Le blog manga d’auteur ultra-personnel aux thématiques LGBT, nouvel eldorado éditorial aux USA ?

Si vous suivez la sphère manga anglophone, vous n’êtes probablement pas passé à côté du succès surprise de l’année 2017 aux Etats-Unis : My Lesbian Experience with Loneliness, adaptation du blog manga de Nagata Kabi. Succès qui pousse aujourd’hui son éditeur, Seven Seas Entertainement, à publier un autre blog manga très personnel et traitant de thématiques LGBT+ (The Bride was a Boy de Chii), ainsi que My Solo Exchange Diary, suite des aventures quotidiennes de Nagata Kabi.
Sachant qu’aucun de ces titres n’est (pour l’instant) disponible en France, et que nous pouvons légitimement nous étonner de l’ampleur d’un tel phénomène, je me suis posé une question simple : pourquoi My Lesbian Experience with Loneliness a-t-il aussi bien fonctionné ? Tentative de réponse.

En plus des manga, je lis beaucoup de comics. En version originale, ce qui m’offre un catalogue plus large. Depuis quelques années, j’ai vu le marché évoluer, ainsi que mes propres habitudes de lecture.
Ce qui va nous intéresser dans un premier temps, ce sont les éditeurs dits indépendants. Un titre générique qui désigne surtout toutes les maisons qui ne sont ni Marvel Comics (The Walt Disney Company) et DC Comics (Time Warner), c’est-à-dire des éditeurs aussi différents que Fantagraphics, Archie Comics, Valiant Comics, Image Comics (qui concrètement correspond à une association de studios), IDW Publishing, Dark Horse Comics, Boom! Studios (dont 20th Century Fox est aujourd’hui actionnaire minoritaire), ou encore des myriades de petites structures.

J’avoue ne pas être un expert de l’histoire du comics aux USA, mais je peux tout-de-même dessiner quelques grandes tendances.
Pour commencer, et contrairement à ce que nous pourrions croire, Marvel Comics et DC Comics n’ont pas toujours été spécialisés dans les séries de super-héros ; ou du moins, il ne s’agissait que d’un aspect parmi d’autres, à l’époque où le genre était sur le déclin. Ce qui fait que nous pouvons trouver dans leur catalogue des westerns ou des comédies romantiques, qu’ils ont progressivement abandonné pour se concentrer sur les super-héros lorsque ceux-ci sont redevenus populaires. Ce qui ne les a pas empêché de posséder des collections (Vertigo) voire des éditeurs (Epic Comics) dédiés à d’autres formes de comics. Ou même à DC Comics de publier le Ronin de Frank Miller en 1983. Mais à l’heure actuelle, si vous parlez de ces deux géants, vous pensez surtout à leurs figures super-héroïques.
Ensuite, il faut savoir que DC Comics s’est agrandi à absorbant ses concurrents directs (et leurs personnages), comme Quality Comics, Charlton Comics, Fawcett Comics, et plus récemment Wildstorm, un des studios d’Image Comics. Ce qui, rétrospectivement, s’avère un bon moyen pour gagner des parts de marché.
Une autre façon de contrôler la concurrence fut le Comics Code Authority, un organisme d’auto-régulation visant à limiter (comprenez censurer) certains sujets afin de donner une image acceptable de l’industrie des comics. Dans les faits, c’est surtout l’éditeur EC Comics qui en fit les frais, avec ses nombreux magazines de science-fiction et d’horreur.

Maintenant, si je vous dis comics indépendant, je suppose que les premières images qui vous viennent en tête sont celles de Crumb (Fritz the Cat), Art Spiegelman (Maus), Charles Burns (Black Hole) ou encore Daniel Clowes (Ghost World). Si Marvel Comics et DC Comics font de grosses productions hollywoodiennes, alors eux se spécialisent dans le cinéma d’auteur, en noir et blanc (je caricature à peine). Des auteurs issus de la scène confidentielle américaine, de revues spécialisées, et qui visent un public finalement différent de celui des deux mastodontes du secteur.
Mais les choses commencent à changer dans les années 80, avec l’arrivée d’abord de Pacific Comics, Eclipse Comics, First Comics, ou Mirage Studios, puis – surtout – Dark Horse en 1986, Valiant Comics en 1990, puis Image Comics (fondé par d’anciens auteurs de chez Marvel Comics) en 1992. Ce qui changent, c’est qu’ils visent le même public, et utilisent les mêmes codes et les mêmes réseaux de distribution que les deux acteurs principaux du secteur. Les travaux d’Image Comics, en particulier, auront une forte influence sur la vague de comics très sombres et violents qui touchera l’industrie dans les années 90, sur laquelle les deux géants de l’industrie vont s’aligner.

