On fait l’bilan 2020

Pour ce bilan manga, changement de formule ! Le cru 2020 s’étant avéré particulièrement faste, j’ai décidé de ne pas revenir sur toutes les nouveautés testées par votre serviteur avec plus ou moins de bonheur, mais de m’arrêter sur dix titres dont la lecture m’a particulièrement marqué. Histoire de changer mes habitudes.

Golden Sheep de Kaori Ozaki : Tsugu revient dans sa ville natale, et pensait y retrouver ses amis d’enfance tels qu’ils étaient lorsqu’elle les a quittés. Mais le temps a profondément changé les relations qui les unissaient jadis, ce que la lycéenne va rapidement découvrir.
Un jeune homme s’apprêtant à se suicider, une fille fracassant le pare-brise d’une voiture avec une guitare électrique : dès les premières pages, la mangaka annonce la couleur ; celle d’un récit dramatique, mais où les personnages peuvent encore espérer s’en sortir.
Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai commencé Golden Sheep, ne connaissant pas la mangaka et ne m’intéressant plus beaucoup aux séries proposées par Delcourt Tonkam. La couverture a attisé ma curiosité, et mon instinct a fait le reste. Non pas que je le regrette, car il s’agit peut-être de mon coup de cœur de l’année. Ce qui m’inquiète d’ailleurs pour 2021 ; avec toutes les séries incroyables dores et déjà annoncées, je ne pourrai plus vraiment tester un titre « par curiosité » sous peine d’en commencer plusieurs par mois. Pourtant, c’est aussi cette curiosité qui permet de faire des découvertes inattendues.
Série en trois tomes, Golden Sheep raconte les trajectoires d’amis d’enfance dont les chemins ont fini par se séparer, pour le pire plus que pour le meilleur. Restée éloignée pendant plusieurs années, Tsugu va être confrontée à cette dure réalité, et tenter de réparer certains dégâts à sa façon. En résulte un récit poignant, à la fois triste et lumineux puisque Tsugu fera tout pour recoller les morceaux, tout en sachant que jamais ils ne pourront revenir en arrière. Son héroïne donne du dynamisme à l’ensemble, et l’empêche de sombrer dans la dépression.

Trait pour Trait de Akiko Higashimura : Récit autobiographique suivant la mangaka depuis le lycée. Pour l’instant, un seul tome a été publié en France, donc difficile de voir jusqu’où cette série nous entrainera. Ce premier tome s’intéresse en particulier à la relation l’unissant à son professeur de dessin, une personnalité forte qui va la pousser à redescendre sur Terre et s’apercevoir qu’elle a encore beaucoup de chemin à faire avant de devenir autrice.
Akiko Higashimura a suivi une trajectoire étrange en France, entre l’échec de Princess Jellyfish (resté un temps à l’arrêt à quelques tomes de la fin) et un prix à Angoulême pour Le Tigre des Neiges. A l’heure actuelle, ce ne sont pas moins de trois séries portant sa signature que Le Lézard Noir et Akata nous proposent en parallèle.
Là où Trait pour Trait se démarque, c’est que le titre incarne le retour en 2020 de séries adultes destinées au lectorat féminin, une catégorie semblant avoir été mise de côté ces dernières années en France.
Si la série se retrouve dans ce bilan malgré son seul tome paru, c’est qu’elle s’avère pleine de promesses, et que sa lecture m’a enthousiasmé. Akiko Higashimura se livre sans fard, et même avec une certaine méchanceté envers elle-même ; se présentant sous les traits d’une lycéenne persuadée de son talent et de sa future réussite, avant d’être brutalement mise face à la réalité par un professeur plus abrupte que les autres. Nous retrouvons l’humour habituel de l’autrice, son sens de la mimique si caractéristique, mais au service d’une histoire dans laquelle nous sentons des regrets, de la mélancolie, et de la nostalgie. Pour quelles raisons ? Nous en saurons probablement plus dans les prochains tomes.

