Dix comics à lire au coin du feu

Dans un style complètement différent, et pour mieux rappeler que ce blog est aussi consacré à des sujets sans lien direct avec le Japon, je vous propose une sélection toute personnelle de dix comics récents, de qualité, avec pour point commun de mettre en scène d’excellents personnages féminins.
Bonne lecture à toutes et à tous.

Batgirl of Burnside par Brenden Fletcher, Cameron Stewart et Babs Tarr
Le lancement par l’éditeur DC Comics de ce qu’il appela alors le New 52 fût pour moi l’occasion d’enfin me plonger dans ses publications, puisqu’il s’agissait de publier 52 nouvelles séries. Je comprendrai plus tard que lancer régulièrement des numéros #1 correspondait avant tout en une technique commerciale destinée à attirer de nouveaux lecteurs. Ce qui, en l’occurrence, a très bien fonctionné sur moi, puisque je me suis retrouvé à tester plus d’une vingtaine de titres. Dont Batgirl par Gail Simone, une série que j’ai trouvée très classique, très dispensable, et dont je me suis rapidement détourné.
Alors pourquoi en parler ? Car DC Comics a réussi à relancer la série non pas une mais deux fois durant la période qu’a duré le New 52. Et la seconde version, intitulée Batgirl of Burnside, m’a tout de suite bien plus intéressée. Justement car beaucoup moins classique que la série précédente.
Le Batgirl de Gail Simone marquait une rupture dans l’histoire de Barbara Gordon. L’héroïne avait été grièvement blessée par le Joker dans une histoire racontée par Alan Moore, et avait passé plusieurs années dans un fauteuil roulant. Elle n’avait pas abandonné sa carrière de combattante du crime pour autant, et était devenue Oracle, spécialisée dans le support logistique. Au début du New 52, nous apprenions qu’une opération et une longue rééducation lui permettaient désormais de remarcher, et c’est une Barbara miraculée mais aussi traumatisée qui arpentait désormais les rues de Gotham.
Dans Batgirl of Burnside, Barbara décide de prendre du recul en déménageant à Burnside, dans la banlieue de Gotham. L’occasion pour les auteurs d’apporter une véritable modernité à la série. Nouveau costume, nouvel environnement, nouvel entourage, et surtout une mise en avant de la jeunesse du personnage, quitte à lui donner un léger côté hipster. Batgirl avait toujours été une passionnée de technologie, aspect qui se trouve ici encore renforcée. Modernité aussi dans la représentation de la société et dans un trait très agréable à l’œil.
Les nouvelles aventures de Batgirl renouvellent complètement l’héroïne, la dynamisent comme jamais, et c’est un régal à suivre. D’autant que la série ne dure au final que trois tomes (ce qui reste beaucoup trop court à mon goût).

DC Bombshells par Marguerite Bennett et Marguerite Sauvage
Les DC Bombshells sont à l’origine une gamme de figurines revisitant les personnages féminins de l’éditeur DC Comics à la sauce bombshells ; c’est-à-dire sous la forme de pinups et de figures emblématiques de la Seconde Guerre Mondiale, comme le célèbre poster « We can do it » ou les joueuses de l’éphémère All-American Girls Professional Baseball League.
J’ignore quelle idée saugrenue a pu pousser DC Comics à lancer un comics inspiré de ces figurines. La bonne nouvelle, c’est que le concept tient sur un post-it et qu’il ne s’agit pas d’un mythe intouchable de l’éditeur comme peut l’être la série régulière de Batman, laissant toute latitude à l’équipe créatrice. Equipe bâtie autour de la scénariste Marguerite Bennett, déjà connue au moment du lancement de ce comics pour ses portraits de femmes et ses personnages LGBT. Un choix tout sauf innocent et qui va rapidement se révéler payant.
Il y aurait deux façons de prendre DC Bombshells. Comme une relecture intelligente de la Seconde Guerre Mondiale mettant en scène les héroïnes emblématiques (et moins emblématiques) de DC Comics, ou comme les aventures trépidantes de personnages féminins hors-du-commun. L’autrice a parfaitement cerné les spécificités de chaque protagoniste et le rôle que chacune pouvait jouer dans ce nouvel environnement, et le résultat surprend mais ne déçoit jamais. Wonder Woman incarne l’ultime figure féministe, inspiratrice et émancipatrice, Catwoman une espionne italienne prêtant sa loyauté au plus offrant, Question une ancienne combattante de la Guerre d’Espagne et résistante au Franquisme, Mary Marvel une jeune déportée juive, Supergirl un outil de la propagande soviétique, pour ne citer que ces exemples. La multiplication des personnages pourrait donner l’impression de rendre le récit inutilement complexe, il permet surtout de multiplier les situations, sur tous les fronts à travers le monde, y compris au cœur même des USA. Pour un lecteur habitué de cet univers, c’est un plaisir de découvrir la fonction dévolue à chacune. Pour les autres, inutile de les connaitre car cela n’empêche nullement la série de proposer un récit enlevé dans une étonnante variation autour de la Seconde Guerre Mondiale.
J’avais commencé DC Bombshells pour son concept et son chara design, je continue à le lire pour ses personnages incroyables et son aventure passionnante.

