-être 2-3 autres, alors qu’il y a des auteurs femmes très connues (Takahashi, Arakawa ou une partie de l’oeuvre des Clamp, pour ne citer que les plus connues) qui font des mangas shônen ou seinens.

    La catégorisation à la japonaise a son intérêt, cité dans l’article. C’est dommage (même si cela peut se comprendre du point de vue marketing) qu’elle soit dévoyée par des éditeurs français qui vont placer des titres d’une catégorie dans une autre. La démarche de Kana avec la collection Life, qui noie le tout mais sans reprendre les catégories japonaises de manière erronée (contrairement à Glénat avec sa collection shojo +) est plus intéressante, et peut-être plus pertinente pour amener les lecteurs à varier leurs choix.

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    • Gemini dit :

      Il y a d’autres shôjo manga écrits par des hommes et disponibles en France : Celle que je suis, La Femme Serpent (et sans doute d’autres Umezz), les Junji Ito des années 1980, Patariro – le voyage en occident, certaines histoires de Violence & Peace, Unico, et peut-être même des titres écrits par des hommes sous pseudonyme. Mais en effet, comme les femmes sont devenus largement majoritaires dans le domaine du shôjo manga à partir des années 1970, et que nous avons droit à peu de shôjo manga anciens, les auteurs hommes en pâtissent. Par curiosité, j’aimerais bien lire Une Vie Nouvelle de Mitsuru Adachi.

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  3. Bidib dit :

    intéressant point de vue, auquel j’adhère. Plutôt que de supprimer le mot « shojo » je saurait aussi partisane de « changer les mentalité ». Puisque le public féminin se sent à l’aise et légitime en lisant du shonen/seinen pourquoi le public masculin ne le serait-il pas en lisant du shojo/josei ?
    Et si je comprends la stratégie commerciale de certains éditeurs qui publient des shojo/josei sous l’étiquette seinen afin de toucher un plus large public, je trouve ça d’autant plus sexiste : comme ça peut toucher un public masculin, on occulte complétement le public féminin.
    Pourquoi ne pas créer des collection mixtes sans pour autant supprimer les appellations shojo/shonen. Mixte ça ne veut pas dire neutre.

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    • Gemini dit :

      Un vidéaste américain résumait ainsi la production cinématographique destinée aux public adolescent :
      – Une fille regardera tout ce que regarde un garçon, mais pas l’inverse.
      – Un adolescent regardera tout ce que regarde un adolescent plus âgé, mais pas l’inverse.
      Ainsi, pour attirer le public adolescent le plus large possible, il faut viser spécifiquement les garçons de 19 ans.
      Cette réflexion me parait aussi vrai pour les manga. Ce n’est pas que les éditeurs veulent occulter le public féminin, mais simplement que si un titre est vendu pour un public masculin, alors il devient de fait universel.

      Effectivement, des collections « mixtes » seraient une solution, même si cette mixité suggère une part de féminité qui repoussera une partie du public.
      J’aurais vu la collection Life de Kana justement comme recourant à une telle démarche. Jusqu’à ce que je tombe sur un entretien avec l’éditeur, expliquant tranquillement qu’au Japon, tous les titres Life sont des seinen. Auquel cas, nous n’avons pas la même définition de ce qu’est un seinen, puisque plusieurs séries sont issues du magazine Feel Young, destiné au lectorat féminin…
      Soit il part du principe que tout manga pour adultes rentre dans la catégorie seinen – à la librairie parisienne Junku, les manga VO du Feel Young sont pourtant rangés dans le rayon shôjo – soit il y a une volonté de présenter cette collection comme avant tout masculine, car cela reste plus fédérateur. En tout cas, c’est décevant, car cela n’aide pas à démontrer la versatilité, la diversité du shôjo manga.

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