Wonder Woman, ou le rejet de la complexité

Cela faisait longtemps que je n’avais plus écrit sur ce blog, la faute essentiellement à un manque de temps couplé à un manque de motivation. Mes moments libres, je les consacre plus à mes passions qu’à écrire à leur sujet. Parmi elles le cinéma, et il s’agit aujourd’hui de cinéma dont je vais vous parler.

Je possède un rapport compliqué avec les films de super-héros, ou du moins les productions récentes du genre. Si j’en adore quelques-unes – comme Captain America ou Iron Man 3 – la plupart me laissent de marbre tant elles ne possèdent pas suffisamment de personnalités pour être mauvaises. Evidemment, cela vaut surtout pour celles du MCU, copiées sur le même modèle depuis le succès de Iron Man et surtout Avengers, et lissées à l’extrême par des exécutifs paraissant ne pas prendre au sérieux une seule seconde le matériau qu’ils adaptent. En cela, les deux opus des Gardiens de la Galaxie font figure de cas d’école. Jusqu’à récemment, Warner Bros essayait de se démarquer avec des long-métrages plus sombres, plus sérieux, sans doute trop pour une partie de leur public cible. Suicide Squad puis Wonder Woman s’affichent pourtant comme des renoncements, car se voulant plus drôles, plus gratuits dans leur violence, et plus décomplexés.

Cet article s’attachera en particulier à Wonder Woman, film dont l’éloge public et critique dont il semble bénéficier ne cesse de m’étonner. Outre les raccourcis faciles qui en font le premier long-métrage consacré à une super-héroïne (Catwoman, Elektra, Buffy contre les Vampires…), voire – soyons fous – le premier avec une héroïne à forte personnalité (Alien, Terminator, The Lady,…), et ses défauts formels dans la réalisation et l’écriture, je ne peux m’empêcher d’y voir un problème majeur. Un problème certes présent dans les autres productions récentes de son genre d’appartenance, mais d’autant plus visible ici que le film lui-même prétend ne pas en souffrir. En effet, Wonder Woman rejette en bloc la complexité du monde qui l’entoure.

Wonder Woman est un personnage apparu pour la première fois en Décembre 1941, soit au moment de l’attaque japonaise sur Pearl Harbor qui marque l’entrée des USA dans la Seconde Guerre Mondiale. Ainsi et à l’instar de nombre de super-héros, elle s’engage immédiatement dans le conflit, allant jusqu’à se vêtir des couleurs américaines.
Or, force est de constater que le film ne se déroule pas pendant la Seconde Guerre Mondiale, mais pendant la précédente. Ou du moins, c’est ce qu’il essaye de nous faire croire.
Il ne s’agit pas ici d’échafauder des théories concernant ce choix de changer de conflit mais d’en saisir les implications. Et il s’avère qu’elles sont avant tout esthétiques, avec quelques passages obligés comme les tranchées, les grands blessés de guerre, les attaques au gaz, et les déplacements de population. Le tout évacué en quelques scènes expéditives. Passé le décorum, il s’agit bien de la Seconde Guerre Mondiale.
Le nazi a ceci de pratique qu’il représente une figure du mal absolue et aisément identifiable. Outre les actes barbares commis pour le IIIème Reich, ce gouvernement avait développé en son sein une imagerie sinistre parfaitement symbolisée par les uniformes noirs à têtes de mort des SS. Dans n’importe quelle œuvre, inutile de développer les personnalités et les motivations des nazis : leur seule présence suffit à en faire des antagonistes.
Ce que combat Wonder Woman dans ce long-métrage, ce sont des nazis, ou du moins des soldats allemands traités comme tels. Steve Trevor se présente aux Amazones dans une scène dignes des Inconnus, puisqu’il leur explique être un gentil poursuivi par des méchants ; et jamais cela ne sera remis en cause. Alors que la Première Guerre Mondiale ne saurait historiquement se réduire à une confrontation du Bien contre le Mal. En soi, la Seconde Guerre Mondiale non plus, mais l’existence même des nazis permet de faire ce raccourci pratique. Ici, un tel raccourci est impossible, mais le film ne prend pas le temps de poser le moindre contexte, et s’en moque éperdument. L’héroïne a besoin de cibles pour montrer l’étendu de ses pouvoirs, et les Allemands – ennemis des USA dans ce conflit – feront parfaitement l’affaire. Inutile de développer Helmut, 18 ans, envoyé en première ligne, comme un être humain méritant autant de compassion que n’importe quel allié de l’héroïne.