Giant Days par John Allison
Depuis quelques temps, je me suis pris d’affection pour le label Boom! Box de l’éditeur américain Boom! Studios. Un label devenu pour moi véritable synonyme de qualité, et dirigé par l’autrice et responsable éditoriale Shannon Watters. Les entretiens qu’elle a accordés aux médias américains donnent une bonne idée du projet éditorial derrière Boom! Box. Il s’agit de créer des comics pour tous les âges, colorés, positifs, avec un soin particulier apporté aux personnages, en particulier féminins. Ce sont aussi des comics laissant la possibilité à leurs auteurs (souvent issus du webcomics) de s’exprimer, de proposer des titres plus personnels que ce qu’ils écrivent habituellement pour d’autres éditeurs. Ce que Shannon Watters ne dit pas, c’est qu’il s’agit surtout du fer de lance du complot féministe LGBT+ international. A tel point que, et cela l’amuserait presque, des parents ont fini par interdire à leurs enfants de lire Lumberjanes (voir plus bas), par peur d’une mauvaise influence.
L’histoire de Giant Days se déroule à l’université pas du tout fictive de Sheffield, en Angleterre. D’ailleurs, je ne doute pas que l’auteur soit Anglais, certaines situations me rappellent trop mon propre vécu sur un campus britannique. Nous suivons trois étudiantes en première année, voisines de chambre devenues amies par la force des choses. D’abord Susan, étudiante en médecine, fausse cynique, authentique fumeuse, et nantie d’un sens très personnel de l’hygiène. Ensuite Daisy, boule de bonne humeur et de positive attitude au-delà du raisonnable. Enfin Esther, gothique au cœur d’artichaut avec un véritable talent pour attirer les catastrophes.
Giant Days correspond parfaitement aux spécificités du label Boom! Box telles que présentées par Shannon Watters. L’intérêt de ce titre en particulier réside avant tout dans ses personnages, dans leur humanité, leurs qualités, et leurs défauts, plus que dans ce qu’elles vivent au quotidien. Non pas que leurs aventures ne suffisent pas à accrocher le lecteur, mais cela reste des situations de la vie de tous les jours (enfin presque) pour des étudiantes anglaises, sans le fantastique d’un Lumberjanes.
L’auteur a parfaitement capté l’essence de ses héroïnes, et arrive à les rendre aussi attachantes que crédibles malgré un comportement parfois extrême. Elles forment un trio étrange, mal assorties mais à la fois tellement complémentaires. Quoi qu’il puisse leur arriver, c’est donc toujours un plaisir de les suivre.
En outre, il s’agit d’un titre souvent très drôle, rempli de bons mots et d’un regard parfois féroce sur l’environnement qu’il dépeint, et la truculence des protagonistes ne s’arrête pas aux héroïnes. Mais c’est aussi un comics qui, sans être dur, sait se montrer touchant ou jouer avec les émotions de ses personnages. Ne serait-ce que parce que leur vie amoureuse est bien loin d’un long fleuve tranquille. L’humour permet de faire passer des situations parfois compliquées, comme lorsqu’un professeur assistant va délibérément baisser les notes d’Esther après leur rupture.
Je prends énormément de plaisir à découvrir chaque nouveau tome de Giant Days. Graphiquement, la série est très agréable à l’œil, et l’auteur possède un véritable talent pour faire vivre ses héroïnes sous nos yeux. Après, si vous voulez des super-héros et des guerres intergalactiques, vous vous êtes franchement trompé d’adresse !

