Nuke Ta Mère !

C’est une discussion que j’ai eu l’occasion d’avoir avec Bruno Pham, des éditions Akata, lors de la publication de Daisy, Lycéennes à Fukushima : et toi, que faisais-tu le 11 Mars 2011 ? Cela peut sembler lointain, mais l’événement nous a suffisamment marqué pour que nous nous en souvenions parfaitement. Sa réponse lui appartient. Quant à la mienne, elle nous prouve que le destin a de l’humour, et rend la date impossible à oublier : ce Vendredi 11 Mars 2011, je soutenais un mémoire sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl sur les populations locales. Mémoire que j’ai d’ailleurs mis en ligne sur ce blog, et qui reste aujourd’hui encore mon article le plus partagé et le plus lu, alors qu’il ne traite pas de mes sujets habituels. Il faut dire que la synchronicité a énormément joué. Depuis, Fukushima me poursuit, et ce d’autant plus que mon métier m’y prédispose.

Lors de notre entretien, Bruno Pham avait prévenu : avec leur manga spécial COP21, foncièrement anti-nucléaire, tout le monde allait les prendre pour des dingues. Après lecture, je me dis qu’il n’avait sans doute pas tort. Pour une raison toute bête : au-delà de son propos, Colère Nucléaire m’apparait comme l’œuvre la plus profondément et fondamentalement japonaise que j’ai pu lire. Non pas pour des questions de style, graphique ou narratif, mais parce qu’elle s’adresse uniquement à des Japonais, ou plus certainement à des lecteurs parfaitement au fait de la géographie du pays, de ses hommes politiques, de son économie protectionniste, et de ses liens avec les États-Unis.

Vous avez certainement déjà lu un manga avec des clés de compréhension, ou au moins un petit dictionnaire pour vous aider à comprendre des termes et des références qui ne peuvent être traduits comme tels ; en ce moment, Food Wars avec son vocabulaire culinaire constitue un bon exemple. D’ordinaire, ces explications tiennent en quelques lignes en fin ou en début d’ouvrage, quand elles ne sont pas tout simplement indiquées en-dessous des cases. Dans Colère Nucléaire, elles font 8 pages ! Je vous laisse imaginer les allers-retours incessants, à tel point qu’il vaut mieux caler les clés de compréhension avec son doigt pour y accéder plus rapidement. C’est même indispensable. Mais ce que cela signifie, surtout, c’est que cela risque de rapidement décourager nombre de lecteurs. Donc si Fukushima, le nucléaire, et la politique japonaise ne vous intéressent pas, vous n’arriverez probablement pas au bout du premier tome.

Colère Nucléaire mélange fiction et autobiographie. En effet, son mangaka – Takashi Imashiro, dont il s’agit du premier titre publié en France – se sert de son propre ressenti, de sa propre expérience, de ses propres démarches après la catastrophe de Fukushima, mais les applique à un personnage lui fictif, salaryman obsédé par son smartphone, les réseaux sociaux, la politique japonaise, et désormais le nucléaire et tout ce qui s’y rapporte dans l’archipel nippon.
L’éditeur Akata le présente comme un documentaire, et effectivement, ce manga ne possède pas de trame narrative et se contente de suivre son héros, jour après jour, réagissant aux annonces autour de Fukushima, aux déclarations de TEPCO et des hommes politiques nippons – totalement inconnus en France, passés Naoto Kan et Shinzô Abe, même s’il ne faudra pas me demander leurs partis politiques d’appartenance – participant à manifestations qui n’ont pas toujours comme sujet l’abandon du nucléaire, et allant jusqu’à se rendre au plus près des lieux du drame.

