Ni Nagai ni Maitre

Nagai

Il ne faut douter de rien. Quelques années auparavant, j’avais dressé une petite liste fantasmatique de titres que j’aimerais bien voir sortir en France, sans trop y croire. Depuis, j’ai eu la surprise de voir nombre de ces souhaits se réaliser : Uchû Senkan Yamato, la version enfin intégrale de Wingman, Ashita no Joe, Le Cœur de Thomas, la réédition de Kimagure Orange Road – même si pour le coup, c’est moi qui me suis « gure » – Cynthia et le Rythme de la Vie, vous saisissez le délire. Bien sûr, il en manque encore énormément, comme La Reine du Fond des Temps, Five Star Stories, Kaze to Ki no Uta, La Petite Olympe, Gu Gu Ganmo, ou encore Le Petit Chef. Mais dans le lot, le plus improbable restait peut-être le retour de Go Nagai, après l’échec de la vraie fausse réédition de Devilman pour la venue de l’auteur en France en 2008. Autant dire que l’année 2015 m’aura laissé sur le derrière, avec pas moins de deux éditeurs ayant réussi à publier des manga de l’auteur. Et des vrais, hein ! Pas uniquement ceux écrits par ses assistants ! Petit retour rapide sur deux d’entre eux.

Dans le documentaire Suck my Geek, Rafik Djoumi évoquait des ressemblances frappantes entre le Devilman de Go Nagai et les illustrations de Gustave Doré, signifiant pour lui une filiation évidente. Ce n’est donc pas forcément une surprise de le voir adapter La Divine Comédie de Dante, même si cela pourrait paraitre saugrenu. Entre la patte du mangaka et l’opportunité de découvrir ce classique de la littérature que je n’ai toujours pas pris la peine de lire, me plonger dans ce manga était pour moi une évidence.
L’histoire suit donc Dante, poète et homme politique florentin, guidé par Virgile à travers les 10 Cercles de l’Enfer, les 7 Paliers du Purgatoire, et les 7 Cieux du Paradis, dans le but de les décrire le plus fidèlement possible lors de son retour chez les vivants, et ainsi expliquer à ses semblables comment éviter de finir en Enfer. L’œuvre me parait toutefois plus morale et politique que réellement religieuse, puisque l’auteur critique régulièrement la présence en Enfer de tel ou tel pécheur, et car les rencontres qu’il y fait tournent essentiellement autour de Florence et des figures de l’époque. Il est d’ailleurs intéressant de constater que des tortures spéciales attendent ceux qui se sont détournés de la « véritable foi » (y compris des représentants des « religions du Sud »), mais que tout cela tourne quand même énormément autour de la représentation mythologique des Enfers, avec notamment les présences de Pluton et Minos. Toujours est-il que cette histoire, en particulier son versant infernal, impressionne par sa noirceur, son bestiaire démoniaque, et le sadisme dont sont victimes les pécheurs, condamnés à une éternité de tortures toutes plus infâmes les unes que les autres. En cela, Go Nagai était sans doute l’auteur rêvé pour accomplir cette transposition, et son trait – qui va jusqu’à reprendre des illustrations entières de Gustave Doré – retranscrit cette ambiance sombre et malsaine à merveille. Le revers de la médaille, c’est qu’il a beaucoup moins d’inspiration concernant le Purgatoire et le Paradis, ce qui fait que si l’Enfer occupe deux tomes à lui-seul, les autres lieux doivent se contenter d’un dernier volume plus expéditif. J’ignore si cela provient des écrits d’origine, eux-aussi bâtis de cette façon, ou si l’inspiration aura fait défaut au mangaka. Quoi qu’il en soit, c’est effectivement moins prenant, moins marquant, avec même une fin précipitée qui fait que le manga se referme sur une mauvaise note. Autre petit reproche, adaptation oblige, nous sentons moins la patte de l’auteur que d’habitude (il est où Danbei ?), qui semble s’abstenir de tout commentaire sur l’œuvre ; c’est un choix plus que valable, il ne cherche pas à éclipser le travail de Dante et y reste fidèle, mais cela donne forcément un manga qui parait manquer de personnalité. Paradoxalement, si il en avait eu à revendre, nous aurions pu lui reprocher de ne pas s’en tenir aux écrits d’origine. Quoi qu’il en soit, La Divine Comédie souffre nécessairement des défauts inhérents aux adaptations. Cela n’en demeure pas moins un titre des plus recommandables, qui permet de découvrir ce classique à travers le trait puissant d’un des plus grands maitres du manga.

cutieJ’avais adoré l’anime, qui malgré son format TV disposait d’une authentique liberté qui paraitrait aujourd’hui impossible, mélangée à une bonne dose d’action, des personnages charismatiques, et une ambiance seventies qui n’aura jamais été aussi bien retranscrite dans l’animation japonaise. Le manga, publié en parallèle, se présente quant à lui comme une sorte de quintessence de l’aspect le plus outrancier du mangaka, à la croisée entre humour grivois voire scatologique et ultra-violence, le tout mâtiné d’une bonne dose de libertinage.
Il faut dire que Go Nagai ose tout, ce qui lui permet d’accoucher d’idées toutes plus farfelues et potentiellement jouissives les unes que les autres. Comme lorsqu’il applique le concept des bandes loubards à des personnages uniquement féminins, en se contentant de prendre des caricatures du genre mais en leur greffant les attributs de leur nouveau sexe ; il en résulte des antagonistes grotesques, monstrueuses, mais foncièrement drôles. L’auteur se montre ainsi capable d’alterner les scènes à l’humour ravageur et d’autres à la cruauté digne de son Devilman, charcutant largement un casting d’individus difformes ou transformant un combat capital en blague lorsque l’adversaire se prend d’amour pour les formes généreuses de l’héroïne. Cutie Honey est un manga de son temps, celui où la petite culotte ne servait pas uniquement à aguicher le lecteur, mais aussi à apporter une touche d’humour aujourd’hui révolu. Si vous êtes sensible à cette débauche de bon mauvais goût, où un détective souffrant d’hémorroïdes se promène en laissant derrière lui des trainées de sang, ce manga est fait pour vous.
Si j’avais un reproche à faire, ce serait dans sa structure. Non seulement il ne dispose pas d’une véritable fin, mais il propose une séquence d’une telle gravité aux deux tiers de son récit qu’il aboutit à un climax émotionnel, rendant la suite forcément moins épique malgré ses grandes qualités (et malgré le minou de l’héroïne).

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2 commentaires pour Ni Nagai ni Maitre

  1. VpV dit :

    L’Enfer, Le Purgatoire et Le Paradis font à peu près la même longueur. Et si L’Enfer prend deux tomes, c’est peut-être parce qu’il est le plus « facile » à transposer et la partie la plus emblématique de l’œuvre de Dante (même si Le Paradis reste un sacré morceau).

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  2. Ping : 2015 : Le Bilan Manga en retard | Le Chapelier Fou

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