C’est l’heure dudududududududu duel !!!

Imaginez un monde où Magic The Gathering (ici rebaptisez Wizard’s Soul) serait à ce point populaire que tout le monde y jouerait, que les enfants en apprendraient les mécanismes dès l’école maternelle, et que le talent de certains leur ouvrirait les portes des meilleures universités. C’est dans ce monde que vit Manaka. Mais contrairement à ses camarades de classe – à commencer par son ami Eita – elle s’intéresse peu à Wizard’s Soul, et ne joue que dans le cadre de son petit boulot dans un magasin de cartes. Lorsque son père est victime d’une arnaque aux cartes rares, elle n’a d’autre choix que d’entrer dans un concours de Wizard’s Soul avec pour objectif de remporter suffisamment d’argent pour rembourser leurs dettes.

Publié en France chez Doki-Doki (4 tomes, série complète), Wizard’s Soul fût prépublié dans le Comic Flapper (7 Milliards d’Aiguille, Dance in the Vampire Bund). Une précision nécessaire puisqu’elle permet de souligner le fait que, malgré son synopsis digne d’un Yu-Gi-Oh, il s’agit bien d’un seinen et non d’un shônen. Ne vous attendez donc pas à une augmentation démesurée de la puissance des personnages, ou à des affrontements étalés sur des tomes et des tomes. Tout simplement car ce n’est pas le sujet traité par la mangaka Aki Eda. Celle-ci s’intéresse plus au développement de ses personnages, à leur épanouissement, et aux relations qu’ils vont nouer entre eux. En cela, ce manga rappelle plus une série comme Ace wo Nerae (Jeu, Set, et Match), où le tennis apparaissait comme un moyen pour l’héroïne d’évoluer, et non comme une fin en soi.

Ainsi, Manaka possède plusieurs particularités qui la différencient radicalement de n’importe quel héros de shônen. A commencer par le fait qu’elle déteste Wizard’s Soul, et ne prend pas le moindre plaisir à y jouer. Certes, elle travaille dans une boutique de cartes, mais uniquement car son école limite les possibilités des élèves en matière de petits boulots, et elle avait désespérément besoin d’argent. L’argent qui constitue aussi sa seule motivation pour jouer sérieusement, là où un shônen préférera mettre en avant la PASSION de ses protagonistes. Enfin, il ne s’agit pas d’une débutante particulièrement douée, qui devait simplement s’investir un peu plus dans Wizard’s Soul ou trouver le bon instructeur pour devenir une championne : Manaka possède dès le début une force redoutable, fruit d’une longue expérience.

Le coup de l’héroïne qui va surprendre son monde en s’avérant anormalement puissante alors qu’elle l’a toujours caché, cela peut sembler étrange et difficilement justifiable (ses camarades de classe réagiront d’ailleurs comme si elle les avait délibérément trompés pendant des années). Mais l’auteur a pensé le passé et la psychologie son héroïne de manière à justifier son comportement ambivalent vis-à-vis de Wizard’s Soul.
Manaka apprit à jouer auprès de sa défunte mère. Nous pouvons aisément imaginer que le simple fait de tenir ses cartes en main lui rappelle des souvenirs douloureux. D’autant que sa mère, en plus d’une technique d’une rare efficacité, possédait une façon bien à elle d’appréhender les parties avec sa fille (laquelle a de quoi être traumatisée par l’expérience). Dans l’espoir de la vaincre, Manaka s’est concentrée sur des techniques de « lock » (empêcher l’adversaire de jouer), « control » (tout est dans le titre), et « meule » (gagner en épuisant la réserve de cartes de l’adversaire). Des techniques particulièrement impopulaires auprès du public et des autres joueurs, car anti-spectaculaires et s’apparentant à de l’antijeu.
Pour Manaka, jouer sérieusement signifie donc non seulement participer à une activité lui rappelant de mauvais souvenirs, mais aussi recourir à des mécaniques de jeu qui déplairont forcément à ses adversaires. Elle part du principe qu’elle sera détestée et ne fera rien pour gagner la sympathie de son entourage. Pour retranscrire l’état d’esprit de son héroïne lorsqu’elle joue, la mangaka recourt le plus souvent à des phylactères noirs dans lequel le texte apparait en blanc (contre un traditionnel texte noir sur fond blanc en temps normal).