Ce manga possède au moins deux atouts de taille, au-delà de son sujet lui-même. Le premier, c’est qu’il nous permet de vivre la situation de l’intérieur, et du point de vue d’un Japonais certes plus investi que la moyenne de ses concitoyens, mais c’est justement cette différence d’investissement qui lui donne ce regard sur l’apathie qu’il ressent dans la population. Pour ma part, je devais me contenter de suivre les informations en direct, et à travers mes connaissances sur place, qui employé délocalisé loin de Tokyo pour éviter toute contamination venue du Tôhoku, qui étudiant rapatrié de force sur ordre de la ministre de l’éducation supérieure de l’époque. Mais ce point de vue d’un Japonais, peuple vivant une relation ambivalente avec le nucléaire – il suffit d’observer l’évolution de Godzilla, à l’origine incarnation de la peur de l’atome, passé de menace incontrôlable à défenseur de la Terre au fil du temps – possède forcément un attrait certain.

Le second atout de Colère Nucléaire, c’est qu’il a quelque chose à raconter, et son auteur un propos à défendre. Et cela fait plaisir ! Entendons-nous, j’apprécie les titres juste divertissants et bien écrits, mais cela ne signifie pas que je rejette tout manga qui essayerait de me parler. Je préfère varier mes lectures. Récemment, Eiji Otsuka – scénariste de l’excellent Unlucky Young Men – regrettait qu’il y ait de moins en moins de séries engagées, soit en raison de la dépolitisation des mangaka, soit en raison de la peur des éditeurs de proposer à leurs lecteurs – qu’ils voient justement comme ne recherchant que le pur divertissement – des œuvres trop politisées qu’ils risqueraient de rejeter. Takashi Imashiro, lui, prend une position – à laquelle nous adhérerons ou non – et s’y tient. Comme le titre l’indique bien, l’auteur instille sa colère dans chaque page, de même que ses réflexions et son impression que les médias se contentent de répéter les informations officielles. Spécialisé dans les manga sur la pêche, c’est sans doute le contact avec la nature que suppose cette activité qui le rend si sensible à ces questions sur le nucléaire.
Akata étant elle-même une maison d’édition politisée, clairement engagée en faveur de l’écologie – vous en connaissez beaucoup des éditeurs basés dans le Limousin ? – qu’elle publie un tel ouvrage ne surprend guère.

Après, et comme indiqué tantôt, cela n’en fait pas un manga aisé à recommander. Avant tout pour une question d’approche : le mangaka se comporte comme si son lecteur avait déjà les clés pour comprendre la situation, ce qui ne sera évidemment pas le cas en France. Pas tant concernant le nucléaire civil, car c’est vraiment la politique et la mentalité japonaises qui posent problème. Quand il nous parle des liens entre son pays et les USA, ou qu’il déplore que la majorité des opposants au nucléaire soient des personnes âgées, les raisons semblent aller de soi pour son lectorat cible, donc il ne cherche jamais à expliquer pourquoi, ce qui aurait pourtant été intéressant ; concrètement, cela peut rendre la lecture confuse, et j’ai parfois eu l’impression de passer à côté d’éléments importants, malgré le travail de grande qualité fourni par l’éditeur français. Ceci mis en parallèle de l’obligation de se reporter sans cesse aux clés de compréhension pour saisir ce que l’auteur nous raconte, il faut vraiment s’accrocher. Donc si le sujet ne vous parle pas, ce n’est sans doute pas la peine de vous lancer dedans.

C’est probablement là toute la différence avec Daisy, Lycéennes à Fukushima. En intégrant la catastrophe dans une trame narrative, en nous faisant ressentir de l’empathie pour ses personnages, le manga se montrait parfaitement accessible au plus grand nombre, et pouvait s’apprécier indépendamment de son message. Message qui, grâce à l’attachement que nous ressentions pour les héroïnes, passait d’autant mieux. Tandis que Colère Nucléaire ne s’adresse vraiment qu’aux lecteurs suffisamment curieux et motivés pour surmonter un récit difficile d’accès pour quiconque ne dispose de bases plus que solides concernant la société japonaise – en particulier sa politique – et impose un investissement personnel plus conséquent qu’à l’accoutumée.

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