Gotham Academy par Brenden Fletcher, Becky Cloonan et Babs Tarr
Le New 52 fût marqué par plusieurs tendances, avec à la fois des séries d’un classicisme achevé, et d’autres beaucoup novatrices, ou du moins essayant de proposer quelque chose de neuf, sans doute plus proche de ce que nous pouvions alors trouver chez certains éditeurs indépendants ou webcomics. Avec une équipe créatrice très proche de celle de Batgirl of Burnside, aux influences japonaises revendiquées, Gotham Academy se situe clairement dans cette seconde tendace.
Lorsque je parle de cette série, j’ai tendance à la décrire comme Les Disparus de Saint-Agil dans l’univers de Batman. L’histoire se déroule comme son nom l’indique à Gotham Academy, pensionnat au passé prestigieux, ce qui signifie bien évidemment qu’il regorge de nombreux secrets et encore plus de souterrains. Olive Silverlock vient d’y être admise grâce à une bourse de la fondation Wayne, ce qui est forcément suspicieux, et va rapidement être impliquée dans les mystères entourant l’académie.
A l’instar de Batgirl of Burnside, il s’agit d’un comics moderne avec des personnages féminins mémorables ; d’ailleurs ses héroïnes Olive et Maps représentent un des points forts du titre. Surtout Maps, la roliste passionnée de mystère et de cartographie, toujours prête à se lancer à l’aventure (et à jouer les Robin à l’occasion). La série fonctionne essentiellement comme une succession d’enquêtes tournant autour de l’établissement, de ses origines, mais aussi de son étrange héroïne. Le tout avec une bonne dose de magie et de chauve-souris, Gotham oblige. Le groupe de personnages principaux fonctionne comme le Scooby Gang, qu’il s’agisse de celui de Scooby Doo ou de Buffy contre les Vampires.
Nous pourrions reprocher à la série une réduction des enjeux, puisque plusieurs figures bien connues de l’univers de Batman se retrouvent ici à jouer les professeurs, donnant de précieux indices sur certains événements à venir. Cela n’était sans doute pas nécessaire mais ne constitue pas non plus un défaut majeur. Cette réduction apporte finalement une légèreté bienvenue à la série, par rapport à d’autres titres de l’univers Batman, faisant que je l’ai trouvée particulièrement agréable à suivre.

