Tetsuya Tsutsui est-il un mangaka réac ?

Toute œuvre de fiction est politique. Car elles mettent en scène des relations entre individus et car l’auteur lui-même baigne dans une société politique, et pourra avoir des opinions politiques même s’il s’en défend ou ne les revendique pas. Les mangaka ne font bien entendu pas exception, et la lecture du premier tome de Noise, la nouvelle série de Tetsuya Tsutsui, m’interroge quant à sa vision du monde.

Tetsuya Tsutsui incarne une des histoires les plus étonnantes du marché du manga. Celle de deux petits Français qui, après avoir vu les portes de nombreux éditeurs japonais se fermer devant eux, décidèrent d’employer des méthodes alternatives pour trouver des titres prometteurs à publier chez nous. C’est ainsi qu’ils découvrirent Tetsuya Tsutsui, qui proposait alors ses travaux sur internet et allait devenir une pierre angulaire de leur jeune maison d’édition : Ki-oon. Pierre angulaire car l’auteur a rapidement réussi à s’imposer en France.
Pour ma part, il s’agit d’un mangaka que j’apprécie, sans non plus le compter parmi mes favoris, grâce à ses récits courts, haletants, et efficaces. Avec une préférence pour Poison City, malgré une fin assez faible, car le sujet me touche particulièrement et car il s’agissait pour lui d’un récit très personnel.
Néanmoins, l’intérêt que je porte à cet auteur se trouve aujourd’hui mis à mal.

Son premier titre publié par Ki-oon fût Duds Hunt, et il faut commencer par là pour comprendre l’origine de mon trouble. Série en un seul volume, j’estime qu’il existe deux façons de la présenter : à la fois comme l’histoire d’un ancien délinquant pris dans un jeu mortel, et comme celle d’une fille cherchant à venger son père après que ses assaillants aient échappé à la justice. Duds Hunt pourrait donc être pris comme un manga valorisant la vengeance citoyenne pour compenser l’échec d’une institution, en l’occurrence la Justice japonaise, incapable de punir efficacement des individus dont la culpabilité ne fait ici aucun doute.
A partir de ce constat, une question se pose : s’agit-il d’un reflet des opinions personnelles de l’auteur, en faveur d’une politique plus sécuritaire et d’un système judiciaire plus répressif, ou uniquement d’un moyen pour lui d’amener sa situation de départ, à savoir le jeu mortel dans lequel va se retrouver le personnage principal ?

Ne me trouvant pas à la place dans Tetsuya Tsutsui, j’ai décidé de lui laisser le bénéfice du doute. Néanmoins, ce sentiment désagréable, cette impression que dans ses œuvres, les institutions se montrent trop souvent incapables de défendre la population (et vont au contraire s’en prendre aux innocents comme dans Poison City), ne m’a jamais vraiment quitté. Cela m’a parfois rappelé l’auteur britannique Mark Millar, lequel a tendance à recourir à des procédés similaires, même si le concernant je considère avant tout qu’il cherche à se montrer faussement subversif et à choquer le bourgeois. J’avais une vision finalement assez proche concernant Tetsuya Tsutsui, dont je continuais à suivre les travaux sans déplaisir ; voire même avec un intérêt certain dans le cas de Poison City.
Puis vint Noise.

Comme toutes les nouvelles séries de l’auteur, Noise était attendue par de nombreux lecteurs, moi y compris. Sauf que jamais je n’aurais eu autant de mal à aller au bout d’un premier tome. Car à l’instar de Duds Hunt, il y aurait deux façons de présenter ce manga : soit comme l’histoire d’une petite communauté rurale confrontée à un acte abject, soit comme celle d’un citoyen ordinaire obligé de commettre un meurtre à cause de l’échec systématique des institutions japonaises.
Car c’est bien ce qui se déroule dans ce premier tome : le lecteur assiste à une succession d’erreurs et de décisions hasardeuses, poussant des individus n’ayant rien demandé à personne à se protéger eux-mêmes d’un sinistre personnage en lieu et place des autorités.

Avec Noise, Tetsuya Tsutsui semble vouloir cocher une à une toutes les cases de l’auteur réactionnaire.
Tout commence lorsqu’une femme contacte la police en raison du harcèlement qu’elle subit. Ses craintes sont prises très au sérieux, seulement les policiers s’avèrent incapables de la protéger, et son harceleur finit par s’en prendre à elle et la tuer.
La cause de cet échec : une hiérarchie qui va obliger les policiers à ne plus s’approcher du harceleur, après que celui-ci ait dénoncé publiquement les violences policières qu’il aurait subies, créant une vague d’indignation sur les réseaux sociaux et écorchant l’image de la police.
Lors de son procès, il reçoit une peine finalement légère au regard de la loi japonaise (puisque la peine capitale s’y applique encore). Il sortira de prison avant d’avoir terminé de purger sa peine, car le système judiciaire japonais le considère comme un prisonnier modèle.
A peine sorti, le « prisonnier modèle » tue la personne suffisamment naïve pour s’occuper de la réinsertion d’anciens détenus comme lui, et n’a évidemment qu’une idée : recommencer à violer et tuer.
Les seules personnes présentées comme positives sont finalement un policier de terrain, et des individus ordinaires se méfiant – ici à raison – des anciens prisonniers.
Système judiciaire laxiste, police entravée par sa hiérarchie, dénonciation des réseaux sociaux, justice citoyenne contre les monstres qui inondent notre société, vous le sentez le gros malaise ?

