Please Save My Earth (ou PSME pour les intimes)

TW: viol

Cela faisait quelques temps que je voulais relire Please Save My Earth (PSME). Parmi les classiques (aujourd’hui en arrêt de commercialisation) de Tonkam, il s’agit d’un titre que j’ai découvert sur le tard, par rapport à d’autres séries comme Angel Sanctuary, X, ou Ayashi no Ceres. Il m’avait fait forte impression, mais je n’avais jamais pris le temps de revenir dessus. Récemment, j’ai finalement franchi le pas.

Cette relecture m’a étonné à plus d’un titre. Déjà, je ne peux qu’être impressionné par les progrès effectués par les professionnels de l’édition de manga en France depuis sa sortie ! Si PSME mériterait une réédition, ce n’est pas uniquement pour le faire découvrir à un nouveau public, mais aussi car il bénéficierait d’une nouvelle traduction plus soignée et cohérente (même si j’adore certaines expressions bien senties qui ne survivraient sans doute pas à une remise au goût du jour) et d’une adaptation graphique moins grossière.
Surtout, PSME m’a étonné par un choix culotté de la part de la mangaka Saki Hiwatari.
Les manga étant pour la plupart des feuilletons, ils se doivent de fidéliser leur lectorat. Ce qui signifie lui fournir suffisamment de grain à moudre dès l’entame, pour lui donner envie de revenir. Même si ce début n’est pas représentatif de la suite de la série, il doit trouver comment accrocher le public.

Les premiers chapitres de PSME misent au contraire sur le mystère, et essayent d’en révéler le moins possible.
Nous découvrons Alice, lycéenne récemment installée dans un petit appartement tokyoïte avec sa famille. Un changement qu’elle n’apprécie guère, étant plus habituée au contact avec la nature, et ne se sentant rassurée qu’en présence de végétaux. Si ce n’était pour cette petite fantaisie, il s’agirait d’une jeune fille comme toutes les autres, bien que son air légèrement distant ne lui ait pas encore permis de se faire des amis parmi ses camarades.
Un jour, elle surprend la conversation de deux d’entre eux. Depuis quelques temps, ils semblent vivre les mêmes événements dans leurs rêves, mais à travers les yeux de deux personnes différentes. S’agirait-il de souvenirs d’une vie antérieure ?

Publié au Japon dans les pages du magazine Hana to Yume entre 1987 et 1994, PSME compte 21 volumes dans son édition française. Après relecture, je trouve cette longueur parfaite, dans le sens où l’autrice parait maîtriser sa narration, même si je regretterai un dernier tome un peu plus abrupt.
Vous l’aurez compris, nous nous trouvons là face à une histoire de réincarnations, thème que nous retrouvons régulièrement dans les shôjo, à l’instar du Rêve Ivre de Moto Hagio ou d’Angel Sanctuary de Kaori Yuki. Dans un cas comme dans l’autre, cela nous donne l’occasion de suivre les amours contrariés de personnages sur plusieurs générations. Il en va de même ici. Le sentiment amoureux se perpétuant à travers le temps et le destin dispose d’un fort potentiel dramatique. PSME ne se limite toutefois pas à une histoire d’amour, puisque la série prend un ton de plus en plus fantastique au fil des tomes. Mais je vous laisserai la découvrir en détail par vous-mêmes.

L’écriture constitue une des grandes forces de l’ouvrage. Dans PSME, les personnages vont découvrir leur vie antérieure au fil de leurs rêves, chacun à son rythme. Cela donne non seulement la possibilité de suivre leur évolution sur de nombreuses décennies (tous n’auront toutefois pas droit au même traitement), de développer des personnalités rendues complexes par un passé très riche, mais aussi de nous faire vivre les mêmes scènes selon plusieurs points de vue. Parfois, la découverte d’un événement tel que vécu par un protagoniste en particulier va venir bousculer ce que nous pensions savoir, changer la donne tout en restant parfaitement cohérent.
Exemple : sans qu’il soit réellement présenté ainsi, il apparaît qu’un des héros – et un des premiers dont les rêves vont nous raconter le passé – possède malgré les apparences une personnalité plutôt égocentrique, voire érotomane. Dans une rivalité amoureuse avec un ami d’enfance, il ne fait aucun doute pour lui que ce-dernier ne s’est rapproché de la fille de ses rêves que par jeu, pour se mesurer à lui. Vivre cette relation à travers les deux autres intervenants va révéler une histoire très différente.