Lumberjanes par Grace Ellis, Noelle Stevenson, et Shannon Watters
Lorsque je reçois un comics, j’ai pour habitude de vérifier la date de sortie du prochain tome pour l’ajouter à mon agenda. C’est en regardant pour Gotham Academy que je découvre l’existence d’une mini-série confrontant les personnages à ceux de Lumberjanes, un titre dont je n’avais jamais entendu parler, et qui avait la particularité de sortir chez un éditeur concurrent. En attendant la publication en recueil de cette mini-série, je décide de jeter un coup d’œil à Lumberjanes.
Mal, Molly, April, Jo, et Ripley passent leurs vacances dans un camp des éclaireuses Lumberjanes et forment la tribu Roanake. Un camp pas comme les autres, laissant une liberté accrue à ses pensionnaires, et surtout perdu au milieu d’une forêt regorgeant de mystères en tout genre. De quoi satisfaire la soif d’aventure de nos cinq héroïnes ? Ce qui est sûr, c’est que le côté « environnement anodin qui ne l’est pas tant que ça » fait effectivement penser à Gotham Academy (ainsi qu’à Gravity Falls pour l’aspect sylvestre). Ce qui justifie immédiatement le lien entre les deux séries. Ça et les personnalités des protagonistes, qui dans les deux cas participent énormément à leur charme.
Lumberjanes représente le parfait exemple des séries progressistes que j’apprécie tout particulièrement en ce moment : écrit par des femmes, sans doute pour un public d’adolescentes (ce qui ne l’empêche pas de toucher un lectorat bien plus large), elle repose sur des figures de jeunes filles fortes, indépendantes, d’origines et d’orientations diverses, loin de se reconnaitre dans les canons de la féminité tels que véhiculés par l’imagerie dominante. A l’inverse, les quelques personnages masculins restent secondaires, et incarnent des valeurs plus volontiers féminines. Le côté féministe est revendiqué (les personnages citent souvent des figures historiques pour la plupart inconnues en France), tout comme un certain sentiment antireligieux (toute référence biblique ayant été bannie de la communauté). Après, entendons-nous bien : si cette volonté des autrices de briser les clichés est salutaire et hautement appréciable, il ne s’agit pas non plus du seul attrait de ce titre, ni même du principal à mon sens.
Car la véritable force de Lumberjanes, c’est l’Aventure (notez le grand A). Nos héroïnes se passionnent pour les mystères, les légendes, bref l’inconnu, et la forêt dans laquelle elles évoluent leur fournit un cadre idéal : monstres en tout genre, portails dimensionnels, artefacts magiques, elles ne sont jamais au bout de leur surprise. Et les lecteurs non plus, car les autrices arrivent à proposer des trames toujours surprenantes et imprévisibles. Nous ne sommes jamais en terrain connu. En même temps, au fur et à mesure de leurs pérégrinations, nous comprenons que ce n’est pas un simple hasard si la forêt regorge d’autant de secrets, ni si les tribus Lumberjanes portent des noms inattendus pour des éclaireuses. Entre deux exploits, nous les suivons dans leur quotidien au camp, même si jamais au grand jamais elles ne feront quoi que ce soit de « normal » (à moins qu’elles le fassent de travers) ; même les badges à accumuler, pratique typique des éclaireuses, laissent à penser qu’ils ont été imaginés par des esprits malades et adeptes des jeux de mots foireux (« Everything under the sum », « Friendship to the craft »,…)
Si les personnages se mettent souvent en danger, c’est toujours traité avec le sourire, comme si les héroïnes ne risquaient rien (jusqu’au jour où elles risqueront réellement quelque chose), et seule leur cheftaine semble saisir la situation là où les Roanake voient surtout l’excitation du moment. Une approche largement favorisée par un trait épuré et une utilisation de couleurs vives.
Lumberjanes parait pensée pour le format TPB, puisque les histoires sont organisées sous la forme d’arcs de quatre chapitres regroupés chacun dans un volume (même si la première histoire couvre en réalité les deux premiers TPB). Il s’agit pour moi un véritable coup de cœur. Parce que les héroïnes sortent des sentiers battus et s’avèrent immédiatement attachantes, car la série propose de grandes aventures accompagnées de beaucoup d’humour (les descriptions des badges entre chaque chapitre sont un modèle du genre), car l’histoire repose sur de nombreux secrets se révélant au fur et à mesure, et parce que mine de rien j’apprécie le dessin même s’il change des standards de DC Comics et Marvel Comics et pourra donc surprendre de prime abord. Je prends un immense plaisir à parcourir chaque tome, même si je les trouve beaucoup trop court (seulement quatre chapitres chacun) à mon goût.
Comparativement, la mini-série mentionnée tantôt n’arriva pas à tirer pleinement parti de ses deux univers, et ne s’avère digne d’aucune de ses deux œuvres d’origine.

