Naruto chez les Soviets

Il faut qu’on parle. Il y a quelques temps, j’écrivais à propos de la politique dans les manga, mais aussi au sein des maisons d’éditions françaises. Parmi elles, une seule affiche ostensiblement une posture militante – du moins, concernant des domaines précis – ce qui ne signifie ni que ses concurrentes sont des entités apolitiques, ni que ce qu’elles publient est dénué de messages.

Lorsque Akata décide de sortir une adaptation du Bateau-Usine de Takiji Kobayashi – roman dénonçant les conditions de vie sur un immense navire de pêche, et à travers lui les dérives du capitalisme – il s’agit d’un acte militant. Mais que dire lorsque Kana propose au lectorat francophone le Kamui-den de Sanpei Shirato, manga transposant dans le Japon de l’ère Edo les problèmes sociétaux du Japon des années 1960 ? S’agit-il aussi d’un acte politique, ou bien d’un choix mû par la qualité de l’œuvre, sa force, et son statut patrimonial ? Si nous demandions aux intéressés, ils privilégieraient sans nul doute la seconde option, ne serait-ce que par politesse ; Kana ne fait pas de politique, ce n’est pas une maison (ouvertement) militante. Mais est-ce que cela change le message de ce manga ? Non. De la même façon, si Kana avait publié cette adaptation du Bateau-Usine, son propos n’aurait pas changé (même si le choix d’un ou d’une traductrice au fait des thèmes abordés dans l’œuvre pourra avoir un impact sur sa version française).

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de rajouter une seconde introduction. Non plus sur la politique, mais sur la capacité des Japonais à nous surprendre (nous autres Occidentaux) par leur production culturelle. Il suffit de voir les vidéos d’Antoine Daniel ou du Joueur du Grenier sur le sujet pour s’en convaincre. Cela ne signifie pas que les œuvres qui en résultent sont forcément bonnes ou forcément mauvaises. Simplement surprenantes, inattendues.
Un bon exemple : prenez le synopsis du manga The Ride-on King de Yasushi Baba : « Alexandre Ploutinov est maître des arts martiaux et président de la République de Prussie, à vie. Son désir insatiable de chevaucher et de conquérir toutes sortes de choses – des bêtes, des machines et même une nation – l’a conduit vers le triomphe et la gloire. Mais un jour, victime d’une attaque terroriste, il est écrasé par la tête de sa propre statue. Quand il se réveille enfin, il se retrouve dans un monde magique peuplé de créatures fantastiques ! »

Nous aurons tous reconnu Vladimir Poutine. Non seulement par son nom, non seulement par celui de son pays, non seulement par son métier, mais aussi car, fréquentant les réseaux sociaux, nous avons tous au moins une fois vu un de ces memes consacrés au président à vie, dans lesquels nous le voyons combattre des ours à mains nues ou faire du cheval torse nu et musculature au vent. Il faut dire qu’avec son visage monolithique d’ancien KGB, sa pratique des arts martiaux, et son autoritarisme, il a tout de la caricature de l’antagoniste de James Bond. Un personnage de fiction à qui une force obscure aurait donné vie, symbole d’un virilisme exacerbé et inébranlable. The Ride-on King joue sur cette image, de la même façon qu’un autre mangaka aurait préféré s’inspirer de la figure mythique de Chuck Norris.

Je suis le premier à trouver le concept suffisamment absurde pour être génial. Mais est-il réellement inoffensif ?
J’ignore qui crée les memes sur Vladimir Poutine, je ne doute pas que beaucoup le font par jeu. Mais ces memes participent – consciemment ou non – à la campagne de communication de la présidence russe. Dans mon article sur la politique, je vous parlais de soft power, soit de la capacité d’un état ou d’un groupe d’individus d’influencer d’autres personnes par le biais – notamment – de la production culturelle. Ici de la production de memes, qui participent à donner une image à la fois virile et loufoque au dictateur moscovite. En surfant sur ces memes, Yasushi Baba Yaga reprend pour lui leur imagerie.

Vladimir Poutine est tout sauf un personnage inoffensif. Il suffit de suivre l’actualité récente. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas en parler, faire semblant qu’il n’existe pas. Cela ne signifie pas non plus qu’il ne faut pas rire de lui, ou ne pas dénoncer par ce biais son autoritarisme. Est-ce le cas ici ? Kurokawa décrit ainsi les points forts de la série : « Alexandre Ploutinov est un héros surpuissant et charismatique, amateur de bêtes sauvages et de chevauchées fantastiques, qui ignore tout des codes de la fantasy. »
Surpuissant et charismatique ? Cela ne m’a pas l’air fort transgressif…

Vous pensez sans doute que j’exagère, que The Ride-on King n’a pas été écrit par un agent russe sous couverture pour servir la propagande de son pays, et que de toute façon, vous savez faire la différence entre le personnage de fiction et le président russe, que cela ne fonctionne pas sur vous.
Il est effectivement peu probable que les memes sur Vladimir Poutine aient été créés par une cellule secrète du Kremlin. Mais que ses supporteurs aient eu une part active dans leur création et leur propagation – au moins au début – je n’en doute pas une seconde. Aux USA, ceux de Donald Trump n’ont pas agi autrement, notamment pendant sa première campagne présidentielle.
Quant à la propagande, elle fonctionne comme de la publicité. S’il était possible de conserver son regard critique, de grandes entreprises se dépenseraient pas des fortunes dedans. Et quand vous voyez une image stupidement viriliste de l’autocrate moscovite, à quoi pensez-vous ? « Sus au tyran ! » ou « lol c’est trop cool » ? Probablement à la même chose qu’en lisant le synopsis de The Ride-on King.

Kurokawa a raison de publier The Ride-on King. Un titre facile à résumer, jouant sur des codes auxquels une partie du lectorat (cible) est déjà familier, apparemment suffisamment perché pour recueillir l’adhésion. Et dans un monde où il suffit d’écrire un message en langage inclusif pour qu’un éditeur soit taxé de vouloir faire de militantisme (ce qui n’est pas une insulte en soit), ils ont tout intérêt à ne surtout rien dire qui risquerait de leur aliéner une partie de leur lectorat. Mais la maison d’édition – tout comme ses concurrentes – fait de la politique sans le savoir, et certainement sans le vouloir. Car toute œuvre est politique.
Et un manga sur Vladimir Poutine bien plus qu’un manga sur Chuck Norris.

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