Le Cycle de la Violence – Partie 2: Divided States of Hysteria

De nombreux comics parlent de questions de société. Les thèmes abordés évoluent évidemment au fil du temps, et depuis quelques années, j’observe une multiplication de personnages féministes, ainsi qu’une place plus grande donnée à la diversité, notamment aux personnes LGBT+. Y compris chez des éditeurs majeurs.

Dans la production récente, je distingue deux façons d’aborder ces thèmes. La première correspond à ce que j’appellerai la bulle d’inclusion.
Une série comme Lumberjanes – distinguée par plusieurs Eisner Awards, les récompenses de l’industrie américaine des comics – propose un casting essentiellement féminins, d’origines, religions, et orientations très diverses. L’histoire se déroule dans un camp d’éclaireuses curieuses et rayonnantes, où tout le monde semble bienvenue sans aucune distinction, discrimination, ni préjugé. Outre la qualité de leurs aventures, cela fait du bien de voir une telle représentativité, un monde tout simplement accueillant représentant un idéal auquel nos sociétés modernes devraient aspirer.
Mais est-ce réaliste ? Non, clairement pas… Il est important de proposer un environnement rassurant pour le lectorat, en particulier pour celles et ceux pouvant se reconnaître dans ces protagonistes. Un moment d’évasion, loin de l’Amérique de Donald Trump. Mais les personnages n’en restent pas moins dans leur bulle. Et en même temps, il n’est pas nécessaire que la fiction nous rappelle à chaque instant la triste réalité du monde extérieur.

A l’opposé du spectre, nous trouverons des titres énervés, dressant un constat du monde tel qu’il est – ou risque de devenir si nous ne changeons rien à la société actuelle – et en dénonçant les dérives.
J’ai beaucoup hésité avant de décider d’évoquer Divided States of Hysteria. D’ailleurs, j’ai beaucoup hésité avant de l’acheter et le lire. Il faut dire que la série avait beaucoup fait parler d’elle, en mal, en raison d’une imagerie extrêmement choquante (j’ai pris les illustrations parmi les plus consensuelles pour cet article).

Nous la devons à Howard Chaykin, un vétéran du comics auteur de l’excellent American Flagg. Un titre politique et radical à une époque où cela n’était pas la norme, considéré par l’intéressé – en bon commercial – comme l’équivalent du Dark Knight Returns de Miller et du Watchmen de Moore et Gibbons. Or, justement, Miller nous prouve que la vieillesse et le succès peuvent faire basculer un homme vers le pire. Personnage provocateur, grande gueule, je craignais que Chaykin ait suivi la même voie et que sa nouvelle série soit bien le brulot réactionnaire annoncé par ses détracteurs.

Un entretien récent de l’auteur m’a convaincu de lui donner sa chance. Dans celui-ci, il évoque une enfance très pauvre dont le souvenir l’empêche de quitter l’aile gauche du Parti Démocrate, et sa réaction outrée quand des membres du Comicsgate l’ont contacté, pensant à tort – en raison de son caractère – qu’il partageait leurs idées.

Une fois la lecture entamée, sa violence extrême se justifie d’elle-même. Le titre se situe dans la lignée des comics anti-Trump, et celui-ci décrit une Amérique où le gouvernement aurait continué à exacerber les tensions entre les communautés et multiplier les décisions conservatrices et liberticides jusqu’à un point de non-retour. Il nous dépeint avec force détails le chaos qui s’en suit, dans le but manifeste de choquer le lectorat et de nous mettre en garde contre cette vision dégénérée de l’Amérique.
Seulement, s’il faut que je précise tout cela, si les petits fachos du Comicsgate ont cru se reconnaitre en lui, c’est aussi parce qu’il y a un problème.
Car si Divided States of Hysteria peut être interprété comme une initiative louable, sa violence peut aussi être perçue comme complaisante voire complice.
Surtout, il s’agit d’un titre très maladroit. Ce que résume le personnage de Chrissie.

Chrissie est une femme trans, dans une Amérique où nous comprenons – à demi-mots – que la législation interdit tout changement d’état civil, un individu restant obligatoirement associé à son genre attribué à la naissance. Ce qui, pour elle, signifie être incarcérée dans une prison pour hommes.
Chaykin semble vraiment faire de son mieux, pour la mettre en valeur et toujours employer des pronoms féminins à son égard – dans sa narration – quand bien même ses protagonistes eux-mêmes seraient peu au fait des questions de transidentité, ou tout simplement trop réac ou bornés pour s’en soucier.
Mais en même temps, c’est une travailleuse du sexe, une prédatrice prête à se jeter sur tous les beaux mâles qu’elle croise, et un concentré de clichés transphobes sur pattes. Un peu comme si l’auteur faisait de son mieux, voulait sincèrement se montrer ouvert d’esprit, mais devait pour cela lutter contre sa nature profonde et des idées fermement ancrées en lui.
Or, cela ne se limite pas à ce personnage en particulier.

Graphiquement… Dans l’entretien, Chaykin mentionne ses assistants, ce qui est louable, il assume ne pas travailler seul sur ses comics, contrairement à de nombreux auteurs. Mais cela explique sans doute pourquoi, malgré son statut à la fois de scénariste et de dessinateur, le trait s’avère aussi changeant, certains protagonistes devenant méconnaissables d’un chapitre à l’autre. C’est un vrai problème. Le dessin garde un pied dans les années 1980, mais avec une coloration numérique. Cela ressemble parfois à du mauvais Steve Dillon, ce n’est pas très agréable et ne rend donc pas la lecture plus aisée. La comparaison avec American Flagg fait très mal.

Lumberjanes et les séries se situant dans le même état d’esprit souffrent d’un défaut : celui de demeurer globalement très sages, il leur manque une forme de radicalité. Je les apprécie, mais ne me sens pas non plus bousculé par ces lectures. Divided States of Hysteria est exactement l’inverse, et en cela, je lui suis reconnaissant. Pour appuyer son propos, Chaykin va loin, quitte à sombrer dans l’outrance ou à délaisser sa trame principale. Cela en fait une expérience intéressante, dérangeante, poussant à s’interroger à son sujet et par conséquent mémorable.
Mais je ne la recommanderais à personne.

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