Unlucky Young Manga

Unlucky

Récemment – façon de parler, car je n’avais pas écrit ici depuis plus de deux mois, mais nous allons dire que c’est récent – j’évoquais les mouvements sociaux qui ont secoué le Japon dans les années 60/70, phénomène qui peut aujourd’hui nous paraitre absurde tant cela va à l’encontre de tout ce que nous pensons savoir sur ce pays. Cet article n’était pas totalement innocent, puisqu’il devait ouvrir la voie à une série d’autres billets consacrés à des œuvres traitant de ce sujet, au premier rang desquelles le manga Unlucky Young Men d’Eiji Otsuka et Kamui Fujiwara. Sauf que la lecture du second et dernier tome m’a poussé à revoir mes plans. En effet, s’il s’agit certainement pour moi de la meilleure nouveauté de l’année 2015 – devant Area 51 de Masato Hisa et RiN de Harold Sakuishi, c’est dire le niveau – je ne peux décemment pas en recommander la lecture. Car les raisons pour lesquelles j’avais décidé de lire ce manga (malgré une édition trop luxueuse) sont aussi les raisons pour lesquelles je l’ai adoré, et pour lesquelles je vais ici le déconseiller.

Pour bien comprendre la situation, je vais effectuer un parallèle avec le manga Colère Nucléaire, publié chez Akata. Je l’avais qualifié d’œuvre la plus profondément et fondamentalement japonaise que j’ai pu lire, dans la mesure où celle-ci en appelle à une connaissance poussée de la politique, de la géographie, et de l’histoire récente japonaise, qui ira de soi pour les habitants de l’archipel mais pas pour les lecteurs à qui l’édition française est destinée. Pour compenser, Akata a vu les choses en grand niveau clés de compréhension, en faisant le manga le plus fourni en explication que je connaisse. Et s’il fallait bien cela pour obtenir une lecture un tant soit peu compréhensible, cela ne l’a rend pas aisée pour autant, et cette série réclame de la part du lecteur aventureux une implication et un intérêt porté au sujet suffisants pour aller au bout de ses trois tomes.
Unlucky Young Men, c’est Colère Nucléaire sans les clés de compréhension. Ce qui signifie non seulement qu’il faut que le sujet nous intéresse, non seulement que nous soyons prêts à nous investir dans sa lecture, mais aussi que nous disposions d’informations de base afin d’en saisir les enjeux. Informations qui ne seront apportées ni par les auteurs, ni par l’édition française.

Le synopsis officiel de Ki-oon est le suivant. Tokyo, 1968. Les mouvements étudiants tournent à l’émeute et l’agitation gagne le Japon. Pour essayer d’échapper à son lourd passé criminel, N rejoint la capitale dans l’espoir d’un nouveau départ. Au Village Vanguard, bar jazz dans lequel la jeunesse révolutionnaire nipponne a ses quartiers, il fait la connaissance de T, un jeune comique raté qui tente de faire carrière dans le cinéma. Le grand projet de T : Unlucky Young Men, un scénario qu’il a rédigé, véritable chronique d’une jeunesse japonaise désabusée et prête à tout pour réaliser ses rêves.
Pour financer la réalisation du film et assurer leur avenir, les deux jeunes hommes vont fomenter l’attaque d’un fourgon transportant 300 millions de yens…

Ça, c’est pour la base. Concrètement, Unlucky Young Men mélange plusieurs affaires qui ont marqué le Japon de l’époque, à savoir le casse des 300 millions de yens (qui sert aussi de sujet principal au manga Montage chez Kana), le meurtre de plusieurs quidams par un des premiers tueurs en série japonais, le coup d’état fomenté par le romancier Yukio Mishima, et enfin les manifestations étudiantes évoquées tantôt.
L’idée pour le scénariste Eiji Otsuka semble être de créer une histoire globale où chaque événement serait relié aux autres au travers de ses protagonistes. Un projet ambitieux et qui me parle. Comme souvent dans les œuvres nippones, l’utilisation de la première lettre du nom d’un individu ou d’un lieu sert à l’anonymiser, ce qui permet ici à l’auteur de suggérer leur véritable identité, tout en lui laissant une marge de manœuvre suffisante pour jouer avec l’histoire réelle et raconter ce qu’il veut. Il s’amuse avec les zones de flou associées à chaque affaire – et elles sont nombreuses, le casse n’a jamais été élucidé – sélectionne les théories qui l’inspirent le plus, et fait se croiser les intrigues pour obtenir un manga passionnant sur une période de l’histoire japonaise méconnue en Europe, et évoquant des événements tellement éloignés de l’image que nous pouvons avoir du Japon qu’ils pourraient nous apparaitre comme de la pure fiction.
Sauf que je m’aperçois que je viens de me contredire.

