Le Labyrinthe du Silence, ou le devoir de mémoire

J’hésite quant à comment ouvrir cet article. Peut-être par quelques mots à mon propos ? J’aime l’Histoire. A l’école, j’avoue ne pas toujours avoir bu les paroles de mes professeurs, tenus à des discours prévus par l’Académie et pour certains piètres conteurs. Mais le sujet m’intéresse grandement, avec évidemment des préférences quant aux époques et lieux traités. Avec le temps, je me suis tout particulièrement penché sur la Seconde Guerre Mondiale, surtout son versant européen, puis sur ce qui s’est déroulé après la capitulation allemande. Enfin, j’ai commencé à être fasciné non pas par ce que les livres scolaires ou les œuvres culturelles nous racontent, mais par ce qu’ils ne nous racontent pas.

Prenons cette petite phrase, tirée d’une comédie et disposant donc d’une liberté de ton moins sujette à débat : « Mais le général de Gaulle n’a-t-il pas dit que toute la France avait été résistante ? » Ce à quoi son interlocuteur répond que oui, il l’a dit. Pas besoin d’être historien pour saisir la contre-vérité dans les propos du premier président de la Vème République. Mais c’était une vision romantique. En France, la version que nous souhaitons retenir, c’est celle de la Résistance, de la France Libre, du maquis, des Justes,… Quand bien même, elle n’aurait concerné qu’une minorité, ou que le général De Gaulle lui-même se serait empressé de désarmer les résistants une fois le pays libéré ; c’est que, dans le lot, il y avait un paquet de Communistes, vous comprenez (et ils auraient pu interférer dans sa propre conquête du pouvoir). La Vraie France, c’est celle de Londres, pas celle de Vichy (ce qui sonne comme un étrange paradoxe). Quant au fait que les actions héroïques de certains résistants se limitèrent à noyer les enfants nés d’une Française et d’un soldat allemand, que deux fugitifs juifs furent assassinés sur la place de mon village, où que celui d’à côté abritait un « camp d’internement », ça, ce sera laissé à la discrétion des curieux disposés à effectuer leurs propres recherches. Tandis que d’autres se demandent l’utilité de produire un long-métrage sur la rafle du Vel d’Hiv, car c’est le passé, que la France n’a pas à porter tous les malheurs du monde, et que de toute façon, nous n’étions pas nés.

Si je parle de tout cela, c’est car j’ai parfois l’impression que mon pays ne s’est livré qu’à un devoir de mémoire partiel. Pas que sur la Seconde Guerre Mondiale. Quand je vois que La Bataille d’Alger resta censuré pendant près de 40 ans, je m’interroge. Évidemment, ma génération peut se permettre de critiquer : nous ne connaissons pas la guerre sur notre territoire, nous ignorons comment nous aurions réagi, nous avons donc bon dos de poser des questions et d’exiger de nos aïeux qu’ils aient agi comme nous pensons que nous l’aurions fait.
Néanmoins, en tant qu’amateur de manga et d’animation, j’ai l’impression qu’un pays n’a, pour sa part, jamais entamé son devoir de mémoire : le Japon. Je me suis longtemps demander pourquoi, et vient de trouver un film qui, indirectement, répond à ma question. Il s’agit du Labyrinthe du Silence de Giulio Ricciarelli. L’histoire commence en 1958, à Francfort. Dès les premières minutes, le personnage principal, un jeune procureur idéaliste, nous assène cette vérité fatale : il ne connait pas Auschwitz, et n’en a même jamais entendu parler. Sur le coup, cela m’a semblé surréaliste, impossible. Pourtant, les explications ne manquent pas. La première est apportée par un de ses collègues : à l’école, il fût obligé de voir un documentaire sur le sujet, qu’il jugea comme de la propagande imposée par les vainqueurs aux vaincus. En même temps, comment croire que son propre peuple ait pu infliger de telles horreurs ? Les parents n’en parlent pas à leurs enfants, beaucoup préférant oublier cette période, et il n’y a officiellement plus de nazis en Allemagne, depuis les Procès de Nuremberg, qui n’impliquèrent qu’un nombre limité de personnes. Impossible de faire autrement, à l’époque : valait-il mieux liquider toute l’administration d’un pays qui avait besoin de se reconstruire, ou oublier des actes dont le souvenir dérangeait beaucoup de monde ? Dans son Verboten, Samuel Fuller montre un officier américain engager, juste après la fin du conflit, un ancien soldat allemand au passé trouble ; à celui qui lui fait remarquer, il répond que l’expérience de cet homme en tant que démineur lui importe plus que ses agissements antérieurs : en disposant de compétences indispensables, il devient indispensable. Klaus Barbie s’en est sorti de cette façon. La France n’a pas fait autre chose, permettant notamment à un Maurice Papon de rester tranquillement en place après la fin de la guerre.

