La Transidentité dans les Manga

Il existe deux catégories de manga sur la transidentité : ceux parlant de transidentité et ceux n’en parlant pas. Oui, je sais, cela peut paraître complètement absurde.

Cela sera plus clair avec des exemples concrets.
Dans Eclat(s) d’âme, Natsuyoshi a été assigné femme à la naissance, mais en grandissant, il a pris conscience d’être un homme, et a décidé de faire sa transition.
Dans Stop ! Hibari-kun, Hibari s’habille et se comporte « comme une fille », allant jusqu’à prendre une identité féminine à l’école. S’agit-il d’une femme trans ? La question reste entière. Hibari sert avant tout de grain de sable, d’élément perturbateur venant transformer le quotidien à priori bien huilé des autres protagonistes. Compte-tenu de sa personnalité, rien n’indique si le personnage agit de la sorte car il se sent femme, s’il prend plaisir à revêtir une apparence féminine, ou si cela l’amuse de faire tourner son yakuza de père en bourrique. Le manga date du début des années 1980, et nous pouvons raisonnablement douter que le mangaka était alors sensibilisé aux questions de transidentité ; voire qu’il faisait la différence entre transidentité et travestissement.

Les manga représentant des personnages avec une expression de genre ne correspondant à celui assigné à leur naissance ne manquent pas. Parmi ceux-là, certains annoncent clairement la couleur : il s’agit bien de travestissement, donc de personnes s’accaparant les codes du genre opposé. Les raisons divergent, le travestissement peut être une nécessité ou un loisir, lié à une activité professionnelle, parfois même imposé.
Quelques histoires mettront en scène des personnages en questionnement, non-binaires, fluides voire ignorants du genre. Cela reste rare, et parfois, il s’agit même d’interprétations plus que d’explications données par le ou la mangaka. Dans Host Club, Haruhi dit ne pas se sentir spécialement femme – son genre assigné à la naissance – et par conséquent que cela ne la dérange pas d’être perçue comme un homme par ses camarades. Nous pourrions même dire qu’elle s’en moque éperdument. Mais l’autrice ne va pas jusqu’à mettre un mot sur ce que ressent son héroïne.
Enfin, il existe des titres évoquant frontalement la transidentité, comme Celle que je suis ou Family Compo. Ce-dernier, quoique très imparfait, présente aussi des personnes en questionnement ou dont l’expression de genre fluctue.
La majorité des personnes présentées comme trans apparaissent dans des manga consacrés à ce sujet, ou dans des titres traitant de thématiques LGBT+ de manière plus globale ; rares sont les séries en incluant simplement car il s’agit d’une réalité, et qu’elles représentent un certain pourcentage de la population japonaise. My Hero Academia constitue une de ces exceptions, d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’un titre à très gros tirage.

Mais à l’instar de Stop ! Hibari-kun, de nombreux titres proposent des personnages présentant une expression de genre différente de celle que leur entourage attendrait de leur part, sans plus de précision. Car ce n’est pas le but – ils servent souvent une fonction précise – et probablement car les auteur·ices n’ont elleux-mêmes qu’une connaissance limitée sur ces problématiques.
Il convient à ce propos de clarifier certains termes utilisés depuis le début de cet article.
La transidentité est le fait d’avoir une identité de genre différente de celle assignée à la naissance. Donc de se sentir homme alors que le genre féminin nous a été attribué, et inversement.
La transition est le processus de changement de genre de manière permanente en accord avec le genre auquel la personne s’identifie. Néanmoins, celle-ci ne passe pas nécessairement par une chirurgie et/ou une prise d’hormones, et une personne trans ne fera pas forcément une transition ; cela ne la rend pas moins légitime en tant que personne trans.
Il convient aussi de comprendre la différence fondamentale entre travestissement et transidentité. Le travestissement consiste à porter les vêtements attribués au genre opposé au sien. Une femme trans ne se travestit pas en femme, elle utilise les vêtements associés au genre auquel elle s’identifie.
Tout cela est bien entendu un résumé, vous trouverez de nombreuses ressources plus complètes sur internet si ces sujets vous intéressent. Vous pouvez aussi lire le manga The Bride was a Boy de Chii (en Anglais ou Japonais uniquement), puisque la mangaka y explique de nombreux termes liés à la transidentité et la communauté LGBT+.

Il existe ainsi, dans les manga, nombre de personnages dont nous pouvons supposer qu’ils sont trans, mais pour lesquels les auteur·ices ne cherchent pas à apporter plus d’information à leur sujet.
You’re under arrest constitue le parfait exemple. Il s’agit d’une série reposant avant tout sur ses principaux protagonistes. Parmi eux, Futaba Aoi (j’utiliserai le féminin la concernant car cela me paraît plus approprié) est née et a grandi en tant que garçon, mais se présente lors de sa première apparition comme une superbe jeune femme. Il nous est alors expliqué que, pour les besoins de sa précédente affectation, elle a été amenée à se faire passer une femme afin d’arrêter les harceleurs dans les transports en commun. Aoi ne nous est donc pas introduite en tant que femme trans, mais en tant que policier se travestissant pour les besoins de son travail. Sauf que concrètement, elle continue à porter l’uniforme féminin, et dès son premier jour utilise le vestiaire des femmes le plus naturellement du monde et sans la moindre arrière-pensée (ce qui passe assez mal).
Aoi a sans doute été pensée en partie pour contraster avec les héroïnes de la série, dont les passions et le comportement sont plus volontiers associés aux hommes. Car sous couvert de parfaire son rôle, Aoi aurait poussé très loin sa féminité, au point de maîtriser au mieux les activités dites féminines (comprenez que c’est souvent elle qui prépare le thé pour ses collègues). Néanmoins, tout porte à croire qu’Aoi est plus qu’une actrice prisonnière de son personnage. Même si l’auteur évite d’en parler ouvertement, il fait peu de doute qu’Aoi est bien une femme trans, et que ce n’est pas un hasard si elle a accepté à l’origine d’incarner une femme, sous couvert d’arrêter des malfaiteurs.