L’auteur a beau dire ne pas prendre parti pour ses personnages, se contenter de raconter leurs histoires, c’est bien lui qui met en place tous ces éléments concomitants, sans la moindre once d’ambiguïté. Il aurait par exemple pu surprendre le lecteur en révélant que l’individu suspect que croisent les personnages principaux n’a rien à voir avec le criminel libéré de prison, et qu’il est uniquement victime de préjugés, il n’en fait rien ; le scénario est au contraire totalement primaire, et les partisans de la justice citoyenne présentés par le mangaka comme des individus parfaitement raisonnables et dans leur bon droit.
De la même façon, quel intérêt de dire qu’il a été libéré de prison avant d’avoir purgé l’intégralité de sa peine, sinon pour indiquer qu’il aurait dû être sous les verrous au moment du récit, et donc incapable d’accomplir le moindre méfait ? C’est totalement délibéré et fait partie d’un plan d’ensemble.

Un des aspects qui m’a le plus effaré reste sans doute l’histoire de l’agence de location de véhicules. Pour des raisons que je ne détaillerai pas, il est ici possible de déterminer grâce au permis de conduire qu’une personne est un ancien détenu. Dans ces cas-là, les employés de l’agence ont pour instruction d’installer un traqueur GPS sur le véhicule. Une pratique que l’auteur ne dénonce absolument pas, et qu’il présente au contraire comme positive car ils ont eu raison de se méfier, même si c’était contraire à la loi. Sauf que cette logique ne fonctionne que parce que nous savons qu’il s’agit d’un criminel dangereux. L’agence aurait agi de la même façon pour une personne incarcérée à tort puis libérée suite à une révision de son procès, un comptable condamné pour avoir tapé dans la caisse et réellement repentant, ou quelqu’un ayant servi de fusible pour un de ses supérieurs hiérarchiques. Des individus qui ont probablement tout perdu, mais qui auraient été traités par cette agence exactement de la même façon : comme des anciens détenus, donc comme des criminels en puissance, à surveiller quand bien même cela reviendrait à bafouer leurs droits.
Cela résume bien ce premier tome de Noise : l’auteur ne fait finalement aucune distinction entre un cas qu’il présente lui-même comme extrême et n’importe quelle autre situation.

Il serait possible de me rétorquer que le but de Tetsuya Tsutsui était uniquement de créer une situation de départ – celle d’un citoyen lambda coupable de meurtre – sans laisser le moindre doute quant à la culpabilité de sa victime, puis de voir comment cette petite communauté rurale (en apparence très secrète et qui profite des activités du personnage principal) et les autorités (en particulier un policier impliqué plus que de raison) allaient réagir. J’ai effectivement considéré que cela pouvait être le but du mangaka, et c’est peut-être bien ce qu’il estime faire, notamment car il dit s’appuyer avant tout sur des faits divers.

Sauf qu’il y a la façon de le faire. Le concours de circonstances m’apparait avant tout présenté par l’auteur comme un échec institutionnel. Échec d’une police incapable d’empêcher un crime matriciel, échec d’une justice trop clémente qui a laissé le personnage sortir de prison avant terme, et échec des systèmes de réinsertion et de surveillance des anciens détenus. Dans ce contexte, les seuls qui semblent avoir une réaction sensée, ce sont des citoyens ordinaires.

Ce qui me gêne, c’est l’accumulation de critiques envers le système qui va mener à la situation dans laquelle se trouve le personnage principale. De même que la façon de confirmer à quel point l’ancien détenu est monstrueux – en en rajoutant encore une couche à la fin du premier tome, d’une façon certes prévisible mais non moins grotesque – afin de montrer que le personnage principal avait mille fois raison de se méfier. Quoi qu’il en soit, si le but du mangaka était simplement de créer cette situation de départ, il aurait pu arriver au même résultat sans recourir à de tels procédés, voire en laissant une légère ambiguïté. Par conséquent, je m’interroge quant à ses raisons, et ai l’impression que tout cela pointe vers la même idéologie.

La raison pour laquelle je peux difficilement laisser à Tetsuya Tsutsui le bénéfice du doute, c’est car il n’en est pas à son coup d’essai. D’un point de vue politique, Noise est parfaitement cohérent avec Duds Hunt, dans la même continuité, ainsi qu’avec ses travaux dans leur ensemble.
S’il s’agit d’un hasard, que cela ne reflète en rien sa pensée, et qu’il se contente de reproduire les mêmes schémas et les mêmes archétypes d’une œuvre à l’autre, alors ce n’est pas un auteur réactionnaire : simplement un piètre mangaka révélant ses faiblesses au fil du temps.
Dans un cas comme dans l’autre, j’ai trouvé le premier tome de Noise absolument puant. Vous m’excuserez donc de ne pas vouloir lire la suite.

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Un commentaire pour Tetsuya Tsutsui est-il un mangaka réac ?

  1. GalaTruc dit :

    Yikes, ça m’avait pas intéressée plus que ça parce que ça me paraissait assez « classique » par rapport au reste de ce que propose Ki-oon, mais c’est encore pire que ce que je pensais.
    Je lirai peut être pour me faire mon propre avis, mais comme tu le dis, quand ça devient récurrent le bénéfice du doute n’a plus vraiment sa place.
    Analyse très claire en tout cas, merci!

    Aimé par 1 personne

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