En effet, le but de Unlucky Young Men ne peut être de faire découvrir les événements en question au lecteur, puisque sa construction même suggère qu’il doit les connaitre avant d’entamer sa lecture ; afin de pouvoir associer chaque lettre au personnage historique auquel elle correspond, et afin de faire le lien entre chaque intrigue. A aucun moment l’auteur ne cherche à contextualiser son histoire, il part du principe que son lecteur sait de quoi il retourne – ou à défaut devrait le savoir – et ainsi dispose de toutes les clés nécessaires pour saisir le récit, ses tenants et aboutissants, et l’implication de chaque protagoniste. De toute façon, l’anonymisation de ces-derniers tomberait à l’eau s’il révélait ouvertement de qui il s’agit. Il en allait de même dans Colère Nucléaire : ne s’adressant qu’à des Japonais, le mangaka ne prenait pas la peine d’expliquer des situations ou d’introduire des figures politiques que son public cible allait forcément connaitre ; d’où les nombreuses clés de compréhension ajoutées par Akata. Sauf que Unlucky Young Men ne contient aucune explication de ce genre : le lecteur français doit posséder des connaissances de base sur cette période de l’histoire japonaise et certaines de ses affaires criminels afin de comprendre ce que Eiji Otsuka cherche à raconter.

Et nous en revenons à ces fameuses raisons pour lesquelles j’avais décidé de lire ce manga mentionnées dans le premier paragraphe, qui constituent aussi les raisons pour lesquelles je l’ai adoré, et pour lesquelles je vais ici le déconseiller.
J’ai découvert l’existence des mouvements étudiants japonais des années 60/70 à travers le documentaire de Chris Marker intitulé Le Fond de l’Air est Rouge. J’ai déjà consacré un article au « plus connu des cinéastes inconnus », mais pour faire court, il s’agit d’un réalisateur français, essentiellement de documentaires et de court-métrages, dont le film La Jetée a servi de base pour L’Armée des 12 Singes de Terry Gilliam ; c’est comme cela que je l’ai connu. La Jetée a été un tel choc que je me suis immédiatement plongé dans le reste de sa filmographie, et ainsi dans Le Fond de l’Air est Rouge. Son évocation des violences japonaises de 1968 fait écho à quelques histoires d’Osamu Tezuka que j’avais eu l’occasion de lire auparavant, mais où le phénomène était trop diffus pour réellement me marquer, puisque servant uniquement d’arrière-plan.

Fort de cette découverte, j’ai commencé à me renseigner sur cette période, en dilettante, notamment à travers le cinéma, média dont je suis au moins aussi friand que de manga. Ainsi, lorsque Unlucky Young Men a été publié, accompagné par les déclarations d’intention d’un scénariste déplorant le manque de politisation de ses contemporains, j’ai décidé de passer outre le prix élevé du premier tome. Car le sujet m’intéressait. Et car le sujet m’intéressait, car j’étais armé des clés pour le saisir, car je trouve que le marché français du manga manque d’œuvres engagées, et car Eiji Otsuka va au bout de sa logique en nous proposant un récit haletant et passionnant, j’ai adoré Unlucky Young Men.
Sauf qu’un détail du premier volume m’a surpris. Un détail que j’attendais de voir corrigé dans le second et dernier tome, mais que nenni. En commençant Unlucky Young Men, j’espérais améliorer mes connaissances sur cette période, si ce n’est à travers le récit, au moins grâce à l’édition française, aux clés de compréhension, aux explications, à la contextualisation. Et comme je l’ai déjà indiqué, tout cela fait terriblement défaut, un constat d’autant plus affolant que tout cela m’apparait à postériori indispensable pour aborder cette œuvre dans de bonnes conditions.

Je pourrais accabler Ki-oon de reproches, mais n’étant pas un garçon haineux, je n’en ferai rien. Surtout, si je n’ai pas toujours été séduit par leur catalogue, je reconnais à cet éditeur une grande qualité : celle de ses éditions. Le contenu peut me décevoir – il m’a souvent déçu – mais jamais le contenant. Et avec un Unlucky Young Men placé sous l’égide de leur collection Latitudes, qui suggère un soin d’autant plus important apporté à l’objet, un tel oubli parait incompréhensible. Je vais donc vous proposer une tentative d’explication quant à ce manque, qui vaut ce qu’elle vaut mais qui me parait plausible.
Unlucky Young Men forme un diptyque avec un autre titre d’Eiji Otsuka : Mishima Boys. Celui-ci se déroule à la même époque, mais reprend d’autres événements sous les crayons d’un autre dessinateur. Et il est publié par un autre éditeur français : Akata. Ce même Akata qui, souvenez-vous, a eu l’idée folle de nous proposer Colère Nucléaire. Sauf que contrairement à ce-dernier, Mishima Boys ne contient pas plus d’aide à la lecture – pourtant indispensable – que Unlucky Young Men. Ce qui signifie probablement une chose : que le problème ne vient pas d’une éventuelle mauvaise volonté de la part des éditeurs français.