Sengo de Sansuke Yamada : Japon, 1945. Kadomatsu et Toku sont deux soldats démobilisés, issus de la même unité. Dans un pays en ruines, déboussolés par ce qu’ils ont vécu sur le front, ils tentent de survivre au moyen d’arnaques et de petites combines.
Depuis la reprise en main de Sakka quelques années auparavant, l’éditeur se forge un solide catalogue seinen avec des titres ambitieux, parfois exigeants, mais souvent mémorables. Sengo s’inscrit parfaitement dans ce que nous pouvons attendre d’une telle politique, et en incarne toutes les qualités.
Les manga publiés en France prenant comme toile de fond l’immédiate après-guerre, au Japon, ne courent pas les rues ; et nous avons plus les chances de les trouver chez des éditeurs indépendants comme Le Lézard Noir (Les Femmes du Zodiaque) ou Cornélius (L’Enfer) que dans des séries à suivre. Cela suffit à la rendre digne d’intérêt, d’autant que l’auteur – issu du manga gay, ce qui se ressent dans le physique de plantigrades de certains de ses protagonistes – se passionne pour cette période.
A travers le quotidien de ses deux anti-héros, il nous parle tout autant d’un pays en reconstruction, amer, où les soldats (japonais) n’ont plus leur place, que de leur expérience traumatisante sur le continent asiatique. Un quotidien forcément difficile, où le marché noir, la prostitution et les trafics en tout genre font la loi, ainsi que les forces armées américaines.
Sansuke Yamada nous offre un récit touchant, une belle histoire d’amitié non dénuée d’un certain humour malgré tout, superbement mis en image, mais aussi instructif sur cet instant méconnu (en France) de l’histoire japonaise.

Veil de Kotteri : Lui est policier. Elle n’ouvre jamais les yeux, travaille avec lui. L’autrice nous invite à suivre leurs instants de vie.
Dernière nouveauté testée cette année, et un titre complètement atypique m’ayant fait forte impression. J’avais pourtant hésité à le commencer. A mi-chemin entre le livre d’art – c’est d’ailleurs comme cela qu’il a été vendu par son éditeur – et le manga tranche-de-vie, nous y découvrons deux individus dans une ville indéterminée, à une époque indéterminée.
Veil est constitué d’une succession de scènes de leur quotidien, entrecoupées par des dessins de nos deux personnages, ainsi que quelques rares monologues. Si ce format inhabituel fonctionne, c’est grâce à la finesse du trait de Kotteri, que nous pourrions effectivement retrouver dans un livre d’illustrations, ainsi que son talent pour les mettre en scène et magnifier leurs corps. Dans un manga tout en couleur, au papier de qualité, ce qui aura fatalement un impact sur le prix de chaque volume.
Pour autant, Veil ne mérite pas le coup d’œil uniquement pour le dessin de sa mangaka. Ils forment un drôle de duo, pas vraiment un couple mais bien plus que de simples collègues, et l’harmonie se dégageant de leur étrange ballet fonctionne à merveille. Chaque scène ne dure que quelques pages, et pourtant, il semble se passer énormément de choses sous nos yeux. Le tout est étrangement fascinant.

My Androgynous Boyfriend de Tamekou : Wako et Meguru sortent ensemble depuis le lycée, et vivent sous le même toit depuis plusieurs années. Elle, éditrice dans un magazine de prépublication de shôjo manga. Lui, mannequin star des réseaux sociaux, connu pour son style androgyne.
Je mentionnais ci-dessus l’importance, en 2020, des titres destinées aux femmes adultes. A ce propos, je pensais à ceux issus d’un magazine en particulier : le Feel Young. Jusqu’ici peu représenté en France, une vague s’est abattu sur nous cette année, même si deux des séries concernées ont été repoussées en 2021. My Androgynous Boyfriend vient du même mangashi, même si je triche un peu : il s’agit d’une édition américaine (en espérant une publication en langue française).
Fait notable : il a été écrit par une autrice spécialisée dans le BL, une catégorie à laquelle appartiennent plusieurs mangaka que j’adore. J’ai souvent l’impression que cette expérience influe sur leur travail lorsqu’elles décident d’aborder des relations hétérosexuelles, et à ce titre, My Androgynous Boyfriend ne fait pas exception. C’est à la fois un titre très queer, et un manga présentant une romance extrêmement saine. Aussi détonants qu’ils puissent paraître, Wako et Meguru sont profondément amoureux l’un de l’autre, et leur relation s’avère très équilibrée. Cela fait vraiment plaisir à lire, outre le fait de les rendre absolument charmants et attachants. Quant à leur extravagance, elle est à l’origine de nombreuses situations cocasses et amusantes, avec lesquelles ils ont pris l’habitude de vivre au quotidien. Il faut dire qu’ils ressemblent à tout sauf à un couple lambda.

