Qu’est-ce qu’un manga ? (nouvelle version)

Cet article est une mise-à-jour d’un ancien billet – lequel reste en ligne – posant déjà cette question : qu’est-ce qu’un manga ? A cela, je répondrai : ça dépend.

Déjà, car cela dépend des pays. Au Japon, le mot « manga » désigne les BD dans leur ensemble ; ainsi, Tintin sera un manga et Hergé un mangaka, ce qui ne correspond pas à l’utilisation de ces termes à l’étranger.
En France, nous trouverons deux définitions : celle du manga comme Appellation d’Origine Contrôlée (AOC) et celle du manga comme (sous) genre de la bande-dessinée. Les deux ont leurs qualités mais aussi leurs défauts, et aucune ne me parait parfaitement satisfaisante en elle-même.

La première définition consiste donc à considérer comme des manga les BD japonaises. Encore faut-il nous mettre d’accord sur ce que nous entendons par « japonaises ».
S’agit-il de la nationalité de l’auteur·ice ? Nombre d’entre elleux travaillent sous pseudonyme, et il n’est pas forcément possible de savoir si derrière un nom en apparence tout ce qu’il y a de plus nippon se cache effectivement un ressortissant de l’archipel. Ainsi, Boichi est le pseudonyme d’un auteur coréen, travaillant actuellement sur un titre publié dans le Shônen Jump. Pour autant, pouvons-nous dire que Dr Stone n’est pas un manga ? Bien que d’origine japonaise, et portant un nom japonais, Mariko Tamaki est canadienne, et n’officie pas dans une BD que nous pourrions qualifier de manga. Enfin, Kia Asamiya est un auteur de manga (Silent Möbius, Compiler) qui a aussi travaillé pour des éditeurs américains comme DC Comics (Batman) et Marvel Comics (X-Men).

Justement, pouvons-nous utiliser l’éditeur comme un indicateur de la « japonéité » d’une œuvre, comme avec Kia Asamiya et Boichi ? L’approche est tentante, mais il restera toujours des exceptions. Déjà, car toutes les œuvres ne passent pas nécessairement par un éditeur, du moins dans un premier temps ; leurs auteur·ices peuvent très bien recourir à l’auto-publication, que ce soit en format papier ou sur internet. C’est d’ailleurs l’approche choisie à ses débuts par Tetsuya Tsuitsui. Or, si personne n’ira nier son statut de mangaka, plusieurs de ses séries ont d’abord été publiées en France avant le Japon ; devons-nous pour autant leur refuser le qualificatif de manga ? Dans le même ordre d’idée, Junko Kawakami a exploité son statut de mangaka expatriée à Paris dans deux séries : une écrite pour un éditeur japonais (Paris Paris no Densetsu), l’autre pour un éditeur français (It’s Your World). Là encore, pouvons-nous considérer la première comme un manga, mais pas l’autre ?

Certes, il ne s’agit là que d’exceptions. La majorité des œuvres que nous qualifions de manga sont écrites au Japon, par des Japonais·es, pour des Japonais·es. Mais l’existence de ces exceptions suffit à mettre à mal cette vision monolithique du manga comme purement japonais.
Ceci dit, imaginons que nous puissions nous accorder sur une définition basée uniquement sur la nationalité, une question se pose : pourquoi lire une BD japonaise ?

Evidemment, beaucoup iront lire des manga non pas car il s’agit de manga, mais parce que le sujet leur plait, qu’elles ont découvert l’œuvre par le biais de leur adaptation, parce qu’elle leur a été chaudement recommandée, et ainsi de suite. Néanmoins, une des particularités des manga, c’est que de nombreux individus se présentent spécifiquement comme lecteur·ices de manga, et en lisent car ce sont des manga.
S’agit-il d’une fascination pour le Japon en particulier ? Pour quelques personnes, peut-être. Mais certainement pas pour la majorité.
Au-delà de la nationalité des œuvres, ce public s’intéresse au manga pour son format, ses codes, bref des éléments communs que nous allons retrouver dans la majorité de ces œuvres, eux-mêmes bâtis sur une histoire et une culture communes. Si celles-ci sont propres au Japon, il resterait néanmoins possible de reprendre les codes qui en découlent en dehors d’un contexte purement nippon.

D’où la seconde définition, considérant le manga comme un courant de la BD. Selon celle-ci, il serait possible d’identifier une série d’éléments propres aux manga, de codes, dont l’utilisation et la répétition par un·e auteur·ice permettrait d’obtenir une œuvre que nous pourrions à son tour qualifier de manga.
Cette approche possède l’avantage d’englober la plupart des séries mentionnées précédemment, et ne pouvant être considérées comme 100% japonaises. Elle laisse donc un plus grand degré de liberté. Néanmoins, elle possède aussi des défauts. Déjà, car il faudrait déjà identifier les codes en question. Surtout, car de nombreux manga ne ressemblent pas à l’image que nous pourrions avoir des manga.