The Mighty Thor par Jason Aaron
Depuis quelques années (même si le phénomène semble s’être amoindri), il existe une véritable volonté chez Marvel Comics d’apporter de la diversité dans ses publications. Ce qui s’accompagne souvent de l’arrivée de jeunes auteurs et autrices aux idées neuves, ce qui n’est pas le cas ici. Une politique diversement appréciée de la part du lectorat, voire pas appréciée du tout comme ce fût le cas pour le pourtant excellent Mockingbird. Si cela concerne notamment Ms Marvel, un des cas les plus emblématiques reste The Mighty Thor.
La particularité du personnage de Thor est que n’importe qui peut se retrouver investi de ses pouvoirs, à condition de s’en montrer digne et de soulever le marteau Mjolnir. Etre le fils d’Odin est souhaitable mais pas indispensable. De fait, de nombreuses personnes ont un jour été gratifiées des attributs du Dieu du Tonnerre, par hasard ou car le poste était vacant. Ce qui inclut un extraterrestre à tête de cheval, la mutante Storm, ou encore une grenouille. Mais il s’agissait d’événements temporaires, ou de nouveaux personnages destinés à devenir secondaires. Ici, changement de cap, puisque le Thor de base n’est plus digne d’utiliser Mjolnir, et se trouve remplacé par une femme à l’identité mystérieuse.
Femme dont je ne dirai rien, préférant garder la surprise. Il s’agit d’ailleurs d’un des éléments-clés de ce comics : pour les autres protagonistes, il importe peu qu’elle soit une femme – même si Odin est ouvertement phallocrate, et que Boucle d’Or doit certainement prendre comme castrateur d’être déposséder de son attribut par une représentante du sexe faible – le problème vient surtout du fait qu’elle ne soit pas la Thor d’origine. La série joue plus là-dessus – et sur la façon qu’aura cette nouvelle héroïne de gérer ses pouvoirs divins – que sur le genre de cette-dernière. Il n’empêche qu’elle possède une sacrée classe, et que ses origines – que je vous laisserai découvrir – lui apportent une véritable profondeur, et des enjeux qui lui seront propres.
Outre son héroïne charismatique en diable, ce titre dispose d’un atout de taille : Jason Aaron. Ancien auteur du label Vertigo, il est depuis passé notamment sur Wolverine & The X-Men, et cela fait plusieurs années qu’il officie sur les aventures du Dieu Asgardien lorsque celui-ci se trouve obligé de passer le marteau à quelqu’un d’autre. Il possède la crédibilité, l’expérience, mais surtout le talent, puisqu’il ne serait évidemment pas resté aussi longtemps sur un comics aussi prestigieux s’il n’avait pas réussi à y apporter sa patte et à fidéliser son lectorat. Avec The Mighty Thor, il nous propose un récit toujours aussi enlevé et efficace, mais avec ce petit truc en plus apporté par l’apparition de cette nouvelle Thor.