Autour d’elles de Shino Torino : A l’université, Maya et Michiru étaient en couple, avant que cette-dernière ne disparaisse du jour au lendemain. Lorsque Maya la retrouve quelques années plus tard, elle est accompagnée d’un enfant. Elles décident de partager un appartement, mais hors de question de se remettre ensemble.
Un des fameux manga du Feel Young évoqués tantôt, celui-ci publié en France et sans doute mon favori. Un récit sur la vie de femmes adultes élevant un enfant, abordant à la fois leur quotidien, le travail, le deuil, les relations dysfonctionnelles, et des thématiques LGBT+.
Le passé des personnages principaux fait d’Autour d’elles un titre forcément mélancolique, nostalgique – tiens, j’ai déjà écrit ça quelques paragraphes auparavant – avec des adultes aux sentiments confus et bouleversées. Maya et Michiru ont tourné la page, et ne semblent vraiment unies que par leur aventure commune et la présence de Yuta, petite boule de bonne humeur dont les mots sont incapables de tenir dans des phylactères (une amusante trouvaille de mise en page).
Concernant leur avenir, tout semble possible, avec comme seule certitude qu’elles n’arriveront pas à maintenir éternellement le statut quo. Malgré tout, l’appartement qu’elles partagent apparaît comme un cocon douillet et chaleureux, rempli d’amour, de même que la famille étrange qu’elles forment avec Yuta, ainsi qu’avec leur voisin Nico, sorte de père de substitution complètement gaga. Quelle que soit la direction que prendra ce petit monde, elle sera forcément poignante.

Kageki Shôjo !! de Kumiko Saiki : Sarasa, une fille énergique se rêvant en Lady Oscar, et Ai, une ancienne idol, intègrent le très sélecte établissement de formation pour rejoindre une des troupes de Kouka, une forme théâtrale où tous les rôles sont incarnés par des femmes.
Retour aux USA. Non pas que le marché français ne suffise pas à me contenter, mais parfois, certains manga que je souhaite lire sont publiés à l’étranger mais pas en France.
Celui-ci nous parle de Takarazuka (c’est pour cela que je l’ai commencé), même si ce nom n’apparaît jamais (sans doute car il s’agit d’une marque déposée). Ici, il sera donc question de Kouka, même si cela ne trompera personne.
Si le ton est résolument enjoué et positif – ce que la série doit beaucoup à la personnalité de Sarasa – elle possède aussi un côté plus sombre, à travers le passé d’Ai et sa difficulté à se lier aux autres. De plus, un environnement aussi compétitif aura forcément un impact terrible sur certaines élèves. Mais cela reste globalement lumineux, avec des personnages apprenant à surmonter les obstacles devant eux. Donc même si l’autrice sait aborder des sujets graves, elle reste positive. Et son humour fonctionne très bien.
La série est moderne, dans le sens où la mangaka n’hésite pas à balancer des références, y compris à des shôjo manga des années 1970. Cela fait souvent mouche et n’est pas pour me déplaire. Mais cela m’a étonné de la voir citer des séries aussi ouvertement. Celles-ci sont introduites via Sarasa, grande amatrice de manga et d’animation détonnant dans cette école où elle semblerait presque être arrivée par hasard. Ses centres d’intérêt diffèrent pas mal de ceux de ses petites camarades. Par contre, ils ressemblent beaucoup aux miens.

Girls’ Last Tour de Tsukumizu : Chito et Yuri ignorent si elles sont les dernières personnes sur Terre. A bord de leur moto-chenille, elles parcourent un monde en ruines et silencieux.
Série découverte par l’animation (alors que je n’en regarde presque plus), ce qui m’a poussé à me pencher vers sa version papier. J’ai failli la prendre en import US, heureusement, son éditeur français a annoncé sa publication avant que je franchisse le pas.
Girls’ Last Tour est en quelque sorte une série d’urbex. Son attrait réside dans la découverte des environnements concoctés par le mangaka, des villes superposées où nos deux héroïnes ne sont pas au bout de leurs surprises, entre musées vides, étranges statues, et technologie partant en lambeaux.
Chito et Yuri ne disposant que d’une connaissance limitée concernant leur propre passé, elles ne peuvent qu’imaginer qui vivaient dans les lieux qu’elles explorent, et comment la vie qu’ils abritaient a pu disparaitre. Les lecteurs et lectrices pourront combler quelques trous – comme la fonction de certains outils – mais impossible de saisir comment les humains ont pu en arriver là.
L’auteur part de l’idée que l’humanité ne s’éteindra pas dans une flamboyante explosion, mais dans une lente agonie. Girls’ Last Tour n’est pas un manga post-apocalyptique : les héroïnes vivent en direct les dernières heures d’un monde mort dont ne subsistent que des traces du passage des êtres humains.
Habituées à ce vide et à ce chaos, mais aussi très naïves, elles abordent leur voyage avec curiosité et philosophie, mais aussi un certain humour. Il en résulte un titre à part, sans violence, sans but, avec la découverte comme seul horizon. Jusqu’au jour où elles tomberont en panne d’essence.

