Switch Love : un Gars, une Fille

Je rêve d’un temps où je n’étais pas sensibilisé aux questions sexistes et LGBT-phobes, un temps où les mots « masculinité » et « toxique » n’avaient aucun sens apposés l’un à l’autre. Un temps où je pouvais lire un manga sans trop m’interroger sur le message qu’il délivrait en matière de relation homme/femme. Un temps révolu.
A choisir, je me préfère tel que je suis désormais. Si problème il y a, je considère qu’il vient avant tout de l’œuvre qui me fera réagir.
Aujourd’hui, nous allons parler de Switch Love.

Switch Love (Kanojo ni Naru Hi) est une série en quatre volumes d’Akane Ogura et prépubliée dans le magazine shôjo Lala DX de l’éditeur Hakusensha. Elle a dû connaitre un certain succès au Japon, puisqu’il en existe un manga dérivé nommé Kanojo ni Naru Hi Another, que nous appellerons Switch Love Another faute de traduction française (enfin si on peut dire) officielle. Le premier tome vient d’être publié par Delcourt Tonkam, éditeur dont je me suis largement détourné depuis quelques années (cela correspond bizarrement au moment où Akata est devenu éditeur indépendant), même s’il leur arrive encore de proposer quelques titres intéressant, tels que Kiss Him Not Me (Watashi ga Motete Dôsunda). Mais globalement, nous dirons que ce n’est pas la joie.

Le synopsis officiel fourni par Delcourt Tonkam est le suivant : Dans un monde où le sexe est déterminé par la démographie, Miyoshi et Mamiya sont rivaux et en compétition pour tout et rien. Mais un jour, après un malaise, Mamiya revient avec de belles courbes féminines et les cheveux longs. Miyoshi est troublé. Que va devenir leur relation sachant que Miyoshi a peur des femmes et que Mamiya est devenu une magnifique jeune fille?
J’avoue que cela m’intriguait, malgré une couverture fonctionnant plutôt comme un repoussoir. Mais le fait qu’il s’agisse d’une série destinée à un public féminin me rassurait quant au traitement du sujet, qui pourrait aisément devenir graveleux entre de mauvaises mains. Il ne m’en fallait guère plus pour commander le premier tome. Verdict ?

Honnêtement, je suis rarement sorti aussi décontenancé à la lecture d’un manga. Dans un sens, ce premier tome a attisé ma curiosité, et aborde certaines de ses thématiques de manière intéressante. Mention spéciale à une fin inattendue, qui me fait me demander ce que la mangaka va pouvoir raconter par la suite. Nous saluerons aussi les deux personnages principaux, qui assument pleinement leur relation.

Néanmoins, je ne lirai pas la suite, car je ne doute pas un seul instant d’en sortir déçu, trouvant ma propre curiosité très mal placée. L’autrice présente son histoire comme un BL dont un des personnages deviendrait une femme, ce qui signifie que c’est vraiment le changement de sexe (involontaire) d’un des protagonistes qui va leur permettre de se réveiller à leurs sentiments, dans une relation parfaitement hétérosexuelle. Miyoshi a beau expliquer qu’il aimerait Mamiya qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme, la question ne se posera jamais de manière concrète, et il n’aura donc jamais à assumer ses propos ou à apporter la preuve de ce sentiment. Cela aurait pu fonctionner si l’histoire avait été traitée avec plus de subtilité, s’il y avait des éléments suggérant qu’ils avaient des sentiments autres que purement amicaux que cette situation hors-norme auraient révélés, mais ce n’est pas le cas. Là, c’est juste l’histoire d’un mec dont le meilleur pote devient une fille sexy, certes un peu garçonne mais qui se féminise au fil des pages.

Les problèmes ne s’arrêtent pas là, entre une fille sexy très entreprenante envers son puceau de meilleur ami (la couverture du premier tome annonce la couleur), et ce-dernier qui doit lui rappeler régulièrement qu’elle est fille, qu’elle n’a plus autant de force qu’avant, et qu’elle doit par conséquent faire attention à son comportement lorsqu’elle se trouve en présence d’hommes (ce qui passe par lui interdire de demander à d’autres hommes de lui passer de la crème solaire dans le dos). Nous avons donc une série qui responsabilise le personnage féminin pour les problèmes qu’elle pourrait rencontrer avec des hommes dont le comportement n’est lui jamais remis en question.
Ce qui est sans doute réaliste, mais n’en demeure pas moins puant.