Ces nouveaux éditeurs vont proposer leurs histoires de super-héros, mais aussi d’autres types de récits, dans la lignée du Ronin de Frank Miller ou des genres abandonnés au profit des super-héros par Marvel/DC. Des séries comme Hellboy, American Flagg, The Mask, ou Teenage Mutant Ninja Turtles, qui le plus souvent appartiennent à leurs créateurs, ce qui va fatalement attirer des auteurs confirmés lassés de travailler sur des personnages sur lesquels ils ne possèdent aucun droit (même si Marvel Comics possédera lui-aussi plusieurs labels permettant aux artistes de rester propriétaires de leurs créations).
Ce qui, pour moi, aura pour conséquence logique la situation suivante : une multiplication des séries aux thématiques variées, mais dont le format et la distribution leur donnent accès à un large public. Ce qui permet à de nombreux auteurs d’horizons divers de s’exprimer.
Autre conséquence logique, certains de ces auteurs repérés chez des éditeurs indépendants vont ensuite passer chez une des deux grandes maisons, amenant avec eux leur approche et leurs sujets de prédilection. Sans parler d’une certaine volonté chez ces mêmes maisons de diversifier leurs publications.

De manière concrète, certains phénomènes nouveaux sont apparus, y compris chez Marvel Comics et DC Comics, ce qui leur donne encore plus de visibilité.
Comme les séries se focalisant plus sur le quotidien d’un super-héros que sur ses actions super-héroïques. Le meilleur exemple restant l’excellent Hawkeye de Matt Fraction. Lors d’une conférence d’auteurs de comics à laquelle j’assistais il y a quelques années, l’un d’entre eux décrivait cette tendance d’une façon que je trouve absolument délicieuse : il parlait des séries où « le personnage principal peut passer un chapitre entier à aller acheter son pain ». J’adore. Et contrairement à ce que nous pourrions penser, quand l’auteur est bon, cela ne pose pas de problèmes.
Autre basculement : les séries ouvertement politiques et militantes. Ce n’est pas nouveau, mais cela prend de l’ampleur (d’autant plus depuis l’élection de Donald Trump). Des titres comme Ms Marvel ou Bitch Planet ne s’en cachent absolument pas (quitte à manquer de subtilité).

Et s’il y a bien un sujet qui en bénéficie depuis maintenant une dizaine d’années, c’est celui de la représentation des personnes LGBT+.
Lorsque j’ai commencé à lire des comics, il s’agissait d’une exception. Il y avait bien Northstar chez Marvel Comics, la relation ambiguë entre Mystique et Irène Adler, Midnighter et Apollo, du détail. En 2003, Brian K Vaughan avait abordé le sujet plus frontalement dans Runaways pour Marvel Comics.
Depuis, les choses ont beaucoup changé. Nous avons eu la nouvelle Batwoman, certains héros comme le Green Lantern originel ont révélé leur homosexualité. Aujourd’hui, la majorité des comics que je suis possèdent des personnages LGBT+, et les GLAAD Media Awards célèbrent les titres de qualité promouvant la visibilité de cette communauté. Des titres comme Lumberjanes (BOOM! Studios), Goldie Vance (BOOM! Studios), Backstagers (BOOM! Studios), Black Panther: World of Wakanda (Marvel Comics), ou Batwoman (DC Comics).

Ces séries sont le fait d’autrices et d’auteurs comme Noelle Stevenson, James Tynion IV, Marguerite Bennett, Hope Larson, ou encore Grace Ellis, qui à une époque auraient pu rester confinés à leur blog à une scène beaucoup confidentielle, mais qui réussissent aujourd’hui à rencontrer un large succès grâce à un style et des thèmes très personnels.
Vous commencez à voir où je voulais en venir ?

Et si My Lesbian Experience with Loneliness était l’équivalent manga de cette nouvelle scène indépendante ?
Au Japon, le manga indépendant semble surtout porté par l’auto-publication (alors que je ne doute pas que certains éditeurs japonais soient beaucoup plus petits que ce qu’est devenu Image Comics). C’est justement le cas ici, l’autrice a été repérée sur la toile.
Je pense aussi que le moment était approprié, les séries à succès – pour certains destinées à un public d’adolescentes et de jeunes adultes – évoquées tantôt ayant préparé le terrain, et peut-être même créé cette envie de lire non plus un comics mais un manga dans cette veine.
Le format (et par extension le prix), similaire à celui de la majorité des manga publiés aux USA, permet quant à lui d’indiquer au public que ce titre en particulier vise le lectorat habituel des manga, et non pas un lectorat plus spécialisé.

