Le Refus d’Obstacle

Cela faisait longtemps que je n’avais pas utilisé ce blog pour parler de manga. Mais pour ne pas changer les (mauvaises) habitudes, je vais parler de traduction. Non pas pour râler – un peu quand même – mais pour aborder un phénomène particulier. Un phénomène que j’ai nommé le refus d’obstacle.

Une fois n’est pas coutume, je commencerai par un exemple : le générique français de Dragon Ball.

Quand le gentil Gokor.
Au cœur d’or.

Ce générique est connu pour ses paroles dépourvues de sens, mais ce court extrait me parait représentatif. Faute de pouvoir faire rimer le nom du personnage principal (Goku), l’auteur l’a tout simplement changé pour l’accorder avec la rime. Au lieu de changer de rime elle-même. Peut-être par paresse, sûrement par facilité et je-m’en-foutisme, nous obtenons un résultat absolument absurde. C’est ça le refus d’obstacle.

Appliqué à la traduction, le refus d’obstacle représente ce moment où un traducteur préférera aller au plus simple – ou ne remarquera tout simplement pas une subtilité à adapter, ce qui me parait encore pire – quitte à aboutir à une perte de sens ou à une situation rocambolesque. Le plus souvent, il ne reconnaitra pas le problème en question – par exemple en mettant une note pour expliquer un détail qu’il n’a pas su retranscrire dans sa traduction – et préférera passer en force, comme si de rien n’était.

Quelques exemples, cette fois bel et bien issus de manga ou d’animes. Des exemples liés à des différences culturelles entre la France et le Japon.

Une des plus évidentes : les Français seront beaucoup plus prompts que les Japonais à désigner une personne par son prénom. Cela vaut notamment parmi les lycéens. Selon le public cible d’un manga en France, il existe donc deux possibilités : rester le plus proche possible de l’original en utilisant uniquement les noms de famille des protagonistes (hormis quand cela a un sens qu’ils utilisent leurs prénoms), ou substituer les noms par les prénoms. Les séries recourant à la seconde option sont habituellement aussi celles où les années scolaires nippones (1ère, 2nde, et 3ème année) sont remplacées par leurs équivalents français (2nde, 1ère, et T), ce qui peut parfois s’avérer confus.

Pour le lectorat français, il parait beaucoup plus normal que les personnages s’appellent par leurs prénoms. Il s’agit d’une adaptation très commune, portant peu à conséquence. A condition de faire attention.

Notre premier exemple nous vient donc de Food Wars. Contexte : le personnage principal se nomme Sôma Yukihira. Dans une scène, alors qu’il discute avec un de ses camarades, un autre protagoniste va tiquer sur son nom de famille « Yukihira ». Sauf qu’à aucun moment les deux lycéens ne sont appelés par leurs noms de famille. Uniquement par leurs prénoms. Nous nous retrouvons donc avec un dialogue comme celui-ci :

  • Tu ne l’emporteras pas si facilement, Sôma !
  • Il l’a appelé Yukihira ? J’ai déjà entendu ce nom quelque part.

Simple oubli du traducteur ou incapacité à adapter de manière à conserver le sens d’origine ? En tout cas, voilà une belle boulette !

Autre différence majeure entre la France et le Japon : les fameux suffixes, qui causent décidément bien des tracas aux traducteurs et adaptateurs. Le plus souvent, il est possible de s’en sortir avec des « Monsieur », « Madame », « Professeur », et compagnie. Parfois non. C’est particulièrement vrai quand les suffixes changent en cours de route, pour telle ou telle raison. Ces évolutions sont tout sauf le fruit du hasard, au contraire elles s’accompagnent généralement d’un sens profond, et il convient de les retranscrire proprement en Français. Ce qui ne marche pas à tous les coups.

Pour commencer, un exemple que j’apprécie tout particulièrement : Nanaka 6/17. Dans cette série, l’héroïne Nanaka régresse mentalement suite à un accident. Un des effets de cette régression, c’est qu’elle va se mettre à appeler son ami d’enfance Kenji, 17 ans, Kenji-chan au lieu de Kenji-kun. Ce que ce-dernier va très mal prendre, le –chan étant beaucoup trop infantilisant à son goût. Sauf que dans la version française, le traducteur s’est contenté d’enlever les suffixes, faisant que Nanaka appelle Kenji de la même façon avant et après son accident. Ce qui rend son énervement incompréhensible.

Dans une autre série, dont je tairai le nom pour ne pas révéler un élément clé de l’intrigue, l’héroïne redouble – elle fût longtemps absente pour cause de maladie, ce qui l’empêcha de valider son année. Orgueilleuse, elle refuse que cela se sache, ce qui passe notamment par un changement d’école. Vers la fin de la série, son secret est découvert. Elle s’en rend compte lorsqu’une de ses camarades de classe utilise un autre suffixe pour la désigner, montrant qu’elle sait que l’héroïne est en réalité plus âgée qu’elle. La mangaka nous offrant une histoire tout en subtilité, ses personnages ne vont pas annoncer ouvertement qu’ils ont percé son secret. Ce simple changement de suffixe, associé à la réaction gênée de sa camarade, suffit à faire passer l’information. Mais si, comme dans la version française, le traducteur se contente d’enlever les suffixes, sans faire l’effort de retranscrire cette subtilité, alors la fin du manga perd tout son sens.

Le dernier exemple est une pépite. Je ne révélerai pas non plus le nom du titre, mais de nouveau, un personnage va comprendre qu’un autre n’est pas exactement ce qu’il prétend être, ce qui aura un impact sur le suffixe qu’il va utiliser. Cette fois, le traducteur a saisi que ce changement est très important dans l’histoire, et qu’il ne faut pas passer à côté. Ce qui est déjà bien. Comment va-t-il résoudre le problème ? En incorporant les suffixes le temps d’une page ! Nous avons une série en plusieurs volumes, il n’a jamais utilisé les suffixes depuis le début, mais comme il n’a aucune idée de la façon de rendre la subtilité du dialogue d’origine, il décide de les remettre faute de se casser la tête pour trouver mieux.