Néanmoins, si elle participe à un tournoi à contrecœur et avec la certitude d’en ressortir fortement impopulaire, cela ne lui interdit ni d’être une héroïne plaisante à suivre, ni à l’auteur de la faire évoluer au fil des pages, des parties, et surtout des rencontres. La mangaka privilégie des affrontements courts, allant à l’essentiel, ce qui permet de multiplier les antagonistes. Même si antagoniste n’est sans doute pas le thème adéquat, tant il s’agit avant tout de camarades de jeu, dont la personnalité s’avère rarement conflictuelle. L’occasion pour Manaka de rencontrer de nouvelles personnes, voire de se faire de nouveaux amis, ce à travers Wizard’s Soul. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de créer de nouveaux modes de jeu, de nouvelles cartes, et de nouvelles stratégies à l’image chaque joueur. Elle accorde beaucoup de soin au jeu, à ses fonctionnements, et aux illustrations et capacités de chaque carte. Les bonus du manga regorgent d’anecdotes sur sa propre expérience à Magic The Gathering, sa documentation, et ses discussions avec des joueurs plus confirmées, un investissement conséquent pour une série pourtant courte.

Une fois qu’elle a réussi à développer un jeu crédible, l’auteur peut se focaliser sur le parcours psychologique de son héroïne, le plaisir qu’elle va progressivement prendre avec Wizard’s Soul, et surtout les rencontres qu’elle va pouvoir faire malgré un style de jeu qu’elle considère comme un repoussoir. L’histoire sentimentale n’est pas non plus laissée de côté, même si elle rencontrera des difficultés : pour participer au tournoi, Manaka devra dans un premier temps vaincre son petit ami Eita et récupérer ses points de joueur, là où lui était persuadée qu’elle ne possédait aucune maitrise du jeu.
Wizard’s Soul va ainsi jouer sur deux tableaux : d’un côté des affrontements grisants et bien pensés – loin d’être gagnés dans la mesure où l’auteur ne suit pas les archétypes du shônen manga – contre des adversaires haut-en-couleurs, de l’autre l’évolution de son héroïne, avec des émotions et un passé compliqués à gérer, mais aussi des rencontres heureuses et un travail progressif sur elle-même. Les deux aspects restent indissociables tout du long, et j’ai trouvé enthousiasmant de voir Manaka se sortir de situations délicates, développer ses stratégies, faire l’étalage de tout son talent, pour au final prendre le dessus sur ses adversaires, alors que cela ne correspond ni à sa personnalité ni à ses aspirations. Son imperfection, son humilité, et ses troubles la rendent terriblement humaine, et cela procure un immense plaisir de constater que Wizard’s Soul pourra aussi devenir pour elle un moyen de s’épanouir et de se faire de nouveaux amis.

Cela faisait quelques temps que je n’avais pas écrit un article sur une série – cela se sent, et croyez-moi si je vous dis que cela m’a pris du temps – mais je tenais à parler de Wizard’s Soul, une série qui me semble être passée inaperçue à sa sortie. Il s’agit pourtant d’un de mes coups de cœur de 2016.
Pendant longtemps, je me suis intéressé à l’éditeur Doki-Doki. Je m’y suis remis l’année dernière avec Labyrinthe, que j’avais remarqué en raison de sa nomination aux Manga Taisho, et j’avais été conquis. Entre un choix éditorial intéressant et une édition irréprochable (ce qui deviendrait presque une rareté), cela m’a poussé à regarder son catalogue de plus près. C’est ainsi que j’ai remarqué la sortie prochaine de Wizard’s Soul. J’ai lu les premières pages, proposées par l’éditeur, qui m’ont de suite beaucoup plus. Et comme la série ne ferait que 4 tomes, cela ne représentait pas un gros risque. Je n’ai pas regretté un seul instant, dans la mesure où j’ai passé un excellent moment avec cette lecture.

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2 commentaires pour C’est l’heure dudududududududu duel !!!

  1. Neko dit :

    Ton article m’a donné envie de découvrir le titre 🙂 L’extrait m’avait déjà intriguée et bien plu de base, mais avec ma chance légendaire je ne tombais jamais dessus ahah. Je le commanderai au pire >;< Les petites séries font du bien aux portemonnaies n'empêche… Les pauvres doivent bien souffrir de temps en temps ;_;"

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  2. Noob Man dit :

    Merci pour la chronique, j’ai découvert une série bien agréable !

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