Le Coin des Editeurs, nouvelle formule : le retour de la vengeance

Récemment, il m’a été reproché d’être « haineux » car je passerais mon temps à râler contre les éditeurs français de manga. Alors que j’estime simplement faire preuve d’un minimum d’exigence, et qu’un lecteur se doit de se montrer critique.

Tout ce que je demande en tant que lecteur de manga, ce sont :
– une traduction soignée, effectuée par une personne maitrisant la langue française, et soumise à une relecture attentive ;
– un papier de bonne qualité ;
– une impression irréprochable ;
– et accessoirement que chaque série soit menée jusqu’à son terme tout en conservant le même soin, et le même rythme de sortie tant que la publication japonaise n’a pas été rattrapée.
Avouez que je ne suis pas très difficile. Casterman donne le mauvais exemple aux lecteurs, en leur montrant le degré d’exigence auquel tout éditeur devrait tendre sans pour autant pratiquer des prix prohibitif ; si tous se montraient aussi consciencieux, cet article aurait beaucoup moins de raisons d’exister. Évidemment, si cela se fait au profit d’un catalogue attractif, c’est encore mieux. Mais le catalogue reste un élément subjectif – la preuve, Soleil Manga gagne des parts de marché – alors que j’estime que pour le reste, il s’agit d’éléments objectifs.
Certes, la traduction se trouve un peu à part, le degré d’adaptation pouvant être sujet à débat. Mais si les premières qualités d’une traduction sont d’avoir du sens dans son contexte et d’être agréable à l’oreille, alors il devient évident que les éditeurs se divisent en deux catégories : ceux qui y accordent de l’importance, et ceux qui n’en ont visiblement rien à foutre. Et cela vaut pour les éditions au sens large.

J’ai déjà cité Casterman comme appartenant au haut du panier, il en va de même pour Akata, Ki-oon – même si j’émettrai un peu plus de réserve sur Boku no Hero Academia, du moins si je compare la série à leur superbe édition de Barakamon – Kurokawa, Doki Doki, et les indépendants comme Le Lézard Noir. Kana connait parfois quelques difficultés avec la traduction et la relecture, de même que Kaze Manga, dont le contrôle qualité semble avoir baissé d’un cran depuis l’année dernière. Glénat travaille proprement, mais je ne m’explique pas leur choix récent de passer à un papier de qualité inférieure. Au milieu, je mettrai Taifu Comics, dont le travail ne m’a jamais marqué ni en bien ni en mal. Quant aux derniers de la classe, vous les connaissez bien : Pika, Panini Manga, Black Box, et Delcourt Tonkam, avec un point bonus pour ce-dernier, en raison de son changement intempestif de format sous prétexte qu’il en avait trop à gérer. Je ne me prononcerai pas concernant Soleil Manga et Komikku, n’ayant lu aucun de leurs titres récemment.
Tout cela pose deux problèmes. Le premier, c’est que je ne devrais pas avoir à me livrer à ce genre de réflexion ; les éditions correctes, c’est comme les trains arrivant à l’heure : ce devrait être la norme, et non une exception. Un éditeur qui vend un exemplaire de manga à un client – navré d’en revenir à des considérations bassement matérielles – s’engage à lui fournir un travail respectueux à la fois de l’œuvre et du lecteur. Or une piètre édition peut gâcher une œuvre. Sans parler de celles incomplètes car l’éditeur n’a pas jugé opportun de les publier dans leur intégralité.
Le second problème, c’est que ce n’est pas parce qu’un éditeur s’avère incapable de respecter les manga et son public qu’il possède forcément un catalogue sans intérêt – et inversement, un autre peut proposer de belles éditions de séries insignifiantes – donc même si je préférerais éviter de donner mon argent à certains, il faut parfois que je passe à la caisse. D’où mon mécontentement.

