L’orthographe n’est-elle qu’une mauvaise habitude ?

Rare exemple d'un manga sans fautes d'orthographe

Rare exemple d’un manga sans fautes d’orthographe

Il m’a parfois été reproché de râler. Je m’en défends. Et pour le prouver, c’est aujourd’hui un cri d’amour que j’aimerais pousser. Un cri d’amour envers la langue française. Problème : il sera ici question de manga.

Manga et langue française ne font pas toujours bon ménage. En témoignent des flots de fautes d’orthographe, oublis en tout genre (les négations restant particulièrement prisées), et autres inversions de bulles, quand ce n’est pas la syntaxe qui en prend pour son grade. Une situation que tout lecteur devrait trouver inacceptable.

Primo, il s’agit d’une insulte envers l’œuvre et son auteur, lequel souhaitait sans aucun doute qu’elle soit découverte dans les meilleures conditions possibles. Parsemer son récit de fautes (j’ignore comment cela fonctionne en Japonais), cela peut constituer une approche artistique voulue et revendiquée, voire d’un gag ; sauf qu’à ce niveau, nous ne pourrions plus parler d’avant-gardisme ou d’humour mais bien d’un phénomène de mode.
Pour ne rien arranger, et vous m’excuserez de toujours en revenir à ma petite personne, je prends cela comme une insulte personnelle. A commencer par une insulte à mon intelligence, car cela me donne systématiquement l’impression que l’éditeur s’adresse à des illettrés (ou peu s’en faut) ; soit des personnes qui ne s’apercevront pas de ses manquements, et à contrario ne remarqueront pas un travail irréprochable. Puisqu’il considère vendre ses livres à des imbéciles, pourquoi faire l’effort de proposer un texte de qualité, des phrases bien tournées, et un respect de l’orthographe de tous les instants ?
A moins que la personne s’occupant de la relecture ne parle elle-même qu’un Français des plus approximatifs, ce qui soulève un autre problème. Car, désolé de devoir le rappeler régulièrement, les manga ont un prix dont la majorité des lecteurs s’acquittent. Un prix qui devrait garantir si ce n’est une œuvre appréciable – cela reste un élément subjectif – au moins un papier de bonne facture, une impression correcte, une traduction soignée, et le respect de la langue française. Or, si j’écris un tel article, vous vous doutez que nous sommes loin du compte. Là, c’est donc en tant que client que je me sens insulté, car j’ai devant moi un éditeur m’expliquant qu’à ce tarif, je ne peux décemment pas m’attendre à mieux. Alors payer un relecteur quand cela ne dérange pas la femme de ménage de faire des heures supplémentaires, vous n’y pensez pas !? Au lieu de râler, je devrais déjà m’estimer heureux de pouvoir lire des manga en Français (fût-il malmené au point de pousser à la dépression un candidat de télé-réalité).
Il faut bien garder à l’esprit que la relecture fait office de révélateur. Un manque d’application et de moyens apportés à ce poste en particulier ira souvent de pair avec une traduction au rabais, un papier de qualité inférieure, et jusqu’à des ralentissements intempestifs en cas de manque de succès. Tout simplement car il est représentatif du respect qu’un éditeur aura pour ses lecteurs (et accessoirement pour ce qu’il publie). Et un lecteur à qui un éditeur manque de respect se transforme rapidement en un lecteur mécontent.

Secundo, posons une question simple : à qui les manga sont-ils destinés ? Vous me répondrez que cela dépend de leur cible éditoriale, et vous aurez bien raison. Ceci dit, dans l’esprit de la majorité de la population, toute bande-dessinée (et il en va de même pour les dessins-animés) s’adresse en premier lieu à un jeune public. Donc à des personnes en développement, des personnes qui apprennent à écrire correctement et à manier une langue somme toute difficile. Autant dire que ce n’est pas à cet âge-là (ni à aucun âge en réalité) qu’il faut leur mettre entre les mains des ouvrages qui risquent de faire baisser encore plus le niveau moyen en orthographe. Car je suis navré, mais j’aime ma langue et goûte peu les outrages qu’elle subit.
Je ne doute pas que bon nombre d’éditeurs me rétorqueront que leurs publications n’ont ni vocation éducative, ni valeur d’exemple. De leur point de vue, certainement. Sauf qu’il ne s’agit pas de leur demander leur avis : nous parlons d’un fait. Là où j’ai appris à lire sur Tintin, d’autres apprennent ou apprendront à lire sur des manga.
Circonstance aggravante, il m’arrive d’avoir la sensation que les shônen et shôjo subissent plus régulièrement les affres de la relecture bâclée que les seinen. Comme si le fait de destiner ces derniers à des lecteurs à priori plus âgés, donc plus exigeants en la matière, justifiait d’y consacrer plus d’efforts ; là où, pour en revenir à mon « primo », une maitrise de la langue jugée plus faible chez le jeune public excuserait un soin moindre apporté au texte. Là, je me dois de citer le grand philosophe Karim Debbache : « C’est quelque chose que j’entends un peu partout mais qui me fait toujours réagir. L’argument du ‘c’est pour les gosses’. […] Par ce que j’ai systématiquement envie de répondre: ‘Justement. C’est pour les gosses. Ça devrait demander deux fois plus de soin’. » A méditer.