Et voilà qu’arrive une nouvelle génération qui ne peut pas comprendre ces événements mais juge ses parents. Mais ce que montre Le Labyrinthe du Silence, c’est la nécessité de poser des questions, de déterrer le passé enfui, afin que jamais il ne soit oublié. Or, c’est justement ce qui n’est pas arrivé au Japon.
Il y a quelques années, ARTE avait diffusé un documentaire montrant que le Japon connaissait peu la Shoah, ce qui semblait presque offusquer les documentaristes. Pourtant, cela ne me choque pas. Les Japonais ont mené la Guerre pour leurs raisons propres, leur alliance avec le Reich s’explique moins par des raisons idéologiques que par des ennemis communs : France et Angleterre, qui disposaient de colonies dans des territoires convoités par l’Empire, et USA, dont la flotte et leur propre présence dans le Pacifique inquiétaient. La Shaoh a fait des millions de morts, mais l’Europe n’en demeure pas moins tellement lointaine.
Ce qui m’inquiète bien plus, c’est la méconnaissance des Japonais de leur propre histoire, et surtout de la Seconde Guerre Mondiale et des raisons derrière celle-ci. Dans les bonus du film de Clint Eastwood Lettres d’Iwo-Jima, cette bataille est décrite comme extrêmement méconnue au Japon, alors qu’elle marque le débarquement des forces américaines sur le sol nippon. Ce n’est qu’un élément parmi d’autres. La production japonaise autour de ces événements revient essentiellement sur le statut de victime du pays, dans les derniers moments du conflit : déplacements de population, bombardements incessants, jusqu’aux bombes atomiques, et évidemment la survie après le conflit. Le Jour le Plus Long du Japon, par exemple, décrit la catastrophe d’Hiroshima comme la conséquence d’une erreur de traduction des Américains suite à leur réponse à un ultimatum, le gouvernement nippon ayant indiqué qu’ils y réfléchissaient, celui des USA ayant maladroitement compris qu’il s’agissait d’un refus ; alors que, entre nous, si un Japonais vous répond qu’il réfléchit à une proposition, cela veut bien dire non. L’attaque de Pearl Harbor, Nankin, tout cela, la majorité de la population l’ignore et préfère l’ignorer, tandis que d’autres, comme en Allemagne, prennent cela comme de la propagande des vainqueurs.

Les USA ont appliqué au Japon les mêmes principes qu’en Allemagne : sauvegarde de l’administration, volonté de ne pas froisser la population – ce qui explique en particulier que l’Empereur n’ait pas été destitué – et procès symbolique de quelques responsables comme victimes expiatoires. Et cela s’est arrêté là. Les forces d’auto-défense furent confiées à d’anciens officiers impérialistes, les scientifiques de l’Unité 731 sont retournés à leurs anciennes activités, et peu ont posé de questions. Tant et si bien que, aujourd’hui, la majorité de la population japonaise ignore tout du conflit, de ses raisons, et des exactions commises par son armée. Rendant incompréhensibles – et donc injustes – les actes perpétrés par l’envahisseur américain, ou la défiance constante de la Chine ou de la Corée à leur encontre. Le devoir de mémoire ne sert pas uniquement à se repentir au nom de nos ancêtres – je ne me sens personnellement pas coupable – mais aussi et surtout à se souvenir. Car un peuple qui oublie son passé est condamné à le répéter. Or, un peuple se sentant humilié et ne comprenant pas pourquoi possède toutes les chances de sombrer dans le nationalisme. Nous contre le monde entier.
Aujourd’hui, il est probablement trop tard pour le Japon. Plus le temps passe, plus le souvenir de la guerre s’éloigne, et plus elle parait lointaine. Pourquoi se soucier d’un événement aussi ancien ?
Et voilà que, justement, le parlement japonais adopte un texte permettant à son armée de combattre en terre étrangère, en contradiction avec la constitution du pays et alors que la majorité de la population s’y oppose.

Pour finir, une histoire tirée d’un des trop rares manga évoquant le sujet. Dans Master Keaton, un ancien soldat américain souhaite aller se recueillir, au Japon, là où se trouvait le camp de prisonniers où il fût lui-même interné, et où nombre de ses camarades moururent. Ce à quoi l’employé de la mairie de la ville dont dépendait l’endroit en question, lui répond qu’il n’y a jamais eu de tels camps au Japon. Il en est persuadé. Keaton lui-même, historien et archéologue, doutait de leur existence avant d’être confronté au témoignage de cet homme.
Imaginez donc la même chose en Allemagne.

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