Ms Marvel par G. Willow Wilson
Ms Marvel est apparu dans les années 70, à l’époque où la vague féministe aux USA a poussé les éditeurs à proposer plus de figures féminines. Figures souvent dérivées de personnages masculins, comme c’est encore le cas ici, puisque Carol Danvers, la Ms Marvel des origines, tire son nom de l’agent Kree Mar-Vell, alias Captain Marvel. Et pour cause, c’est aussi de lui qu’elle reçut ses pouvoirs, lorsqu’ils furent victimes d’une explosion qui transféra une partie des capacités de l’alien à la jeune Américaine. Depuis, Carol Danvers a changé plusieurs fois de nom de code et l’alias Ms Marvel a transité d’une personnage à l’autre au fil du temps. Jusqu’à tomber entre les mains de Kamala Khan.
Kamala Khan est une lycéenne du New Jersey, intelligente, travailleuse, et extravertie, fille d’immigrés pakistanais, coincée entre sa volonté d’être « comme tout le monde » – et par là, elle entend comme une Américaine de son âge – et l’héritage familiale, plus conservateur, qu’elle se doit d’incarner. Une situation compliquée qu’elle n’a pas choisie, qui la rend différente de la plupart des gens.
Je vais passer immédiatement au sujet le plus commenté sur la série : oui, Kamala est musulmane. Tout comme l’autrice, soit dit en passant. Et alors ? Les premiers chapitres jouent effectivement dessus, mais au final, il s’agit plus d’une question de tradition que de religion. La famille de Kamala vient d’un autre pays, et compte sur elle pour transmettre cette culture à ses enfants, afin que jamais ils n’oublient d’où ils viennent.
Ce qui distingue réellement Ms Marvel du tout-venant n’est pas son origine ethnique : c’est son âge ! Spiderman avait marqué les esprits car, à une époque où l’adolescent tenait dans les comics de super-héros un rôle de faire-valoir (Rick Jones) voire d’assistant (Robin), Peter Parker accaparait le devant de la scène. Adolescent, oui, mais héros, aussi. Un personnage dans lequel les lecteurs pouvaient sans doute plus aisément se reconnaitre, d’autant qu’il avait le profil du parfait petit asocial lecteur de comics (sans caricaturer). En leur temps, dans les années 80, les New Mutants ont aussi incarné la nouvelle génération, plus rebelle, parfois plus violente. Mais même si le temps s’écoule au ralenti sur Earth-616, tous ces gens-là ont fini par grandir ; et même s’ils n’avaient pas encore le droit de vote, ils n’en seraient pas moins apparus il y a déjà longtemps. Or, voilà que débarque Kamala, représentante de la Génération Y. Une génération parfois considérée comme perdue, irresponsable, inconstante, déconnectée des idéaux de réussite de ses parents mais ultra-connectée au réseau. Une génération que ses ainés ne comprennent pas, ou très mal. D’où conflit. Un conflit exploité par l’autrice.
A l’instar de Peter Parker, Kamala est une nerd, mais moderne. Ses activités la définissent en tout cas comme telle, surtout car elle s’investit dans chacune d’entre elles bien plus que le commun des mortels. Toutefois, il existe une grande différence entre les deux : Peter le vivait comme une malédiction, là où Kamala le prend très bien ; parce qu’elle partage ses centres d’intérêt avec ses amis, car le réseau la connecte à d’autres personnes comme elle, et parce qu’elle assume totalement son délire, n’hésitant pas à aller à l’école grimée en Captain America. Si elle se sent effectivement différente, si elle voudrait s’intégrer, c’est plus en raison de ses origines ethniques. Toujours est-il qu’elle s’impose rapidement comme une héroïne foncièrement positive, et dans le fond parfaitement normale (autant que peut l’être une fille qui écrit des fanfics Wolverine), en conflit avec sa famille et ses professeurs, débordante d’énergie,… Bref, une héroïne dans laquelle nous pouvons aisément nous reconnaitre.
Les particularités de ses aventures, quant à elles, ne tiennent pas uniquement à sa personnalité. Ms Marvel se voit comme une héroïne locale, qui affronte de fait des menaces locales, dans un New Jersey jusqu’ici dépourvu de figures héroïques. Ms Marvel me rappelle Runaways, autre série mettant en scène des adolescents – lesquels, pour le coup, rejetaient le qualificatif de héros, là où Kamala l’embrasse de toutes ses forces – et qui, surtout, utilisait l’univers Marvel Comics comme toile de fond, faisant évoluer ses protagonistes en parallèle des grandes fresques de l’éditeur, afin de leur insuffler un vent de fraicheur qui changeait radicalement du reste de sa production. Ms Marvel a pour elle de tout miser sur une héroïne attachante, héritière spirituelle et remise au goût du jour de Peter Parker, utilisée avant tout pour nous parler de sa génération et non pour l’envoyer combattre des menaces cosmiques. Un ton plus léger mais néanmoins accrocheur fait le reste, ainsi qu’un soin particulier apporté à l’environnement familial et quotidien de Kamala. Cela ne révolutionne pas grand-chose mais possède le mérite d’apporter du changement dans cet univers, profitant de la multiplication des titres pour proposer des traitements sensiblement différents du mythe du super-héros, tout en restant du Marvel Comics. Et vous savez quoi ? Cela fait du bien.