Il faut savoir que, avant d’être publié en France, un manga doit être validé par les ayant-droits japonais. Cela vaut aussi pour l’animation japonaise. Je doute que les Japonais vérifient chaque détail que chaque tome, cela prendrait un temps fou, mais certains se montrent apparemment plus tatillons que d’autres.
Petite anecdote concernant l’animation japonaise : le coffret DVD collector de Cowboy Bebop (celui en forme de disque vinyle) devait comprendre des livrets très complets sur la série, propres à la France, mais qui ne furent jamais inclus, dans la mesure où le studio exigeait de pouvoir les lire pour les valider ; mais comme les responsables du studio ne parlaient pas Français et que la traduction aurait couté trop cher, le projet a été abandonné, et les livrets – pourtant finalisés – jamais imprimés.
Dans le cas présent, je suspecte l’auteur (l’éditeur japonais n’est pas le même pour les deux séries) d’avoir refusé que des explications soient proposées avec ses manga.

Il faudrait donc y voir une démarche artistique consciente, celle d’obliger le lecteur à disposer d’une connaissance de base sur l’époque, ou à défaut de faire des recherches pour espérer saisir les subtilités de ses œuvres, si ce ne sont les récits eux-mêmes. Une démarche qui fait sens, lorsque nous reprenons ses déclarations sur le manque de politisation et d’implication actuel de la population japonaise, ou encore le dessin de Mishima Boys, qui aurait été pensé pour empêcher de différencier correctement certains protagonistes, afin d’engendrer sciemment de la confusion chez le lecteur ; je mets ce dernier point au conditionnel, car je n’arrive pas à retrouver la source.
Sauf que ce n’est pas parce qu’une démarche est artistique qu’elle en devient nécessairement pertinente. Le manga étant considéré avant tout comme un loisir, il y a fort à parier que ses deux œuvres provoqueront deux types de réaction : soit le lecteur s’intéressera au sujet avant même de les aborder, disposera des informations nécessaires ou fera l’effort de s’impliquer dans sa lecture, soit il les abandonnera avant d’en arriver au bout. Ainsi, cette démarche me parait contre-productive.

Surtout, il ne faut pas oublier un léger détail : mec, les éditions françaises de tes manga s’adressent à des lecteurs français. Or, si tu peux estimer que n’importe quel Japonais sait que ces événements ont eu lieu (même s’il ignore les détails), et qu’il devrait s’impliquer dans cette histoire qui est la sienne, tu ne peux l’exiger d’un Français dont ce n’est pas l’histoire. D’autant quand les événements en question vont à l’encontre de tout ce que la majorité des Français pensent savoir sur le Japon. Tu te retrouves juste avec une œuvre de fiction dont les protagonistes s’appellent N, T, ou K, juste parce que l’auteur avait envie de les appeler N, T, ou K. Une fiction nébuleuse et difficilement compréhensible. C’est du suicide artistique.
Après, évidemment, ce n’est jamais que mon interprétation. Mais ma conclusion reste malheureusement la même, à savoir que je ne peux décemment pas recommander la lecture d’Unlucky Young Men, malgré tout le plaisir que j’ai pu prendre grâce à elle. Tout simplement car je sais que les raisons pour lesquelles je l’ai lu sont aussi les raisons pour lesquelles je l’ai apprécié, et que j’estime qu’il faut l’aborder pour les mêmes raisons pour pouvoir en retirer quelque chose de positif. Donc si le sujet vous intéresse et que vous pensez être armés pour entamer votre lecture, je peux me permettre de vous la conseiller, même si vous ne m’avez probablement pas attendu pour cela. Dans le cas contraire, soit vous pouvez commencer à vous renseigner sur le sujet et ensuite envisager la lecture de cette œuvre, soit vous pouvez passer votre chemin.

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Un commentaire pour Unlucky Young Manga

  1. vivi dit :

    C’est terrible à dire mais je n’ai pas tenté cette série pour les raisons que tu as évoquées . Pour Colère Nucléaire, je trouvais les clés de compréhension indispensable alors là … Je n’ai pas le courage/ temps de tout chercher même si le sujet m’intéresse. Peut-être plus tard, surtout que ce genre de sortie en France devrait être encouragé. Mais pour le moment , je dois être en mode #feignasse# mais ton billet m’intrigue et je pense bien m’y atteler un jour !

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