Not so Cool Japan

Il existe un entretien réalisé par Eiji Otsuka, que je cite régulièrement car il y évoque des thématiques me parlant. Il reproche notamment aux éditeurs japonais de se désintéresser des œuvres politiques, en partant du principe que cela n’intéressera pas le lectorat. Mais est-ce vraiment le cas ?

Toute fiction est politique, à la fois car elle met en scène des relations entre des individus et car les personnes à l’origine de la fiction en question existent dans un système politique. Néanmoins, toute fiction ne traitera pas de politique ou ne revendiquera pas nécessairement une couleur politique ; ce qui ne l’empêchera pas de refléter l’idéologie et le monde de ses auteurs.
Si nous prenons la saga de films de L’Inspecteur Harry, ceux-ci véhiculent une pensée néo-conservatrice. Leurs créateurs prétendent au contraire que ces films ne sont que des divertissements et non des œuvres de propagande, comme si le comportement de leur héros Harry Callahan tenait avant tout du bon sens et allait de soi. Ce qui n’est évidemment pas le cas, et rend leur approche d’autant plus perverse. Au passage, je vous recommande l’excellente vidéo de la chaine Cinéma & Politique sur le sujet.

La même situation s’applique aux manga. Parmi tous les éditeurs français, un seul revendique une approche militante, en publiant notamment des manga sur le nucléaire, le consentement, ou les thématiques LGBT+.
Quid des concurrents ? Comme indiqué précédemment, ce n’est pas parce qu’ils n’expriment pas de pensées politiques que les œuvres qu’ils proposent ne sont que des divertissements.
Prenons le premier tome de Noise de Tetsuya Tsutsui, publié chez Ki-oon. Le mangaka passe 200 pages à nous expliquer que le système judiciaire japonais n’est pas assez répressif, et que les policiers sont empêchés de travailler correctement par leur hiérarchie et par les critiques qu’ils reçoivent sur les réseaux sociaux. Pourtant, à la fin, il nous indique s’être contenté de mélanger plusieurs faits divers, sans donner son propre point de vue. Seulement, même s’il estime être resté neutre, il n’en demeure pas moins que Noise est un manga prônant une politique plus sécuritaire et répressive. Difficile dans ces conditions de ne pas considérer comme un reflet de ses propres convictions ce que Tetsuya Tsutsui prend comme de la neutralité. D’autant plus que ses précédents travaux vont dans le même sens, même si ce n’est pas toujours aussi appuyé.
Cela pose aussi des questions sur le choix de Ki-oon de publier un tel titre. Il existe plusieurs possibilités :
1) L’éditeur n’a pas conscience du message véhiculé par le mangaka.
2) L’éditeur a conscience de ce message, mais cela reflète ses propres opinions même s’il ne les affiche pas publiquement.
3) L’éditeur a conscience de ce message, mais considère que cela ne doit pas l’empêcher de le publier quand bien même cela irait à l’encontre de ses propres convictions.
Quelle qu’en soit la raison, le lectorat sera exposé à ce message, lequel s’avère d’autant plus insidieux qu’il n’est pas revendiqué par l’auteur et l’éditeur, comme si celui-ci reflétait une réalité absolue que personne ne peut remettre en cause.

Un autre exemple est la licence Gate. Dans celle-ci, les Forces Japonaises d’Autodéfense sont incarnées par un otaku entouré de plusieurs fantasmes féminins, et leur mission présentée comme une guerre de libération alors qu’elle pourrait tout-aussi bien être considérée comme la colonisation d’un nouveau territoire. Il en ressort une image très positive de l’armée, voire un plaidoyer en faveur de l’abandon de l’article 9 de la Constitution Japonaise – un des chevaux de bataille du premier ministre actuel – selon lequel le pays renonce à la guerre ; faisant que le Japon ne peut disposer d’une armée que pour assurer son autodéfense.
Dans le même ordre d’idée, vous avez peut-être vu une de ces vidéos montrant un orchestre de l’armée japonaise interprétant des génériques de séries d’animation, ou les grands thèmes des films de Hayao Miyazaki (un comble dans la mesure où le cinéaste est tout sauf un militariste). Alors c’est très amusant, « ils sont fous ces Japonais » tout ça, mais comprenez bien qu’il s’agit d’une opération de communication pour donner une image positive de l’armée. De là à parler de propagande, il n’y a qu’un pas.
En France, l’équivalent serait de voir les paras siffler le générique du Gendarme de Saint-Tropez pendant le défilé du 14 Juillet. Ou d’avoir une fanfare jouant du Daft Punk devant Donald Trump.
C’est marrant, hein ? Ils sont trop cools, les militaires français, pas vrai ? En 2019, une étude de l’IFOP montrait qu’aux dernières élections, ces mêmes militaires avaient voté en majorité pour Le Pen et sa clique. Mais on s’en fout, ils font une reprise de Daft Punk.

