Une simple question de contexte

Contextualiser : « Mettre en relation une action, un fait avec les circonstances historiques, sociales, artistiques, etc., dans lesquelles ils se sont produits. » – Larousse

Il s’agit d’un problème qui revient fréquemment lorsque nous parlons d’une œuvre – film, manga, pièce de théâtre, peinture, j’en passe – ancienne ou étrangère : celui de la contextualisation. C’est-à-dire remettre l’œuvre en question dans son contexte de production afin d’en obtenir la lecture la plus proche possible de celle d’origine, comprendre en quoi elle put être innovante, et se prémunir contre toute erreur d’interprétation.
Dans un précédent papier, j’expliquais que mon approche de l’art s’appuyait avant tout sur mon ressenti. Ce qui m’importe, ce n’est pas l’œuvre dans son contexte de production, mais dans son contexte de découverte. Ce qui relèguerait le processus intellectuel sous-entendu par la contextualisation à une analyse à posteriori.

Prenons un exemple concret : Citizen Kane. Le film est souvent présenté comme un des plus influents de l’histoire du cinéma, voire comme le plus influent. Sauf qu’il date de 1941, et que ses innovations formelles ont depuis longtemps été récupérées, assimilées, voire améliorées. Un spectateur qui le regarde aujourd’hui aura vraisemblablement l’habitude des codes et techniques employés, et il lui sera impossible de se mettre à la place de quelqu’un l’ayant découvert à l’époque, à moins de se livrer à un exercice mental totalement artificielle, voire de partir du principe qu’il se doit de l’apprécier non pour ses qualités propres, mais en raison de son impact historique.
J’ai apprécié Citizen Kane en tant que long-métrage, mais pas non plus au point de le porter aux nues, car comme indiqué, j’avais déjà pu me confronter à des versions améliorées de ses innovations, ce qui dans le contexte actuel lui donne malheureusement un aspect daté. Cela n’enlève rien à sa place toute particulière dans l’histoire du cinéma, mais un ressenti ne peut décemment se reposer là-dessus.
Soit dit en passant, un métrage peut dater sans paraitre daté, ou du moins proposer des idées, une mise-en-scène, ou un scénario qui en font toujours une œuvre d’exception aujourd’hui. De fait, deux de mes films favoris ont été réalisés dans les années 1920.

Néanmoins, la contextualisation ne se limite pas à considérer une œuvre selon sa place dans l’Histoire. Sur Mata-Web, Tetho a proposé un exemple très judicieux : la série Gunbuster a beau se dérouler dans le futur, elle fût produite à une époque où l’URSS existait encore, ce qui explique la présence de pilotes soviétiques. Selon lui, sans contextualisation – donc sans prendre en compte l’année de production de cet anime – ce détail paraitrait ridicule.
Cela m’a fait comprendre qu’il existe plusieurs processus de contextualisation : le conscient et l’inconscient. Le conscient, vous l’aurez compris, c’est celui qui nous obligerait à nous replacer dans le contexte de l’époque (et du pays) afin de comprendre l’œuvre et ses implications ; je considère cela comme un processus très artificiel, et de toute façon limité car nous ne pouvons qu’avoir une lecture partielle de l’époque en question. Surtout, il ne vaut qu’à posteriori lors de l’analyse – ou à priori, dans le choix de l’œuvre – et ne viendrait qu’entacher l’expérience de la découverte.

La contextualisation inconsciente, par opposition, se déroule pendant l’expérience. Lorsque nous découvrons une œuvre d’une autre époque, dans la majorité des cas, nous savons qu’elle vient de l’époque en question, ce qui va conditionner notre approche sans que nous nous en rendions compte.
Prenons un exemple concret : que ce soit dans La Vengeance du Serpent à Plumes ou Opération Corned Beef, François Mitterand fait une apparition ; dans le premier sous la forme d’images d’archive, tandis qu’il n’est que suggéré dans le second, mais avec une voix et des manières trop typées pour ne pas le rappeler immédiatement à tout spectateur du Bêbête Show. Il ne viendrait à personne de penser que son apparition est déplacée, sous prétexte qu’il n’est plus de ce monde. Et quand bien même nous ne le connaitrions pas, la fiction ne met pas toujours en scène des hommes d’état réels. De même, personne n’ira dire, en voyant Escape from L.A., que Los Angeles avait l’air sacrément craignos en 2013.
En cela, le processus se rapproche de la suspension consentie de l’incrédulité. Pour un spectateur inculte ignorant l’existence de l’URSS, les Soviétiques de Gunbuster viennent juste d’un pays qui s’appelle URSS et qui existe dans l’univers de la série.

Pour exprimer les limites de la contextualisation consciente, prenons Mission Cléôpatre : quelqu’un le regardant pour la première fois aujourd’hui, sans savoir ce que sont Itinéris ou le Pass SFR, aura beau faire tous les efforts possibles pour se remettre dans le contexte, les blagues liées à ces éléments de la société française – que toute personne vivant dans l’Hexagone connaissait lors de sa sortie en salles – ne le feront pas rire. Quant à un Francophone ne vivant pas en France, ces blagues ne l’auront sans doute pas fait rire même à l’époque.
Vous l’aurez compris, la contextualisation d’une œuvre n’est pas toujours possible. Et pas toujours souhaitable : pour revenir sur Citizen Kane, si nous partons du principe que le long-métrage ne peut être abordé sans considérer son impact, alors cela condamne tout jugement critique.
Comme le dirait le Fossoyeur de Films, c’est justement car cette contextualisation historique ou géographique est limitée qu’existent les remakes, afin d’associer les œuvres à un nouveau contexte historique ou géographique.

