Les Femmes du Zodiaques s’en vont toujours à l’attaque

Il y a un an, je me fendais d’un article pour saluer la publication chez Le Lézard Noir du premier manga de Miyako Maki en langue française. Ou, du moins, du premier signé de son nom, puisqu’elle travaille régulièrement aux côtés de son époux Leiji Matsumoto.
Cette publication terminée, il est temps d’en dresser le bilan. Ceci dit, rien de ce que je vais évoquer ci-dessous ne saura rendre justice aux Femmes du Zodiaque, qui s’impose comme le meilleur titre paru chez nous ces dernières années.

Miyako Maki est un cas rare dans l’univers du manga en général, et sans doute unique parmi les mangaka disponibles en langue française. En effet, si les femmes ont véritablement commencé à intégrer ce milieu à la fin des années 60, à la faveur d’une augmentation du nombre de magazines destinés au lectorat féminin et d’une société plus permissive, quelques pionnières œuvraient déjà depuis les décennies précédentes. Machiko Hasegawa, bien sûr, avec Sazae-san, mais aussi Miyako Maki.
Dans la mesure où sa carrière commence en 1957, elle dispose d’une expérience solide lorsqu’elle se lance, en 1973, dans Les Femmes du Zodiaque, titre qui se propose de transposer les codes du gekiga à la production féminine, ici destinée à un public adulte. La série ne dispose pas d’une trame précise, mais repose sur un leitmotiv : proposer des portraits de femmes, liées par l’astrologie ; même si ce dernier aspect n’apparait que comme un prétexte pour narrer des histoires de figures tantôt fortes, tantôt fragiles, mais toutes exceptionnelles à leur façon.

Pour l’auteur, il s’agit d’étudier les trajectoires de ses héroïnes, dans le Japon dans lequel elles évoluent. Si le premier tome est consacré à des récits contemporains de leur époque de rédaction, il n’en va pas de même pour le second, revenant notamment sur l’ère Meiji et sur la Seconde Guerre Mondiale.
Chaque héroïne, toutes définies par un signe astrologique qui leur est propre, possède une personnalité unique, des plus candides aux plus sombres, des plus frivoles aux plus graves. De fait, il en va de même pour ce qui leur arrive : les tranches-de-vie amoureuses, empruntes de modernité, se confrontent à des drames terribles, en particulier dans les histoires se déroulant dans le passé, les personnages devant s’y confronter à un quotidien souvent difficile que Miyako Maki prend soin de dépeindre sans l’édulcorer. Nous y découvrons au passage une mangaka profondément marquée par l’occupation américaine, qu’à la différence de ses consœurs du célèbre Groupe de l’An 24, elle a vécu de plein fouet ; en faisant une des rares artistes à pouvoir l’aborder de manière réaliste et avec une vision féminine.

J’estime que mon avis sur cette œuvre peut se résumer en une seule remarque : Les Femmes du Zodiaque m’a fait pleurer. Et ça, je vous prie de croire que cela m’arrive extrêmement rarement en lisant un manga. Non seulement car les récits s’avèrent touchants – en raison des malheurs mais aussi, et surtout, des bonheurs narrés par Miyako Maki – mais aussi car ce que vivent les personnages ne peut que nous interpeller, tant elle arrive à créer des protagonistes immédiatement attachants. Figures grandioses, magnifiques, et fragiles à la fois, parfois cruelles, nous avons envie de savoir ce qui va leur arriver, comment elles vont évoluer, voire comment elles font se sortir, ou non, des situations dans lesquelles elles se trouvent.
En même temps, l’auteur brasse les genres, entre la torture psychologique dans un univers urbain déshumanisant, la bluette sur fond de libération des mœurs japonaises, la survie pendant et après la Seconde Guerre Mondiale, ou encore le pur drame historique. Le tout raconté avec une justesse incroyable, et le regard unique d’une femme mangaka sur la société qui l’entoure.

Tout ceci est déjà exceptionnel, mais Les Femmes du Zodiaque dispose d’un atout ultime : un dessin fabuleux. Excusez-moi de devoir recourir aux superlatifs, mais il m’est arrivé de m’arrêter plusieurs minutes sur une seule case, afin d’admirer la beauté, la pureté, l’élégance, la simplicité, et la grâce du trait de Miyako Maki. Aucun coup de crayon ne parait superflu, et pourtant, ses personnages féminins feraient passer les héroïnes de Leiji Matsumoto pour des laiderons – je dis ça malgré l’amour que je porte à Maetel et Yukino – tandis que ses personnages masculins sembleraient le fait d’un Shingo Araki qui se serait mis au gekiga. C’est beau. C’est juste beau. Mes yeux n’en sont toujours pas revenu. La claque.
Pour ne rien gâcher, l’édition du Lézard Noir s’avère irréprochable. Papier de qualité, impression soignée, et par dessus tout, une traduction réalisée par Miyako Slocombe. Plus habituée des travaux de Suehiro Maruo, elle prouve ici que la première qualité d’un bon traducteur reste la maitrise de la langue française, qu’elle manie avec passion et dextérité pour accoucher d’un texte enlevé et tout simplement agréable à parcourir. Impossible de lire du Pika ou du Tonkam après un tel plaidoyer, le choc n’en parait que plus rude.

Pour ceux qui n’auraient pas encore saisi le message : lisez Les Femmes du Zodiaque ! Pour ses portraits de femmes, pour son trait flamboyant, pour son analyse de la société japonaise, et par ce qu’il raconte ne peut que vous touchez en plein cœur, comme je le fus moi-même. Si vous ne deviez lire qu’un manga cette année, ou même l’année prochaine, ce serait celui-ci sans aucune hésitation.

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8 commentaires pour Les Femmes du Zodiaques s’en vont toujours à l’attaque

  1. Meloku dit :

    Je n’ai pas encore trouvé le temps de lire le second, mais j’ai dévoré le premier. J’ai retrouvé les thèmes et le goût de l’esthétisme chers à Kazuo Kamimura, mais en plus féminin (forcément). Mon seul reproche concerne la narration, qui a un peu vieilli. J’ai parfois eu du mal à trouver le sens de lecture. Mais je chipote, c’est une lecture géniale…

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  2. Gemini dit :

    J’ai hésité à indiquer dans l’article que, comparé à celui de Miyako Maki, le trait de Kazuo Kamimura vaut à peine mieux que celui d’un épisode de Dragon Ball Super. Mais cela aurait été mal pris.

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  3. Sirius dit :

    Ça m’intéresse… mais…
    Niveau édition, outre la qualité du papier et de la traduction, le format et le nombre de pages justifient-ils aussi le prix?

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  4. Gemini dit :

    350 pages chacun (même un peu plus pour le second), et un format plus imposant que la moyenne. Après, le prix s’explique aussi car l’éditeur est un indépendant, il n’y a pas de mystère. Mais ça le vaut, vraiment.

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  5. Pfedac dit :

    Le second tome sera mon premier achat dès que je retourne dans l’Hexagone. J’avais adoré le premier et avais dû ronger mon frein lors du retard de publication du second qui m’a empêché de l’acheter avant mon départ. En tout cas j’ai essayé de plaider de toute mes fores auprès de mes amis pour le lire (ce que je fais déjà pour les vieux shoujos). Ravie de savoir que le second tome est aussi bon, si ce n’est meilleur, que le premier. 🙂

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