… Et pour quelques euros de plus

Dans mon précédent billet, j’ai fait l’éloge d’une profession. Or, vous me connaissez si vous lisez ce blog régulièrement : je ne peux pas rester bien longtemps sans critiquer des trucs. Mauvaise nouvelle pour Kaze Manga : c’est tombé sur eux (mais ils l’ont bien cherché).

La Japan Expo, ce « super marché à ciel ouvert ». Où je n’ai pas mis les pieds depuis un certain temps, sans que je sache trop s’il s’agit d’un choix ou en raison de ma situation géographique et professionnelle plutôt contraignante. Disons que je ne peux pas vraiment me demander si je souhaite y aller, dans la mesure où je ne peux de toute façon pas y aller.
Il n’empêche que l’événement demeure le principal rassemblement de lectrices et de lecteurs de manga de France (et de Navarre), et par conséquent un passage obligé pour tous les éditeurs spécialisés. Enfin la majorité, car n’oublions pas qu’un emplacement à Japan Expo représente aussi un trou dans la trésorerie.
Pour nombre d’entre eux, c’est l’occasion de proposer des produits dérivés, des bonus et autres opérations commerciales qu’ils ne peuvent réaliser en librairie. Parfois même de faire venir des invité·e·s, de mettre en avant leurs auteur·ice·s. Même s’ils savent pertinemment que tout leur public ne vient pas à Villepinte, cela leur permet de toucher de très nombreuses personnes simultanément.

Néanmoins, se pose aussi une question épineuse, à laquelle les différents professionnels ne répondront pas de la même façon : celle des exclusivités.
Il peut être tentant de proposer sur le salon leurs nouveautés en avance. Pour marquer le coup, et puis – soyons honnête – pour récupérer à leur profit la marge dévolue aux libraires. Cela compense la location de l’emplacement.
En tant que lecteur, j’évitais de faire mes achats de manga à Japan Expo lorsque j’y allais. Sauf offres commerciales intéressantes – étant interdit d’offrir plus de 5% de remise sur les livres, il s’agissait donc de produits dérivés qui ne pouvaient être obtenus que sous certaines conditions – ou albums parfois difficiles à trouver en magasin. De mémoire, je crois que le dernier titre acheté sur place fût Opus de Satoshi Kon, chez un petit éditeur indépendant.
Deux raisons pratiques derrière ce choix. Car, n’habitant pas en région parisienne, ces livres représentaient un poids supplémentaire à ramener chez moi, et car je savais que je pourrais les trouver en librairie. Etant par ailleurs client de librairies spécialisées, je préférais ne pas les pénaliser.

En effet, la question des exclusivités à la Japan Expo – donc de la mise à disposition de nouveautés manga directement par un éditeur, avant la date de sortie officielle – pose celle des librairies, spécialisées ou non, dont les client·e·s régulier·ère·s pourraient être tenté·e·s de profiter de l’événement pour faire leurs courses. Du point de vue du public, le prix reste le même et ils rémunèrent les éditeurs – et par conséquent les mangaka.
Seulement, vis-à-vis des libraires – donc des personnes qui vendent les manga et font vivre les éditeurs tout au long de l’année – proposer des exclusivités à Japan Expo ne constitue pas une attitude très charitable.
Tant et si bien que de nombreuses maisons d’édition ont fait le choix, tout à leur honneur, de ne proposer aucune nouveauté sur le salon, ou d’avoir une date de sortie officielle pendant l’événement pour celles-ci. Non seulement, cela permet de limiter l’impact sur les libraires, mais cela ne pénalise pas les personnes qui ne souhaitent pas ou ne peuvent pas se rendre à la convention.
Vous l’aurez compris, cette bonne volonté n’est pas partagée.

Petite anecdote. Lorsque Takeshi Obata est venu à Japan Expo, Kana avait sorti un tome de Death Note en avant-première, et imposé l’achat de deux tomes de la série pour pouvoir participer à un tirage au sort. Avec, à la clé, une dédicace de l’auteur. Pour en avoir discuté avec un libraire spécialisé en province – donc en dehors de la région parisienne, que nous pourrions imaginée la seule véritablement touchée par ce phénomène – cela s’était fortement ressenti sur ses ventes ; d’autant plus que des visiteurs avaient pris deux exemplaires du dernier tome en date pour le tirage au sort, pour ensuite revendre le second à leurs ami·e·s.
Et nous parlons d’une des séries les plus vendues de son époque, donc de nombreuses librairies ont dû le sentir passer (par contre je me contrefiche des centres commerciaux culturelles et des gros sites de vente en ligne).

Vous vous en doutez grâce à mon introduction : non seulement, Kaze Manga a effectivement proposé au moins une exclusivité cette année, mais en plus, ils ont franchement abusé.
Le 19 Juin 2019, l’éditeur sortait le tome 8 de The Promised Neverland. Série lancée en 2018 et dont il s’est écoulé entre 50.000 et 100.000 exemplaires du premier volume, en faisant dores et déjà une des licences les plus fortes du marché français avec 1.5% de parts de marché à elle-seule. Pour vous donner une idée, Akata détenait 1.4% de parts de marché en 2018, The Promised Neverland fait donc mieux qu’un éditeur certes petit mais bien connu du lectorat français. Un succès monstrueux.
Le tome 9 est prévu pour le 21 Août 2019, mais vous devinerez aisément ce que le public de Japan Expo pouvait tranquillement acquérir sur le stand de l’éditeur, six semaines avant la sortie officielle.
Je connais des libraires qui doivent avoir sérieusement mal aux fesses.