Wonder Woman ne s’encombre donc pas de géopolitique et d’histoire, mais se veut par contre un film engagé sur les causes féministes. Bon. Je précise d’emblée que je suis un homme, donc pas le premier concerné. Néanmoins, à ce propos, certains aspects de ce long-métrage m’ont fait tiquer. A commencer par un : il se déroule pendant la Première Guerre Mondiale. Cela n’a l’air de rien, mais cela fait forcément perdre au message une partie de son impact, car cela peut donner l’impression que les problèmes évoqués datent d’un autre temps et ne sont plus d’actualité. Etta Candy se plaint que les femmes anglaises n’ont pas le droit de vote, mais mentionne l’instant d’après les Sufragettes et leur combat. Les femmes anglaises du XXIème ont le droit de vote, et accès à des postes d’importance – comme, totalement au hasard, Premier Ministre – au divorce, et à la contraception. Mais l’égalité aux yeux de la loi n’implique certainement pas une égalité dans les faits, ni que cette égalité s’applique aux femmes de tous les pays. Les thématiques soulevées auraient pu être pertinentes si elles n’étaient pas traitées comme faisant partie intégrante d’une époque archaïque – où les femmes doivent porter des robes longues et ne peuvent espérer un meilleur emploi que celui de secrétaire – et donc révolue, du moins en Angleterre.
Parallèlement, l’héroïne reste traitée comme un objet sexuel, en théorie extrêmement cultivée mais concrètement parfaitement naïve concernant le monde moderne. En cela, elle correspond bien à la définition de la Born Sexy Yesterday. Elle est forte, elle fait fantasmer, mais elle a besoin d’un homme. Un homme avec qui elle va forcément coucher avant la fin – ce qui ne serait pas un passage obligé si le personnage principal était un homme – et qui, en l’occurrence, va effectuer l’action la plus héroïque du film alors qu’il ne possède aucun super-pouvoir ou artefact magique pour assurer ses arrières. Je vois peut-être le Mâle partout, mais j’éprouve quelques difficultés à reconnaitre Wonder Woman comme une grande œuvre féministe.

Sauf que Wonder Woman – et en cela, il s’agit bien d’une production Warner Bros – se prend très au sérieux. Preuve en est un laïus inattendu. Je vous replace dans le contexte. Depuis le départ, Wonder Woman est persuadée que la guerre est le fait d’Arès, et que l’arrêter suffira à mettre un terme au conflit. Il faudra que Steve Trevor la prenne entre quatre yeux pour lui expliquer que le monde est complexe, et que la guerre nait de l’homme et non d’un quelconque dieu manipulateur, pour qu’elle prenne conscience de la réalité de la situation. En gros, le film admet que le monde ne peut pas se résumer à une lutte du Bien contre le Mal où il suffirait de tabasser le boss de fin pour gagner. Un propos étonnamment mature pour le genre super-héroïque au cinéma. Mais qu vire au ridicule le plus absolu l’instant d’après, lorsque apparait le boss de fin qu’il suffit effectivement de tabasser pour que la Première Guerre Mondiale prenne fin l’instant d’après, comme si les deux étaient liés. Car un film de super-héros a besoin d’un antagoniste aisément identifiable, et que la victoire du héros – ici de l’héroïne – ait des conséquences visibles et immédiates. Captain Amrica faisait le choix d’un conflit parallèle, en marge de l’histoire officielle ; là où non content de se contredire, Wonder Woman fait le pire choix possible quitte à sombrer dans le ridicule.

Sans être un mauvais divertissement malgré une forme largement perfectible, je ne comprends pas certains des éloges faits à Wonder Woman. A force d’entendre les protagonistes eux-mêmes nous expliquer que leurs aventures sont sérieuses et féministes, il semblerait que de nombreux spectateurs aient fini par le croire. A moins qu’avoir une femme dans le rôle titre suffise à en faire une œuvre féministe, auquel cas la majorité des Grands Classiques de Walt Disney tombent aussi dans cette catégorie. En réalité, il ne s’agit jamais que d’un film de studio formaté, lequel ne pourra jamais être aussi engagé ou subversif que nous le voudrions, car conçu pour ratisser large et ne surtout pas s’attirer les foudres d’une partie du public (il suffit de voir les réactions aux séances réservées aux femmes pour s’en convaincre). Derrière sa grandiloquence, Wonder Woman est aussi primaire que Lucy de Luc Besson et probablement pas plus féministe.

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