Il convient de s’interroger sur les causes d’un tel phénomène. Erreur des traducteurs et adaptateurs (voire des correcteurs) ? Manque d’expérience de leur part ? Une explication tentante, pourtant les traductions des séries précédemment citées n’ont rien de honteuses, à l’exception des défauts soulignés dans cet article. Disons que j’ai connu bien pire.

Pièges de l’adaptation française ? Je ne l’ai pas mentionné car je n’avais pas d’exemple précis en tête (hormis la quasi-intégralité de la première traduction de Kimengumi Highschool), mais il m’arrive aussi de tomber sur des cases de manga où je sens qu’il y a un gag, quelque chose à saisir – par exemple en raison d’un élément visuel – mais où cela ne se traduit pas dans la version française, probablement car inadaptable d’une langue à l’autre. Les autres exemples que j’ai présentés ici sont tous liés à l’adaptation : l’utilisation des prénoms car plus naturelle pour nous dans la majorité des contextes et la suppression des suffixes sont des lieux communs, qui ne choquent qu’une frange réduite de lecteurs extrémistes (dont certains se servent comme excuse pour ne pas acheter les titres qu’ils lisent). Seulement, il arrive que cela complique la traduction d’un passage qui n’aurait sinon jamais posé problème.

Le temps ? Sans doute un autre facteur primordial. Non seulement les traducteurs et adaptateurs doivent respecter des délais stricts, mais en plus la plupart travaillent sur plusieurs titres simultanément afin de boucler tant bien que mal leurs fins de mois. Or, produire une bonne traduction prend du temps. S’ils étaient payés à l’heure, ils pourraient se permettre de se creuser la tête pour adapter l’inadaptable, mais pas dans le cas contraire.

Nous en revenons aussi au fait que tous les éditeurs ne consacreront pas les mêmes moyens à la traduction. Les exemples ci-dessus proviennent de séries publiées par Panini Comics, Tonkam, Black Box, et Déclic-Images dans le cas de Nanaka 6/17. Soit des maisons loin d’être connues pour la qualité de leurs versions françaises. A contrario, un manga comme Emerald propose son lot de tournures amusantes et de jeux de mots qui auraient été impensables dans une traduction pensée à l’économie. Un manga publié par Sakka, éditeur irréprochable de ce point de vue.

Maintenant, essayons de réfléchir au moyen de rendre leur sens d’origine aux exemples décrits dans cet article.
Nanaka 6/17 n’étant arrivé en France que dans sa version animée, il s’agit d’un cas à part, le traducteur devant se plier au nombre réduit de caractères qu’il est possible d’afficher dans les sous-titres. Néanmoins, je pense qu’il aurait été possible de rendre le côté mignon et enfantin du –chan par un petit surnom, par exemple Kenjinou. Un terme qui embarrasserait l’intéressé, l’énerverait comme il le montre dans la série, mais qui pourrait effectivement être utilisé par une enfant.
Pour les manga, j’estime que dans le pire des cas, une note en bas de page aurait certainement fait l’affaire faute de mieux. La plupart des manga publiés en France recourent à cette technique, c’est le cas pour au moins une de ces séries. Il s’agit de la solution de facilité. Ses détracteurs pourront rétorquer que cela risque de distraire le lecteur, mais je ne vois pas en quoi ce serait plus déstabilisant que le fait d’utiliser les suffixes japonais le temps d’une page…

Pour le traducteur Aurélien Estager (Opus, Deathco, Dream Team), plusieurs phénomènes expliquent de tels écueils.
A commencer par l’erreur humaine, inévitable, et ce aux différents niveaux de la chaine : traduction, relecture, et même lettrage. Relire son propre travail après la publication peut s’avérer frustrant puisqu’il va parfois trouver des fautes ou des tournures de phrase qui auraient pu être améliorées.
Néanmoins, le facteur humain seul n’explique pas tout. Des délais parfois très serrés empêchent une relecture poussée – que ce soit du côté de l’éditeur ou du traducteur – ou de peaufiner une traduction. Même si de son propre aveu, Aurélien n’est pas le dernier des retardataires et bénéficie régulièrement de l’indulgence de ses commanditaires.
Pour lui, la présence de relecteurs maitrisant le Japonais constitue un véritable plus et permet d’éviter de nombreuses erreurs comme celles présentées dans cet article. Malheureusement tous les éditeurs n’apporteront pas autant d’importance à la relecture de chaque tome.
Toutefois, la première édition du Prix Konishi devrait permettre de remettre en avant l’importance de la traduction de manga et le soin qui doit lui être apporté.

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Un commentaire pour Le Refus d’Obstacle

  1. Lukas Engel dit :

    Salut , pour commencer sache que je suis d’accord et vais dans ton sense pour la majeur partie de ce que tu a écris.
    De mon coté, je connais une personne qui traduit justement les manga (Claymore par exemple )
    Je lui ai donc soumis ton article et il m’a répondu , que lui était un fan de manga, qu’il c’est donc formé pour faire se metier, ce qui n’ai pas le cas pour la majorité de traducteurs(trices ) et qu’il y met donc un soins tout particulier … De plus il sont (pour l’entreprise qui emploi cet connaissance ) payé a la ligne… Du coup si il n’y a pas un peu de passion qui j’ajoute au simple fait e faire son taf… ca donne des trad de merde ….
    Le pir c’est que elles ne peuvent pas vraiment etre compté comme fausses…..
    Je voulais simplement partager ca….

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