Revenons un instant sur Stop ! Hibari-kun. D’après le traducteur de la série pour Le Lézard Noir, Aurélien Estager, Hibari s’exprime de façon légèrement féminine, mais utilise souvent un pronom masculin pour se désigner dans la version japonaise du manga. Rien qui ne permette donc réellement de déterminer le genre dans lequel le personnage se reconnaît (s’il se reconnait dans l’un plus que dans l’autre).
Il est toutefois intéressant d’analyser les réactions des autres protagonistes à son encontre. La plupart ne voient vraiment qu’un garçon déguisé, qu’ils traitent régulièrement de pervers ou de détraqué ; cela vaut en particulier pour son père et son ami Kôsaku, et reflète sans aucun doute comment une telle personne aurait été traitée à l’époque, notamment au Japon. Ses sœurs se montrent plus ouvertes sur la question. Néanmoins, il est important de préciser que le mangaka lui-même ne semble avoir que de la sympathie pour son personnage ; si d’autres le traiteront de détraqué, lui ne le présente jamais comme tel. C’est probablement le plus important à retenir de la série, du moins concernant l’identité et l’expression de genre d’Hibari.

Quid de Ranma ½ ? Si nous nous en tenons au personnage titre, alors parler de transidentité est hors-sujet. Car sa transformation n’a absolument rien de réaliste, et car lui-même ne se considère pas comme une fille, même s’il lui arrive d’utiliser cette spécificité à son avantage. C’est d’ailleurs la conclusion à laquelle arrivera sa mère, à qui son père et lui avaient caché la malédiction dont il souffrait : en garçon ou en fille, Ranma demeure un modèle de virilité ; son apparence change, pas ce qu’il est.
La série va toutefois nous intéresser, pour principalement deux raisons. Les manga représentent au Japon une source d’information alternative sur la thématiques LGBT+, là où les pouvoirs publiques et les établissements scolaires se montrent peu enclin à communiquer sur ces sujets. Même s’il s’agit de personnages fictifs, et qu’une série comme Ranma ½ repose sur une base fantastique, cela reste un exemple très populaire de personnage à la fois garçon et fille. Donc un possible modèle pour des individus en questionnement.
L’autre raison, c’est que la série permet à Rumiko Takahashi de jouer énormément avec les stéréotypes genrés, il s’agit même d’un de ses thèmes principaux. La mangaka va ainsi proposer plusieurs personnages féminins ne correspondant pas aux standards de féminité de son propre univers. Akane, la fiancée de Ranma, possède une passion pour les arts-martiaux couplée à une certaine propension à la violence, pour autant elle ne doute absolument pas de son identité et goûte peu les remarques à ce sujet. Ukyo est plus difficile à cerner ; elle ne cache absolument pas qu’elle soit une femme, mais a longtemps vécu en tant qu’homme – allant jusqu’à intégrer une école pour garçons – et continue à porter l’uniforme masculin de sa précédente école.
En parallèle, nous avons Tsubasa et Konatsu. Le premier s’habille en fille, mais d’après lui plus par passion que parce qu’il aimerait être une femme ; il voit cela avant tout comme du travestissement. Par contre, Konatsu a été élevée en tant que femme et s’identifie comme telle. Néanmoins, l’autrice n’est jamais explicite à son sujet, ne parle pas de transidentité, et l’avait sans doute imaginée avant tout par opposition à son héros.

Il serait possible de multiplier les exemples pendant des heures, mais il reste difficile d’associer ces concepts à des personnages qui n’ont probablement été introduits que pour répondre à un besoin scénaristique, et que leurs créateur·ices n’auront pas pensés par rapport aux questions de transidentité.
Néanmoins, il apparait que la majorité des séries cherchant à donner de la visibilité aux personnages trans sont aussi des séries dont la transidentité compte parmi les sujets principaux. S’il s’agit d’une volonté on ne peut plus louable, les séries en question me donnent l’impression de cantonner les personnages trans à ce type bien précis de récits – comme s’ils ne pouvaient exister ailleurs – et à viser un public déjà sensibilisé à ces problématiques. Il m’apparaît donc impératif de proposer plus de représentation explicitement trans dans des titres dont ce n’est pas le sujet, pour les montrer comme des éléments du quotidien et des individus ne se résumant pas à leur transidentité.

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Un commentaire pour La Transidentité dans les Manga

  1. F-de-Lo dit :

    Merci infiniment pour cet article très instructif à la fois sur la transidentité, et sur les mangas qui en parlent, plus ou moins explicitement. Je ne suis pas très connaisseuse en mangas ; je n’ai lu que « Celle que je suis » (qui m’avait un peu déçue) et le ou les premiers tomes de Ranma 1/2, aussi ai-je trouvé ton article d’autant plus intéressant. Au plaisir de te relire !

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