Entendons-nous bien. Kaze Manga n’était pas le seul à proposer une exclusivité pour l’événement. Ki-oon vendait ainsi le premier tome de sa nouveauté Gigant – par l’auteur de Gantz – lui-aussi prévu pour fin Août. Mais il y a aussi la manière de faire.
Comme l’explique Kobito, libraire à Paris, la pratique n’est pas inhabituelle, mais la politesse voudrait que les maisons d’édition préviennent à l’avance, comme l’a justement fait Ki-oon. Car dans ces cas-là, il·elle·s savent que les ventes vont diminuer – à plus forte raison lorsqu’il existe un tel écart entre cette « avant-première » et la sortie officielle – et vont ainsi adapter leurs commandes en fonction. Cela n’a rien d’anecdotique : en cas de commande trop importante, non seulement il·elle·s devront retourner les invendus, mais il·elle·s ne pourront obtenir que des avoirs et non un remboursement. Cela a donc un impact concret sur leur trésorerie.
Sauf que Kaze Manga ne l’a pas annoncé, menant à des commandes d’autant plus conséquentes que nous parlons d’une des séries les plus vendues à l’heure actuelle.

Tout porte à croire que Kaze Manga a tout fait pour cacher cette exclusivité. Nous pourrions logiquement penser que sortir le dernier tome en date de leur nouveau titre à succès, qui plus est pour Japan Expo, représenterait un événement d’importance, et que l’éditeur communiquerait largement dessus. Il est globalement très actif sur les réseaux sociaux. Pourtant, aucune annonce, aucune mention de cette exclusivité, aucune photographie de leur stand montrant le tome en question, et il faudra attendre les retours des visiteurs pour découvrir qu’il était disponible. Un comportement digne d’un vendeur de contrefaçon HK. Pire : l’éditeur a publié plusieurs photos montrant des « influenceurs » tenant fièrement le dernier tome de plusieurs de leurs licences à succès, sur leur stand. Mais de nouveau, nulle trace de ce volume « fantôme » de The Promised Neverland : la série s’arrête pour l’instant au tome 8.
Cela donne vraiment l’impression qu’ils savaient qu’ils ne devraient pas faire ça, et essayaient de le cacher. Comme des enfants qui auraient peur de se faire taper sur les doigts. N’étant pas versé dans ce domaine, je me demande si proposer un livre à la vente aussi longtemps avant sa sortie officielle est seulement légal.

Ce qui rend cette pratique d’autant moins acceptable, c’est que nous ne parlons pas d’un petit éditeur qui aurait eu besoin de ce genre d’astuce pour payer son emplacement à Japan Expo ; ou alors, c’est qu’il faudrait sérieusement revoir le prix desdits emplacements ! Nous parlons de Kaze Manga, filiale de Viz Media Europe, elle-même filiale de Shueisha et Shogakukan (je suis un peu perdu dans l’organigramme mais vous saisissez l’idée). Nous parlons de l’éditeur de Platinum End, Black Clover, et – donc – The Promised Neverland ; pour ne citer que les licences présentes dans le top 20 des meilleures ventes de manga en France en 2018. Un éditeur qui, à ma connaissance, n’a même pas l’excuse d’avoir publié ce manga en avance afin d’accompagner la venue des auteurs à Japan Expo.
Tandis que d’autres éditeurs, bien moins fortunés, bien moins massifs, respectent les libraires, et respectent le public qui ne peut se rendre en convention. Certains font même venir des artistes ! En même temps, s’ils utilisaient les mêmes pratiques mesquines, ils seraient peut-être justement plus fortunés.
En tant que lecteur, l’image que je possède d’une maison d’édition peut jouer dans mes décisions de commencer telles ou telles nouveautés. En l’occurrence, Kaze Manga a encore baisser dans mon estime.

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2 commentaires pour … Et pour quelques euros de plus

  1. Jenn dit :

    Très bon article ! Ils avaient déjà fait le coup l’année dernière puisque j’ai pu trouver un tome de Takane et Hana prévu pour le mois d’Août suivant. Idem, pas de communication, limite planqué au milieu d’autres titres shôjo parus depuis un moment…
    Delcourt / Tonkam avait aussi proposé le deuxième tome de Fruits Basket Another lors du salon (d’ailleurs aucune communication depuis un an sur la suite).

    On le sait que, chaque année, Japex va impacter nos ventes. On le sait que les éditeurs vont proposer des exclus. Mais comme le dit Kobito, ce qu’on veut, c’est être mis au courant pour pouvoir aligner nos commandes. Là, tout ce qui ressort, c’est cette impression de se faire couillonner continuellement.

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  2. Cyril dit :

    A noter que le roman était également proposé en avant-première à la Japan expo, ainsi que la version collector réunissant le manga et le roman. Ce dernier ne m’intéressant pas, je me suis contenté du tome 9. Avant la Japan, Kaze a effectivement fait le strict minimum niveau com, à la fois pour les titres disponibles et pour les goodies offerts (message facebook : ce sera la surprise sur place ; et de fait, il n’y avait rien de bien intéressant)

    Pour ma part, j’achète beaucoup à la Japan expo pour 3 raisons : les goodies (et comme j’en prends aussi pour mon neveu, ça augmente encore les tomes que je prends), les dédicaces (l’Albator d’Alquié pour cette année) et, moins rationnel, l’ambiance, qui pousse à acheter des tomes que j’aurais le plus souvent acheté d’occasion.

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