L’image en question reste une construction récente, fruit d’une évolution et d’une histoire enrichie par de nombreux artistes et séries à succès. Si Osamu Tezuka est régulièrement présenté comme le Dieu du Manga, au-delà de la formule marketing, c’est avant tout car ses travaux ont marqué son époque et plusieurs générations de mangaka, qui vont alors s’en inspirer, reprendre son style, et se l’approprier d’une nouvelle façon. La production actuelle doit beaucoup à cet auteur, mais pas uniquement. Pour autant, pouvons-nous considérer que les BD écrites au Japon avant 1947 – date à laquelle il publie sa première histoire en tant que professionnel – ne sont pas des manga ? Si nous arrivions à nous mettre d’accord sur des codes indispensables pour considérer une œuvre comme un manga, alors il existe effectivement un risque de rejeter les séries plus anciennes. Y compris Sazae-san, titre culte de Machiko Hasegawa, commencé en 1946. Mais à bien y regarder, les premières publications d’Osamu Tezuka elles-mêmes pourraient ne pas être perçues comme des manga selon cette définition. Son style a beaucoup changé au fil des années.

Même dans la production moderne japonaise, nous trouverons forcément des exceptions, dans les œuvres avant-gardistes, les titres auto-publiés, les collaborations internationales (notamment celles avec le musée du Louvre), et ainsi-de-suite. A l’inverse, cette définition pourra être utilisée pour justifier d’apposer le qualificatif de manga à des œuvres européennes ou américaines s’en inspirant. En suivant cette logique jusqu’au bout, il devient possible de présenter Ki & Hi comme un manga, mais pas Norakuro-kun, classique de Suihô Tagawa commencé en 1931, et semblant plus proche de l’américain Felix the Cat que de Dragon Ball.

Si nous voulons impérativement donner une définition aux manga, alors un mélange entre les deux approches me semble la plus pertinente. Les codes utilisés dans les manga sont le résultat d’une histoire, et cette histoire s’inscrit au Japon, dans des œuvres qui ne correspondent pas toujours à ce que nous pouvons aujourd’hui imaginer quant aux manga, ou s’affranchissant des normes en vigueur pour apporter du renouveau à cette production. Le contexte, la culture nippone, mais aussi le mode de publication (majoritaire) constituent aussi des points importants. Faire l’impasse sur cette composante japonaise ne me parait pas judicieux si nous cherchons à définir les manga.

Certes, les artistes européens ou américains se revendiquant du manga ont été profondément inspiré·es par cette culture, au point de vouloir en reprendre les codes, mais cela suffit-il à qualifier leurs travaux de manga ? L’inspiration ne peut être un processus pleinement conscient ; ces personnes sont aussi le fruit d’une éducation, d’une culture propre à leur lieu de vie, et ont subi tout au long de leur existence des influences très diverses ne se limitant pas aux manga.

Mais il en va de même pour les Japonais ! Des artistes comme Paul Grimault, Jean Giraud, Walt Disney, ou encore Jack Kirby ont eu une grande influence sur de nombreux artistes nippons. Masato Hisa ne cache pas la filiation entre son travail et celui de Frank Miller. Akira Toriyama s’abreuvait de cinéma d’arts martiaux chinois lors de l’écriture de Dr Slump puis Dragon Ball. Naoki Urasawa a donné à ses personnages les traits de Jean Reno et Jean Gabin. Pour autant, ces influences seules ne permettent pas de dire que Masato Hisa écrit des comics, contrairement à Kia Asamiya.

Cet article, publié dans Manga, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Qu’est-ce qu’un manga ? (nouvelle version)

  1. Hervé Brient dit :

    Article synthétisant bien les enjeux du terme « manga ». Pour moi, ce qui compte, c’est la nationalité du producteur, c’est-à-dire l’éditeur (pour une publication commerciale utilisant les réseaux de distribution japonais) ou de l’auteur·e (dans le cas de l’auto-édition). Au Japon, la bande dessinée est trop variée pour que le terme définisse réellement un style, même si on peut dresser une liste de codes majoritaires. Il faut savoir aussi qu’au Japon, tout (ou presque) passe par la prépublication, l’éditeur (rédacteur en chef, tantosha) a un rôle très impactant sur le contenu et la forme.
    Par contre, ça manque d’illustrations, tout ça 🙂

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.