Tertio, et je m’arrêterai là, je me dois d’aborder la question épineuse de la représentation des manga.
Récemment, cela ne vous aura probablement pas échappé, Jirô Taniguchi nous a quitté. Jirô Taniguchi, c’était le prototype du mangaka Télérama, celui adoubé même par les bibliothèques municipales les plus sélectes. A ce titre, les éloges funèbres de l’intelligentsia francophone n’ont pas déçu, de Libération titrant « Mort de Jirô Taniguchi, maître du manga littéraire », à Benoit Peeters se souvenant du documentaire qu’il lui avait consacré, en tant qu’un des rares mangaka à bénéficier du statut d’auteur. Je ne doute que toutes ces personnes bien attentionnées ne pensaient pas à mal, et qu’ils voyaient là des compliments. Mais dans le même temps, nous trouverons difficilement meilleurs exemples à associer au mot « condescendance » dans le dictionnaire. Déjà, il faudra m’expliquer ce qu’est le manga « non-littéraire ». Ensuite, il faudra m’expliquer ce que sont les autres mangaka, puisqu’il ne s’agit pas d’auteurs. Des cordonniers, peut-être ? Non, c’est absurde : étant Japonais, je suppose que les hommes officient comme samouraïs (ou ninjas pour les moins conformistes), et les femmes comme geishas.
Plus sérieusement, le traitement de la figure de Taniguchi se fait par opposition à l’image que ces érudits bien éduqués ont des manga en général : celle d’une sous bande-dessinée (laquelle a fini par gagner ses lettres de noblesse) et par extension d’une sous-littérature.
Or, si je ne devais m’en tenir qu’au niveau de langage employé dans la majorité des titres publiés en langue française, je pourrais difficilement leur donner tort. Si en plus je devais prendre en compte le respect de l’orthographe, la tâche deviendrait insurmontable.
Là encore, me direz-vous, outre quelques indépendants et militants, redorer l’image du manga auprès des cerbères de la littérature respectable ne compte probablement pas parmi les préoccupations de la majorité des éditeurs. Lorsqu’il se trouvait encore à la tête de Soleil, Mourad Boudjellal ne disait-il pas que le manga ne l’intéressait que dans la mesure où il pouvait en tirer un profit financier ? Je doute que Guy Delcourt pense autre chose. Toujours est-il que, tant que ces mêmes individus considéreront la traduction et la correction de leurs livres comme des corvées, bien trop coûteuses à leurs yeux, alors c’est l’image même des manga qui restera figée dans sa médiocrité.

Amusez-vous à traquer les fautes d’orthographe de ce texte que j’imagine nombreuses. Admirez les ravages provoqués par deux décennies de lecture de manga. Et si je lis mes comics en version originale, c’est car j’aime trop la langue française pour supporter les violences que certains lui font subir.

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4 commentaires pour L’orthographe n’est-elle qu’une mauvaise habitude ?

  1. Api dit :

    Je suis aussi très tatillon dès qu’il s’agit d’orthographe et du bon usage du français, pourtant je n’ai pas spécialement de reproche à faire à l’édition du manga. Certes, on trouvera de temps en temps une ou deux coquilles sur l’ensemble d’un tome, mais je mettrais plutôt ça sur le compte de l’inattention que sur un manque de bonne volonté de la part de l’éditeur.
    D’ailleurs, je ne me rappelle pas de la dernière faute de français que j’aurais trouvée dans un manga, c’est pourtant une chose qui me saute aux yeux directement, d’autant plus que je lis énormément de titres.
    Tu aurais des exemples de ces fautes qui t’ont marqué ? Est-ce que ces erreurs se retrouvent chez un éditeur ou sur une œuvre en particulier ?

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    • Gemini dit :

      Kiss him not me chez Delcourt Tonkam est un bon exemple de séries à problème (même si nous ne sommes pas encore au niveau du premier tome de Gosick chez Soleil). Black Box se montre aussi performant dans ce domaine, ainsi que Kaze Manga depuis quelques temps (notamment sur Biorg Trinity et Blood Blockade Battlefront). D’après des retours que j’ai eu Hajime no Ippo souffre de plus en plus d’un manque de relecture au fur et à mesure que les ventes diminuent.

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  2. Sirius dit :

    J’ai l’impression que l’orthographe et les mangas, c’est surtout un ancien problème. A titre personnel le point culminant a été dans la grosse vieille édition de Tokyo Babylon par Tonkam qui était tout simplement inadmissible à ce niveau et que personne ne devait avoir relu… Depuis on semble s’être professionnalisé… à moins que certains négligent les titres inconnus qui ne se vendent pas ^^’ Dans les mangas que j’achète, il m’arrive de voir une faute par ci par là mais sans plus…

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    • Gemini dit :

      Il n’y a pas si longtemps, je pensais la même chose. A quelques rares exceptions près, je dirai qu’un pic de qualité a été atteint il y a peut-être deux ou trois ans concernant la chasse aux fautes d’orthographe et aux inversions de bulles. Sauf que, ce que je note depuis, ce sont des standards en baisse chez plusieurs éditeurs. A commencer par Kaze Manga, Delcourt (à croire que la fusion avec Tonkam a contaminé la maison-mère), et apparemment même Kurokawa.

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