Sayonara Miniskirt de Aoi Makino : Karen Amamiya est l’élément le plus populaire de Pure Club, un groupe d’idols se démarquant par leur mini-jupes. Mais après avoir été victime d’une agression, elle décide de quitter le groupe, et de recommencer une nouvelle vie dans un lycée l’autorisant à porter un uniforme masculin.
Autre série présente dans cette sélection malgré un seul tome paru en 2020. J’avais remarqué ce titre grâce au Kono Manga ga Sugoi (un prix décerné au Japon), qu’il avait remporté. Seuls, le synopsis, la jaquette, ou même l’éditeur français, ne m’auraient pas forcément poussé à franchir le pas, mais cette combinaison a fonctionné pour moi. Je ne le regrette pas.
L’histoire tourne beaucoup autour de l’image, des agressions, de la culture du viol, et du besoin de se reconstruire. Karen/Nina a été profondément traumatisée par son expérience, au point de renoncer à une carrière dont elle rêvait, et jusqu’à son apparence féminine.
Il s’agit donc d’un manga assez dur, et cela ne semble pas devoir s’arranger. Notamment car son agresseur n’a jamais été identifié, et qu’un suspect potentiel tourne autour de notre héroïne. Cela donne un côté mystérieux à l’histoire, ce qui participe à la rendre passionnante.
Les personnages féminins sont soumis à des injonctions contradictoires, et toutes n’y réagiront pas de la même façon. Tout cela parait malheureusement affreusement réaliste, nous sommes loin d’un monde parfait où les agressions et le harcèlement n’existent pas. J’attends maintenant que la série confirme l’impression que m’a laissé son premier tome.

Asana n’est pas hétéro de Sakuma Asana : A travers son blog manga, l’auteur parle du quotidien d’un jeune homosexuel au Japon et de sa propre expérience.
Cela fait plusieurs années que les éditeurs français proposent des albums reprenant des blogs BD, alors pourquoi pas des blogs manga ? Ici, Asana commence par donner quelques généralités sur la sexualité et le genre, avant de se lancer dans un récit avant tout autobiographique. Il ne prétend pas que son parcours de vie soit représentatif, et il ne cherche pas à fournir des informations détaillées sur la communauté LGBT+ au Japon.
De fait, il faut vraiment prendre ce titre comme un récit personnel, basé sur l’expérience de l’auteur en tant que homosexuel au Japon, car tout ce qu’il raconte n’est pas forcément très documenté (par exemple lorsqu’il aborde la transidentité). Cela possède un caractère informatif, mais vraiment par rapport à ce que lui a vécu.
Une fois que nous avons accepté les spécificités – et donc les limites – de la série, Asana n’est pas hétéro s’avère très plaisant. Asana aborde son parcours et ses anecdotes de manières enjouées, même si nous sentons bien aussi tous les moments de doute, les réflexions blessantes, et les nombreuses interrogations. Chaque histoire est très courte, en raison du format d’origine, et dure entre une et quatre pages. Ce serait plus un ouvrage à picorer, à raison d’une ou deux histoires à la fois, faute de quoi, nous arrivons assez vite au bout. Ce qui forcément dommage, tant il s’agit d’un titre agréable à parcourir.
Mais c’est aussi, sans doute, un témoignage important, salutaire, pour de nombreux jeunes en questionnement. Asana partage un quotidien fait de solides amitiés, de rencontres, d’un travail (dans la mode) semblant lui plaire, et de relations avec ses parents – sa mère, tout du moins – qu’il présente comme apaisées. Cela fait du bien.

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Un commentaire pour On fait l’bilan 2020

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