Paper Girls par Brian K Vaughan et Cliff Chiang
Brian K Vaughan est un de mes auteurs de comics favoris. Qu’il s’agisse de sa série Runaways ou de son passage sur Ultimate X-Men, j’adore son travail. Paradoxalement, même s’il s’agit d’un titre que j’apprécie, je trouve le succès de Saga disproportionné compte-tenu du fait qu’il me plait moins que d’autres de ses créations n’ayant pas connu un tel engouement. Parmi lesquelles Paper Girls, une de ses séries en cours d’écriture.
Paper Girls fait partie de ces comics que j’ai commencé sans même savoir de quoi ils parlaient. Le nom du scénariste m’aurait suffi, celui du dessinateur – Cliff Chiang, qui sortait d’une longue période sur une série dont je parlerai plus en détails plus bas – a définitivement fait pencher la balance en sa faveur. Je ne le regrette pas.
L’histoire commence avec quatre pré-adolescentes américaines, qui officient comme le titre l’indique comme livreuses de journaux (« paper girls » en Anglais). Pour l’une d’entre elles, il s’agit d’une première. Mais aucune n’oubliera ce qui va se passer ce jour-là, à condition qu’elles s’en sortent vivantes. Si la série démarre dans les années 80 – c’est à la mode, mais n’allez pas non plus vous imaginer un monde ultra-référencé comme une certaine production Netflix – nos héroïnes vont passer d’une époque à l’autre, perdues dans un conflit ne les concernant pas et cherchant avant tout à rentrer chez elles en un seul morceau.
Contrairement à ce que la couverture pourrait nous faire penser, Paper Girls est une série sur le voyage dans le temps. Elle raconte deux récits en parallèle : celui d’une guerre temporelle entre plusieurs factions de plusieurs époques (l’un des intervenants suggérant que le monde a commencé à partir en sucette à partir de l’élection d’un certain président américain), et celui de personnages confrontés à leurs alter-ego du futur, et aux choix qu’ils ont pu effectuer pour en arriver là. Des rencontres comme autant de révélations parfois difficiles à encaisser, à plus forte raison pour des gamines de 12 ans dont l’avenir ne ressemble en aucune façon à ce qu’elles auraient pu imaginer.
Le mélange fonctionne à merveille, puisque nous vivons l’histoire à hauteur des héroïnes. Des héroïnes très humaines, sans doute banales, mais avec chacune ses goûts, ses espoirs, sa personnalité, et surtout son avenir. Paper Girls se démarque grâce au talent d’écriture de Vaughan combiné au dessin immédiatement reconnaissable de Chiang, apportant au tout une identité propre. C’est d’autant plus agréable que la série a l’avantage de ne pas changer de dessinateur tous les quatre numéros (parfois moins), comme cela arrive sur de trop nombreuses séries. Non, là, l’ensemble reste parfaitement cohérent, et au service d’un scénario qui semble parfaitement savoir où il va. Cela fait bigrement plaisir.

Spider Gwen par Jason Latour
Le Spider Gwen de Jason Latour est le dernier titre que j’ai ajouté à cette liste. Il y avait d’autres candidats, mais aucun ne s’était imposé comme une évidence. Ce qui m’a convaincu de le choisir lui et pas un autre, c’est que le long run de Latour sur la série vient de s’achever, d’une façon parfaitement satisfaisante, en faisant une œuvre cohérente et se suffisant à elle-même ; ce qui n’est pas si fréquent chez Marvel Comics et DC Comics (même si je n’ai conservé pour cette liste que des comics bénéficiant de ces mêmes atouts).
Je ne comprends pas vraiment l’engouement récent pour Gwen Stacy, personnage clé de l’univers de Spiderman, dont la disparition a tellement marqué l’histoire du comics en général qu’elle est considérée comme ayant mis un terme au Silver Age. Rien que ça ! Un moment tellement emblématique que son éditeur n’a jamais fait ressusciter le personnage, contrairement à ses habitudes, sans doute car ce serait aussi contre-productif que de faire revenir Ben Parker. Mais cela n’interdit pas d’introduire des Gwen Stacy venues d’univers parallèles.
Spider Gwen part de la supposition suivante : que se serait-il passé si Gwen Stacy avait été investie de superpouvoirs arachnéens en lieu et place de Peter Parker ?
A bien y regarder, la différence entre le monde principal de Marvel Comics et celui de Spider Gwen ne s’arrête pas là, notamment car il regorge de versions alternatives de personnages bien connus sans liens directs avec Spiderman, donc qui n’auraient pas dû être affectés par ce changement. A l’instar d’Ultimate Spiderman, Spider Gwen consiste plus en une réactualisation du mythe de Spiderman à notre époque moderne (le premier étant apparu dans les années 60), en l’occurrence avec une jeune adulte dans le rôle-titre. Mais avec un J Jonah Jameson immuable, donc avec une « Spider Woman » considérée comme aussi criminelle que son alter-ego masculin.
Jason Latour arrive à se jouer de cet exercice en nous donnant sa propre vision du personnage, sans devoir recourir à tous les clichés attendus comme « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Gwen fait de son mieux pour gérer en parallèle son quotidien, ses amies, son père policier, et sa carrière d’héroïne, avec ses propres ennemis (dont un très étrange voleur à la tire nommé Bodega Bandit). Spider Gwen appartient à ces séries que nous pourrions qualifier de classiques, mais son récit délocalisé dans une réalité alternative laisse plus de libertés à son auteur. Elle se démarque grâce au scénario concocté par Jason Latour et une héroïne imparfaite, en questionnement constant, confrontée aux aléas de la vie mais qui décide malgré tout d’aller de l’avant. Une héroïne qui donne envie que nous la suivions, et que je suis impatient de voir sur grand écran dans le nouveau film d’animation Spiderman.