Il est intéressant de faire un parallèle avec Hourou Musuko de Takako Shimura, publié aux Etats-Unis sous le titre Wandering Son par Fantagraphics. Cette publication est née de la collaboration entre l’éditeur et Rachel Matt Thorn, professeur à la Kyoto Seika University, spécialiste de l’histoire des shôjo manga et de l’œuvre de Moto Hagio, et traductrice. Elle-même femme trans, les sujets abordés dans Hourou Musuko lui parlait personnellement. Malheureusement, ce fût un échec et la série se trouve en hiatus depuis plusieurs années. La version américaine se présente sous la forme de tomes imposants, plus luxueux que la moyenne, avec un prix au diapason, ce qui réserve probablement le titre à un public très spécialisé.
Dans un article, l’américaine Manga Maven mentionne justement Otherworld Barbara de Moto Hagio – une autre publication de Fantagraphics proposée par Rachel Matt Thorn – qui à l’inverse de My Lesbian Experience with Loneliness a été nommée aux Eisner Awards, ce malgré un échec commercial cuisant (la blogueuse n’a trouvé aucun client pour ce pourtant excellent manga dans sa boutique). Pour elle, cela vient du fait que les titres sélectionnés par les Eisner Awards attirent un public qui ne lit pas de manga.
My Lesbian Experience with Loneliness vise les lecteurs de manga. Sans doute pas Hourou Musuko.

La capacité du comics indépendant à rassembler un lectorat de plus en plus large, une visibilité toujours plus forte des personnages LGBT+ à travers cette scène indépendante et par extension dans les comics plus grand public, et un éditeur qui a su viser la bonne population de lecteurs, ce sont sans doute les ingrédients qui ont fait de My Lesbian Experience with Loneliness un succès surprise. Ça et ses grandes qualités, mais si ce-dernier point suffisait à vendre un titre, alors Hourou Musuko et Otherworld Barbara auraient eux aussi cartonné.
En espérant que l’excellent The Boy was a Bride arrivera lui-aussi à toucher le plus de lecteurs possibles.

Publicités
Cet article, publié dans Manga, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Le blog manga d’auteur ultra-personnel aux thématiques LGBT, nouvel eldorado éditorial aux USA ?

  1. Tama dit :

    Les mangas qui abordent de manière sérieuse et réaliste les questions de genres sont rares, après on apprécie ou pas leur vision/approche de la question.
    J’avais beaucoup aimé The Boy was a Bride quand j’étais tombé dessus à l’époque. C’est un manga frais, accessible, didactique, avec de petites touches d’humour. J’espère également qu’il saura trouvé son public.

    J'aime

  2. a-yin dit :

    J’avoue que ces types de manga ultra perso comme tu le dis ne m’intéressent pas. Souvent, j’ai (à tort) cette impression de voyeurisme ou de nombrilisme au choix. Mais en même temps, je suis consciente qu’il est important aussi de transmettre une expérience de vie différente et que cela peut être salutaire pour ceux et celles qui suivront.

    Je trouve qu’il y a aussi une grande mode du manga didactique en France, pas forcément le genre expérience très perso. Mais par exemple, en France, JP Nishi est-il dans cette veine? A vue d’oeil, je dirais oui (mais je n’ai jamais lu ses manga et celui avec sa femme chez Kana, un manga du Feel Young ne m’intéresse absolument pas).

    Aux Etats-Unis, il y a toute cette culture du DIY et même du comics indé fait complètement seul. C’est peut-être aussi pourquoi ces manga très perso aux dessins simples ont bien marché. Et puis ces questions ont plus de place aux Etats-Unis que chez nous.

    J'aime

    • Gemini dit :

      Je pense que les manga de JP Nishi sortent avant tout car « oh, regardez, un Japonais qui parle de notre pays ». Et je déconseille A nos amours, peu intéressant

      J'aime

      • a-yin dit :

        Déjà, JP Nishi pas envie. Ensuite, A nos amours, ça a enfoncé le clou quand j’ai lu ton avis. Oui, je me doute bien que dans le cas de JP Nishi, c’est le côté franco-centré. On aime teeeeeellement ce type d’histoires ici T-T . C’est un manga du Feel Young mais les autres titres du mag ne sortent pas 😀

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.