Un point important qui m’interpelle de plus en plus, c’est la communication. Pour un éditeur, communiquer, c’est exister. Le succès d’un titre se fait (trop) souvent avant même sa sortie grâce à des campagnes publicitaires. Mais à quel moment la communication devient-elle contre-productive, voire carrément mensongère ?
Prenons deux événements récents. Avant l’été, Casterman a annoncé que pour deux de leurs manga achetés, ils offraient un t-shirt issu de la série Deathco, mais à condition de les prendre chez un libraire partenaire. Ne pouvant me rendre en librairie, je ne pouvais pas en profiter, mais l’éditeur a été limpide quant aux conditions d’obtention de ce cadeau. Donc même si je regrette ne pas y avoir eu accès, je ne lui en veux pas. Maintenant, prenons le cas d’Akata. L’éditeur a basé toute la communication autour de sa série Kôtetsu Shiki Chevalion sur ses couvertures décalées, rappelant les parodies de Martine qui ont pullulé à une époque. Grâce à cela, l’annonce a très bien fonctionné et fût largement relayée. Sauf qu’une fois le coup réussi et de nombreux lecteurs potentiels touchés, l’éditeur a tout simplement annulé ces couvertures sur lesquelles s’était entièrement appuyée sa communication, sans même en fournir la raison. Il s’est contenté de lister quelques explications possibles, allant de « nous n’avons pas eu le droit » – excuse peu probable, car je les imagine mal afficher des visuels non validés – à un « parce que nous sommes des gros trolls » tout-de-suite beaucoup plus convaincant. Finalement, elles furent proposées comme exclusivité pour les visiteurs de Japan Expo. Pour ma part, ne pouvant pas me déplacer, je les ai commandé sur un célèbre site de vente en ligne qui affichait justement les couvertures parodiques, sauf que ce n’est pas ce que j’ai reçu. Je comprends le besoin pour une petite maison de faire ce genre de coup publicitaire pour survivre (et cela ne change rien à l’œuvre), mais cela n’en reste pas moins mensonger et je trouve le procédé discutable (pour ne pas dire autre chose). J’apprécie Akata pour son catalogue et la qualité de ses éditions, mais en matière de communication, je trouve qu’il manque trop souvent de rigueur, et je crains que cela n’écorche son image ; ce n’était pas la première fois que je tiquais sur certaines de ses méthodes, comme avec ces bandeaux publicitaires sur ses manga renvoyant à des vidéos de Youtubeurs au mieux médiocres.

Alors, vous aurez remarqué que je parle énormément des éditeurs de manga, alors qu’en théorie, le plus important, c’est l’œuvre. Certes. Mais comme mentionné tantôt, une bonne édition témoigne du respect d’une maison pour une œuvre, et surtout, ils interviennent dans mes choix de commencer telle ou telle série, soit en raison de l’image que me renvoie leur catalogue, soit en raison de leur degré de professionnalisme. Prenons les nouveautés que j’ai prévu d’acheter et intéressons-nous à mes critères de sélection.
¤ Le Bateau Usine : Je connais le livre d’origine de réputation, et cela me donne l’occasion de le découvrir. Je sais qu’il s’agit d’une œuvre éminemment politique, et connaissant l’engagement de l’éditeur, cela me rassure que ce soit lui qui ait décidé de la publier. De plus, je sais qu’il proposera une édition de bonne facture.
¤ Chroniques New-yorkaises : Le synopsis m’intéresse, et je reconnais à l’éditeur sa capacité à dénicher des manga inattendus et à en proposer des éditions soignées. Puis cela ne dure jamais qu’un tome.
¤ Golden Kamui : Le vainqueur du dernier Manga Taisho, ce qui me suffit amplement. L’éditeur fait du bon travail, et je le sais suffisamment respectueux pour continuer la série même en cas de ventes décevantes, toujours un risque avec les séries primées lors de ce concours.
¤ Le Mari de mon Frère : Le synopsis m’intrigue, et l’éditeur possède une bonne expertise concernant ce genre de manga. Ses éditions sont bonnes et il fait de son mieux pour aller au bout de ses séries.
¤ Kakuriyo Monogatari : J’apprécie le mangaka depuis longtemps, donc je suis ses nouveaux titres lorsqu’ils arrivent en France. Je préférerais éviter l’éditeur, mais avec seulement 8 tomes, série finie au Japon, je ne risque pas grand chose.
¤ Neo Faust : Un des trois titres inachevés de Osamu Tezuka qu’il écrivait sur son lit de mort, avec Ludwig B et Gringo. J’espérais une publication depuis longtemps, et je sais que l’éditeur proposera une édition propre.
¤ Perfect World : L’éditeur sait sélectionner de bons shôjo, j’apprécie son travail sur ce secteur en particulier.
¤ Springald : J’ai envie de tester l’auteur à travers une série courte. Là encore, l’éditeur me rassure.
¤ Wizard’s Soul : Le synopsis m’a interpelé, et de toute façon la série est courte. L’éditeur propose des éditions soignées, donc pour une fois qu’une de ses nouveautés m’inspire, autant en profiter.
Comme vous pouvez le constater, dans plusieurs cas, l’éditeur a joué un rôle déterminant dans ma décision de commencer la série. Bien sûr, l’inverse est aussi vrai : j’aurais volontiers testé L’Amour à l’Excès (car issu du mangashi Ribon), mais dans la mesure où la série compte déjà de nombreux tomes au Japon alors qu’elle est publiée par un éditeur connu pour interrompre ses séries avant la fin, j’ai jugé que le risque était trop grand. Alors que je l’aurais certainement prise chez la plupart de ses concurrents.