Wonder Woman par Brian Azzarello et Cliff Chiang
Précédemment, j’expliquais que lors du New 52, il ne fallait pas chercher l’originalité du côté des têtes de gondole de DC Comics – plutôt le classicisme, et selon les cas l’efficacité – faisant que la plupart m’avait plutôt déçu. Et uniquement la plupart, car au sein de ce renouveau de l’éditeur, il se trouve une série faisant figure d’exception géniale à cette règle : la Wonder Woman de Brian Azzarello et Cliff Chiang.
Lorsque je commence cette série, Wonder Woman est un personnage que je connais mal, dont je n’ai encore lu aucune aventure, et plus volontiers associée à l’image de Lynda Carter affrontant des nazis en combinaison moulante avec une musique kitsch. Grâce à la série d’animation Justice League et quelques recherches, je sais qu’elle possède des origines mythologiques, qu’elle combat le crime depuis les années 40, et qu’il s’agit d’une figure éminemment féministe. Comme pour beaucoup d’autres personnages, le New 52 fût pour moi l’occasion d’enfin lire un comics avec son nom sur la couverture. Ce sera mon favori de l’éditeur jusqu’à ce que son duo d’auteurs passe le flambeau.
Cette version de Wonder Woman repose sur une base simple : les origines mythologiques de l’héroïne. Diana ne va donc pas ici affronter des super-vilains voleurs de banque, mais bien un panthéon entier de divinités. Brian Azzarello connait ses classiques et nous propose l’histoire d’une Io moderne, américaine séduite par Zeus et dont le fruit de ses entrailles courrouce quelque peu Héra. Il faut dire que le Porte-Egide n’a rien perdu de ses mauvaises habitudes, quitte à laisser derrière lui une ribambelle de problèmes que notre héroïne devra résoudre – ou protéger selon les cas. Le scénariste en profite pour nous offrir une vision moderne d’Arès, revenir sur le rapport compliqué entre lui et Wonder Woman, dépeindre les secrets inavouables des Amazones, ou encore montrer comment certaines divinités s’adaptent à notre civilisation actuelle.
Il s’agit donc d’un récit intelligent, bourré de bonnes idées, mettant en scène l’héroïne la plus puissante et charismatique du comics américain, et qui pour ne rien gâcher possède l’avantage de se montrer passionnant de bout-en-bout. Le dessin de Cliff Chiang et la colorisation viennent apporter au titre une identité absolument unique, participant grandement à l’attrait de la série, puisqu’il propose ses propres variations autour des divinités classiques ainsi qu’un trait flattant la rétine.
Le propos du New 52 était de remettre la trop riche continuité de l’éditeur à zéro, ce qui ne sera pas réellement le cas. Toutefois, les auteurs de Wonder Woman n’ont pas oublié ce but premier, et conçoivent un titre parfaitement accessible pour un nouveau public, ne nécessitant aucun prérequis. Cela en fait la parfaite porte d’entrée dans l’univers du personnage.

FFV

Publicités
Cet article, publié dans Comics, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Dix comics à lire au coin du feu

  1. a-yin dit :

    Merci pour toutes ces suggestions de lecture qui se démarquent de ce qu’on peut lire un peu partout ailleurs pour ce qui est des comics. Un jour, j’arriverai à lire Ms Marvel! Je ne suis pas une grande fan de K. Vaughan, mais j’ai beaucoup apprécié le #1 de Paper Girls distribué pour faire de la pub au titre chez Urban. Depuis, j’ai très envie d’essayer. Je ne comprends pas trop le succès de dingue de Saga, je n’ai lu que le volume 1 et il est vrai que c’est bien fichu, mais Vaughan est surtout un malin qui donne un peu au public ce qu’il veut soit des hommes écrans, une baby-sitter insolite. Un jour il faudrait que je lise la suite (en biblio sûrement). Le dessin de Staples est chouette, ça doit aussi beaucoup jouer.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.