En politique, il est question de « soft power » à propos de la capacité d’un état ou d’un groupe d’individus d’influencer d’autres personnes par le biais – notamment – de la production culturelle. Ainsi, l’image que nous avons à l’heure actuelle du Japon vient en grande partie des manga, des jeux-vidéo, la J-pop, et de l’animation japonaise. Ce que le gouvernement japonais a bien compris.
Concept inventé en 2002, le « Cool Japan » témoigne de leur volonté de gagner en influence à travers le monde grâce à cette production culturelle. De fait, le Japon bénéficie d’une image positive, ce malgré la politique nationaliste et néo-libérale de ses dirigeants. Les œuvres ouvertement politiques produites dans ce contexte sont souvent les seules à remettre en cause la situation actuelle du pays, mais elles sont rarement proposées en France justement car généralement perçues comme ne privilégiant pas le divertissement – un non-sens, comme nous avons pu le voir précédemment – ce qui ne correspondrait pas aux attentes du lectorat.
La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas parce qu’une œuvre ne se présente pas comme politique, qu’elle ne l’est pas ; et toutes ne font pas l’apologie des violences policières ou du rôle positif du Japon lors de la Seconde Guerre Mondiale. D’ailleurs, parmi les nombreux titres publiés par Akata et mis en avant pour leur message, plusieurs auraient pu être proposés par leurs concurrents ; ceux-ci ne les auraient tout simplement pas promus de la même façon.
C’est particulièrement vrai dans toutes les séries mettant en scène des femmes ou des personnes LGBT+ dans un contexte se voulant réaliste, car elles montrent que le statut de ces individus laisse encore largement à désirer dans le Japon moderne. Non pas que la France ait beaucoup de leçons à donner sur le sujet. Mais même pour des personnes non sensibilisées à ces questions, je suppose que voir des femmes arrêter de travailler car elles viennent de se marier, ou ne pouvoir obtenir une promotion car elles risquent un jour de tomber enceinte, cela devrait les pousser à réfléchir.

Etre confronté à des œuvres politiques – même si elles n’annoncent pas clairement la couleur – n’est pas nécessairement une mauvaise chose, à condition d’avoir conscience qu’elles peuvent véhiculer un message, et savoir l’identifier et le remettre en question. En France, nous avons plus de chances de voir des séries présentées pour leurs aspects progressistes, mais jamais car réactionnaires ou révisionnistes ; alors que cela ne signifie pas qu’elles n’existent pas.
Quant aux œuvres promues justement pour leur message politique, ou pour une thématique montrant un aspect inhabituel du Japon (comme la situation des sans-abris ou le statut des travailleurs du nucléaire), elles risquent malheureusement de ne toucher qu’un public déjà convaincu par ce que leurs auteurs cherchent à nous raconter. Là où Noise se pare des atours d’une fausse neutralité plus fédératrice, donc plus dangereuse.

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Un commentaire pour Not so Cool Japan

  1. Hervé Brient dit :

    Texte intéressant à lire, merci. Il y en a tellement peu dans le petit monde du manga… D’ailleurs, chez Akata, les titres sociétaux tournant autour des questions de genre et du féminisme sont, à l’arrivée, les seuls qui m’intéressent (les shôjo de Bruno, ben non, en fait, je peux pas…). Après, que je les apprécie formellement, c’est une autre question 🙂

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