Ainsi, amis éditeurs qui passez par là, vous savez maintenant ce qu’il vous reste à faire pour que j’arrête de râler.

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9 commentaires pour Le Coin des Editeurs, nouvelle formule : le retour de la vengeance

  1. Sirius dit :

    On est d’accord, Ki-oon, c’est le top.
    Et certains comme Black Box font du financement participatif avec des appels remplis d’erreurs d’orthographe (pour Go Nagai) ou des offres promettant la lune (notre nom dans l’édition de Georgie, youpie…)
    Sinon tu penses quoi de Dédale?

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  2. Gemini dit :

    J’ai beaucoup aimé, une vraie bonne surprise. Enfin « surprise », je l’avais remarqué lors du Manga Taisho, et je n’ai pas été déçu.

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  3. a-yin dit :

    Je fais malheureusement partie de la catégorie des lecteur-rice-s maso. Je trouve aussi que Ki-oon, Casterman, Kurokawa, Komikku et Akata font un excellent boulot. Manque de pot, les séries que j’aime le plus n’en font pas partie. Elles sont soit maltraitées car ne marchent pas, soit ne bénéficient pas d’une édition particulièrement jolie (Le pavillon des hommes chez Kana) ou tout simplement tombent chez des « éditeurs » (je retiens Clair de Lune pour Twin Spica et Atagoul ;__; ). En revanche, les catalogues de Ki-oon, Casterman, Kurokawa et Akata ne m’attirent pas spécialement. A croire que je tends le bâton pour me faire battre… je suis tout de même heureuse d’en avoir terminé avec Panini!

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  4. Gemini dit :

    C’est moins du masochisme que la faute à pas de chance… Après, il faut voir le côté positif : avec Panini ou Pika, nous profitons de nos séries beaucoup plus longtemps ^^’

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  5. « Mais si les premières qualités d’une traduction sont d’avoir du sens dans son contexte et d’être agréable à l’oreille, alors il devient évident que les éditeurs se divisent en deux catégories : ceux qui y accordent de l’importance, et ceux qui n’en ont visiblement rien à foutre. »

    The same is true of English-language publishers. :/

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    • Gemini dit :

      Hi Matt, it is a great pleasure to see you here. Who do you consider as « good » publishers when it comes to translation? (apart from Fantagraphics)

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      • Hello, Gemini. To be honest, I don’t read a lot of translations. One reason is that I can read Japanese, but another reason is that tend to become irritated after reading a few pages. Tokyo Pop was the worst offender in terms of quality. Terrible translations and terrible production values. Unfortunately, they influenced other publishers, including Viz Media, in a bad way. Today, I get the impression that the quality of Viz Media’s translations is inconsistent. With some titles, they seem content with lower quality. Other titles are more carefully packaged. I think Yen Press, Vertical, and Dark Horse are generally good. The worst thing a publisher can do is commission a « translation company » to translate their manga. The translators in such companies have little experience doing « literary translation. » All day long they translate technical manuals and articles on the Internet. They are also underpaid and extremely busy. I was once hired to « fix » a translation by such a company. The translation was so bad, I just re-translated the entire thing.

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      • Gemini dit :

        Thanks for the answer. Now that you mention it, since you actually speak Japanese, you do not have to read a translation (unless you wrote it). I would do the same if I could, unfortunately, I am lazy and not very good with languages…

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  6. Ping : Le Bilan Manga 2016 du Chapelier (version courte) | Le Chapelier Fou

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