Bien évidemment, les personnages ne vont pas se contenter de rêver, de se raconter leurs rêves, et de suivre un jeu de pistes. Ils vont vivre de véritables bouleversements, à mesure que leurs souvenirs semblent prendre le pas sur leur personnalité actuelle. A tel point que certains refusent de se souvenir, par peur de faire disparaître ce qu’ils sont, de ne plus pouvoir revenir en arrière. Les implications sur leur environnement, sur leurs familles et leurs amis, sont aussi bien plus complexes qu’il y parait au premier abord.
La qualité de l’écriture permet à l’autrice de nous proposer une histoire prenante, ainsi que des personnalités très travaillées. Mais il ne s’agit pas des seules qualités de cette œuvre. Elle nous offre tout un éventail d’émotions, avec des moments de comédie – elle dispose d’une jolie collection de mimiques du meilleur effet – des instants dramatiques liés au passé des personnages mais aussi à leur impact sur le monde présent, des romances impossibles,… Tout cela en fait un titre riche, tout en restant homogène.

Malheureusement, la perfection n’est pas de ce monde. PSME a vieilli. Cela se voit à son style graphique, qui à titre personnel me parle énormément. Un des personnages ressemble même à Ash de Banana Fish. Mais cela se ressent aussi dans la vision de la société telle que dépeinte par la mangaka. Ainsi, l’homosexualité supposée d’un des personnages fait plus figure de blague – avec des références aux Chevaliers du Zodiaque et en particulier à Shun d’Andromède, même si je ne vois pas le rapport – quand elle n’est pas simplement présentée comme humiliante. Ce qui correspond sans nul doute aux mœurs de la fin des années 1980, mais n’est jamais remis en cause par la mangaka. Évidemment, les femmes sont dévolues aux travaux domestiques et aux soins, y compris quand il s’agit de brillantes scientifiques. Rien de bien étonnant pour un shôjo manga de l’époque. Mais tout-de-même gênant…

Néanmoins, il faut aborder un sujet plus grave, lequel risque de rebuter de nombreuses personnes : le viol.
Dans la mesure où il s’agit d’une réalité, le voir traiter dans une œuvre de fiction ne me parait pas incongru. Seulement, il y a la manière de le faire, et le message que cela véhicule.
Il n’y a aucune ambiguïté quant au fait qu’un viol est commis dans PSME ; il est d’ailleurs qualifié comme tel par les protagonistes, et comme un crime abject. Même s’il apparaît sans doute d’autant moins pardonnable pour eux qu’il implique deux personnes de statut radicalement différent. Pour autant, tout est fait pour minimiser sa gravité par la suite.
En effet, la victime était amoureuse de son violeur, et même si elle exprime clairement son refus au moment de passer à l’acte, elle considère que son propre comportement est responsable de la situation. Pire, elle se sent coupable et fera tout pour le protéger. Quant à lui, son passé dramatique est utilisé pour justifier ses actions, à tel point qu’elle finit par ressentir de l’empathie pour son violeur.
En définitive, la victime se persuade qu’elle est la plus fautive dans l’histoire, et relativise puisqu’elle était de toute façon attirée par lui.
Une vision particulièrement malsaine portant un coup fatal à l’œuvre, impardonnable pour beaucoup de personnes pour qui l’autrice saborde sa propre série. Ce que je peux comprendre, il s’agit effectivement d’une tâche indélébile sur un manga au demeurant passionnant et magnifique. Un sacré gâchis.

Cet article, publié dans Manga, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Please Save My Earth (ou PSME pour les intimes)

  1. Ping : Throwback Thursday #2021-10 – Les Blablas de Tachan

  2. Nico dit :

    Comme toi, Please save my earth est l’un de mes shôjo favoris. Je ne l’ai par contre pas encore relu, mais j’aimerais tellement le faire dès que possible.

    C’est vrai que certains discours et attitudes ne pourraient plus passer dans des séries actuelles. Par contre, comme tu le soulignes ce titre est très abouti au niveau de l’histoire et de son rythme. Je me souviens qu’on allait de révélations en révélations, ce qui nous maintenait toujours en haleine. Et pour un récit de SF, c’est bien d’avoir un peu de mystère. J’avais apprécié le fait que l’on soit comme l’héroïne à découvrir des bribes de l’histoire de chacun des protagonistes.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.