Et c’est vraiment cette accumulation – entre les pauses de Mamiya, le côté mâle protecteur de Miyoshi, et leur relation très hétéronormée – qui fait de Switch Love une lecture compliquée que je ne peux décemment pas recommander. Il pose trop de problèmes, et l’autrice présente à travers son histoire une vision du monde à laquelle je ne peux pas souscrire. A moins qu’elle n’arrive tout simplement pas à justifier la relation entre les deux protagonistes de manière autre que « moi Tarzan, toi Jane », ce qui dans ce cas pose surtout des questions sur ses talents de narratrice.
Quelle qu’en soit la raison, je ne peux pas cautionner ce que j’ai lu, je ne peux pas ne pas voir ce qui me dérange dans cette série.

Switch Love n’est même pas mauvais en soi. Il m’est arrivé de lire des manga moins passionnants, moins bien écrits, moins bien dessinés… et avec un sous-texte largement plus positif.
Malheureusement, des œuvres comme celles-ci participent à véhiculer une image archaïque du genre, des relations homme/femme, et de la sexualité. Une œuvre qui, en l’occurrence, est publiée dans une collection shôjo, donc pensée par son éditeur français comme destinée à un public de jeunes filles et d’adolescentes. Et c’est probablement là le principal problème.

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3 commentaires pour Switch Love : un Gars, une Fille

  1. Tama dit :

    J’ai lu cette oeuvre et sa « suite » (qui n’en ai pas une même si on retrouve les personnages principaux de switch love).
    Je passerai sur le titre affreux de switch love pour me concentrer sur le contenu. J’ai bien aimé les deux titres même si comme toi je tique sur les mêmes choses, notamment la conception genrée des rôles de chacun. Il existe des tas d’œuvres avec des personnages qui se retrouvent dans des corps qui ne sont pas les leurs mais je trouve qu’ici la dichotomie homme/femme est bien plus marquée. Je veux bien croire que les différences physiques ont un impact tout comme les hormones mais je ne comprends pas pourquoi on doit sans cesse faire de remarques à Mamiya sur son nouveau genre. J’ai souvenir d’un passage où elle vient à la rescousse d’une jeune femme qui se fait emmerder. Myoshi lui fait remarquer qu’elle ne devrait pas faire ça car c’est une femme, que c’est dangereux. Autant je peux comprendre le « ça peut être dangereux, ça peut mal tourné, il aurait pu avoir un couteau etc. », autant le classique  » tu ne peux pas faire ça puisque tu es une femme ou c’est un travail d’homme » est très agaçant. C’est bien dommage car je trouve le personnage de Mamiya très intéressant, très libre, très ouvert très à l’aise avec son corps et les autres.
    Il y a également les petites phrases comme « puisque tu es devenue une femme c’est normal que tu t’intéresses aux hommes », comme si les deux vont de soit (d’ailleurs je crois que la mangaka fait une pirouette après en faisant dire à Mamiya qu’il jouait les hommes hétéro, vu qu’il sortait avec plein de filles). Pourtant, dans « another » on peut voir des personnes dont le changement de sexe ne change pas les préférences sexuelles…
    La suite de switch love s’intéresse au développement de la relation Mamiya et Myoshi (le fait que surtout Myoshi doit gérer sa jalousie), le passé de Mamiya avec sa mère, l’émergence en générale et surtout parler des problématiques auxquels doivent faire face les personnes « émergées » (un type de transphobie). Ce qui est étrange c’est que dans le premier volume, je n’ai pas souvenir que ça posait problème. J’ai l’impression que la mangaka essaie d’épaissir son univers mais c’est un peu chaotique.

    Je trouvais que le titre changeait un peu du reste dans son aspect un peu « fantastique » et le fait d’aborder certaines problématiques sauf que c’est maladroit je pense et pas forcément subtil.

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    • Gemini dit :

      Merci pour ton retour sur cette série ! Je confirme que dans le premier tome, les camarades de classe de Mamiya sont avant tout subjugués par son nouveau corps et la considèrent à 100% comme une femme, sans la moindre forme de discrimination. Avec notamment une séquence de photographies en maillot de bain sur la plage.

      Ce que tu exprimes sur la suite ne m’étonne pas vraiment, la série semble continuer à traiter de thématiques intéressantes mais avec une vision extrêmement genrée et sexiste, ou tout simplement maladroite – ce qui en l’occurrence revient au même. Et c’est vraiment dommage, il y avait des choses à sauver dans Switch Love.

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      • Tama dit :

        De rien ^^
        Je pense que j’achèterais le titre malgré les reproches que je peux lui faire (mais ça sera pas prioritaire). Je me demande si le titre n’était pas au départ juste 1 chapitre (ou un 1 volume) qui a été rallongé, ce qui fait que parfois ça sent le raccrochage de wagon (ou les incohérences). Oui il y a des choses à sauver, le titre tente des trucs et je pense qu’il y a largement pire ou du moins plus insidieux dans le ton sexiste/genré dans certains mangas destinés à un public féminin.
        Bref, militons pour des titres « shojo » de qualité !

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