Le Cycle de la Violence – Partie 1: Getter Robot

Son Devilman compte parmi mes manga favoris. Néanmoins, j’ai appris à me méfier du nom de Go Nagai sur une couverture. Déjà, car à l’instar de Leiji Matsumoto, plusieurs de ses œuvres restent inachevées, du moins dans leur format papier. Surtout, car à partir des années 1970, il a su faire de ce nom une marque, créant un studio et déléguant régulièrement les retranscriptions de ses projets multi-supports et les suites de ses séries phares à ses assistants, rarement pour le meilleur. Amon – The Dark Side of Devilman reste une déception arrivant à trahir l’esprit de Devilman, tandis que les autres titres que j’ai eu l’occasion de tester ne dépassent jamais le niveau de distractions parfaitement oubliables.

Version manga d’une des nombreuses franchises créées par le mangaka, confiée par ce-dernier à Ken Ishikawa, tout cela m’a poussé à me méfier de Getter Robot. Néanmoins, j’avais pu lire par le passé que Ishikawa bénéficiait d’un statut particulier parmi les collaborateurs du maître, et que son travail sur Getter Robot mérite d’être découvert. J’ai récemment achevé ma lecture, et outre le fait qu’il s’agit d’un titre rappelant effectivement toutes les qualités habituelles des meilleurs manga estampillées Go Nagai, celui-ci dispose d’un trait percutant et d’une mise en page justifiant l’utilisation d’un grand format par son éditeur français.
Un point en particulier me parait représentatif des œuvres emblématiques de l’univers de Go Nagai : le traitement de la violence.

Créée en 1974, Getter Robot cherche à se démarquer des précédentes séries de méchas de l’auteur, en proposant cette fois un robot géant transformable, composé de trois modules – chacun piloté par une personne différente – et pouvant prendre trois formes différentes selon la situation (dont une avec une foreuse) ; chaque forme étant sous le contrôle d’un des pilotes. Les pilotes en question sont Ryôma, un expert en karaté tête brûlée mais courageux, Hayato, un génie à la personnalité retorse, et Musashi, un judoka bon vivant à la résistance surprenante ; trois adolescents nippons appréciant peu l’autorité (du moins dans le manga) et réunis par le professeur Saotome, le créateur du robot. Ils affrontent l’Empire Reptilien, les descendants d’une civilisation cachée sous terre depuis des temps immémoriaux, et bien décidés à reprendre la surface du globe aux primates qui leur ont volé.

Pour synthétiser, Getter Robot combine des combats épiques contre des titans d’acier, une tension permanente, de l’humour parfois grivois (le rôle comique étant habituellement tenu par Musashi), des héros virils mais imparfaits (avec un seul personnage féminin dans tout le manga), et de la violence. Beaucoup de violence.
Seulement, il convient de comprendre ce qu’est cette violence, comment elle se manifeste, et le propos qu’elle sert. Les manga violents ne manquent pas. Généralement, cette violence agit surtout comme un défouloir, pour l’amusement, tandis que les moins conformistes s’en serviront à la rigueur pour choquer le bourgeois à peu de frais. Celle de Getter Robot est différente, tout comme celle que nous pouvons trouver dans Devilman, ou d’autres titres écrits par Go Nagai à la même période.
Devant la violence de Getter Robot, nous devons avoir une sensation de rejet. Car elle s’exerce non seulement sur les personnages principaux et leurs antagonistes, mais aussi contre les civils, femmes et enfants compris. Et il s’agit aussi bien de victimes collatérales, que de cibles désignées par les Reptiliens, voire des sujets d’expérimentations absolument abjectes.

Pourquoi montrer de telles atrocités ? Par gratuité ? Par voyeurisme ? Non. Parce que c’est la guerre. Et la guerre reste une des pires atrocités imaginables. L’objectif des Reptiliens n’est pas tant de détruire Getter Robot – puisque cela ne représente pour eux qu’une étape dans leur projet – mais bien de détruire l’humanité et prendre sa place au soleil. Ils n’ont aucune raison de ne pas attaquer les populations civiles, au contraire, c’est l’idée ! Tout comme il s’agit du but de n’importe quelle force génocidaire, voire de n’importe quelle force d’invasion. Ce ne sont pas les exemples récents qui manquent. Quant aux expérimentations, elles font échos à des événements réels, notamment les crimes ignobles commis par l’Unité japonaise 731 en Mandchourie à partir de 1933. Pas besoin de convoquer les Reptiliens : les humains n’ont rien à leur envier en matière de sadisme. C’est sans doute ce qui rend Devilman aussi percutant : certains des actes les plus traumatisants y sont commis par les autorités et la population civile, et non par les démons qu’elles combattent.

Getter Robot n’utilise pas la violence comme un accessoire au service du divertissement, mais pour dénoncer les conflits armés et les souffrances qu’ils génèrent. La Guerre du Vietnam bat alors son plein. Le Japon sort à peine d’une forte période d’instabilité et de révoltes étudiantes, et vient de subir les attentats perpétrés par des groupes nés de l’échec de ces révoltes. La nouvelle génération questionne les actes commis par ses ainés et ses parents. Le cinéma de l’époque est politique, contestataire, et reflète l’anxiété ambiante. Avec ses manga, Go Nagai s’inscrit dans cet état d’esprit. Là où bon nombre d’œuvres contemporaines se limitent à une violence en apparence subversive, mais en réalité superficielle et inoffensive.

Bloody Delinquent Girl Chainsaw illustre parfaitement mon propos. Le mangaka Rei Mikamoto se montre clairement influencé par Go Nagai – ce que la traduction française rend parfaitement – ainsi que par le cinéma d’exploitation des années 1970, notamment japonais (sachant que Nagai et cette production ont pu s’inspirer mutuellement à l’époque). Sauf qu’il ne reprend que l’esthétique de ces œuvres, comme s’il se contentait d’ajouter une couche de vernis. La série commence par une lycéenne utilisant ses camarades de classe comme cobayes, afin d’en faire des créatures monstrueuses. Idée Nagaiesque au possible, tragique et dérangeante, à ceci près que – passée une double page dans le premier chapitre – ces victimes se complaisent dans leurs transformations ; à tel point que le calvaire de ces lycéens devient une vaste farce, sans conséquence et surtout sans impact émotionnel. Cela résume bien les premiers tomes de ce manga, que j’ai fini par arrêter à la fin de son premier arc tant il faisait pâle figure face aux titres que l’auteur cherche à émuler : la violence se met au service du divertissement, et lui-même n’a rien à raconter.
Cette approche se retrouve aussi, malheureusement, dans Amon – The Dark Side of Devilman, dans lequel Yû Kinutani nous explique que les humains assassins du manga matriciel de Go Nagai étaient en réalité manipulés par les démons, les innocentant – comme si le lectorat ne pouvait plus accepter une face aussi sombre dans l’humanité – au détriment du message d’origine.

Lire Getter Robot, c’est non seulement profiter de son souffle épique, mais aussi se rappeler pourquoi j’adore Go Nagai, et pourquoi j’ai rejeté Bloody Delinquent Girl Chainsaw malgré des références qui devraient me parler. Rei Mikamoto ne retient que la surface de ce qui rendait les travaux de Go Nagai – et donc de Ken Ishikawa – aussi saisissants et mémorables. L’époque a changé, une telle violence, sans ambiguïté ni ironie mais pleine de sens, n’a sans doute plus sa place de nos jours. Et c’est bien dommage.

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