Reste un point à rappeler : l’époque à laquelle une œuvre est produite fait partie intégrante de son identité. Pour l’image qu’elle nous donne de la société d’alors – même s’il s’agit d’une fiction – mais aussi car les codes, la narration, les conventions, ou encore les modes évoluent au fil des années. De nombreux courants artistiques n’existent que dans des intervalles de temps limités, et tenter de les reproduire aujourd’hui donnerait seulement un sentiment d’artificialité, justement car c’est leur contexte qui les a générés.
Je ne sais pas si je suis bien clair, mais je vais prendre quelques exemples qui me paraissent parlant.
Une des forces des manga de Masako Yoshi sortis chez Black Box, c’est que ceux écrits durant les années 80 proposent une forme de comédie romantique qui ne se retrouve pas aujourd’hui, ce qui les rend originaux par rapport à la production contemporaine. C’est un style qui n’appartient qu’au Japon de l’époque.
Les grosses productions de l’Âge d’Or d’Hollywood sont reconnaissables entre mille, par les thèmes qu’elles abordent, leur sens du glamour, la façon dont elles ont été tournées, ou même la coiffure des actrices.

La contextualisation apparait dès lors inutile, car ce qui compte, c’est moins le contexte que le courant artistique généré par celui-ci et dans lequel ces œuvres s’inscrivent.
Ma philosophie, c’est qu’une œuvre de qualité le reste quel que soit le contexte dans lequel elle est appréhendée.

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3 commentaires pour Une simple question de contexte

  1. Aivory dit :

    Une œuvre, une fiction, – film, manga, pièce de théâtre, peinture, etc. – n’est ni un fait ni une action. Dommage. Et puis évitons de prendre le Larousse en ligne comme référence pour donner une définition pertinente ou fiable.
    Les remakes (un s à « remake « et pas à « manga », pourquoi ?) existeraient simplement pour transposer une œuvre à travers les régions et les époques ? Ah… c’est bien urbain de leur part.

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  2. Tama dit :

    J’évoquais beaucoup la contextualisation à mes élèves et le fait d’essayer de la prendre en compte (si possible) lorsque l’on analyse une oeuvre. Elle n’est pas une obligation en soi mais elle permet d’avoir certaines clés pour décoder le message derrière. La contextualisation n’est pas juste socio-politique, elle peut être aussi incluse dans la vie de l’artiste, voir remettre une oeuvre dans le contexte des autres oeuvres, comment elles s’inscrit dans une série.
    Par exemple si on peut prendre « le serment des Horaces » comme oeuvre seule, on peut aussi le voir du point de vue de l’engagement politique de David pour la république, de même est-ce que les oeuvres de Louise Bourgeois, Niki de Saint-Phalle, peuvent se comprendre sans l’histoire intime de ses femmes et leurs rapports au père ? Est-ce que l’on peut comprendre (je ne parle pas du ressentit) une oeuvre religieuse sans avoir le dictionnaire des saint à côté de soi et sans avoir lu Voragine ? Sans avoir d’éducation religieuse et philosophique ?
    Evidemment, certains codes ont disparu avec le temps, pas sur qu’il viendrait à l’esprit aujourd’hui d’utiliser de la perspective inversée et de la stratification d’espace comme à l’époque. Par contre, on est jamais à l’abri d’une erreur d’interprétation qui peut fausser tout un pan de l’histoire.
    Citizen Kane j’avoue m’être endormi devant quand je l’ai vu dans un contexte scolaire, résultat je peux pas en dire grand chose. C’était sans doute novateur à l’époque mais aujourd’hui cela semble banal. Des cas comme ça il y en a plein, je pense à Romero ou même Blair Witch (premier du nom). Ce dernier avait beaucoup fait parler de lui à sa sortie et beaucoup de gens y croyaient vraiment, quand je l’ai vu des années après, si ça fonctionnait toujours sur moi parce que je connaissais le contexte et que j’avais réussi à m’immerger ce ne fut pas le cas des personnes avec moi désormais habituées au style caméra épaule, faux docu et à voir des choses plus effrayantes.
    Certains films ou autres resteront gravés dans l’histoire comme précurseur car toujours mis en relation avec leur contexte de création alors que d’autres passeront à la trappe (pour diverses raisons, effets de mode etc… Hello art pompier!) et d’autres seront intemporels (quoique avec les goûts et les couleurs).
    Certaines oeuvres ont une portée universelle dans leur discours, le fond ne change pas, même si la forme semble vieillotte alors que d’autre sont spécifiquement ancrées dans une époque.
    Après il y a le contexte d’appréciation d’une oeuvre, le cadre dans lequel on l’a découverte ou redécouverte. Parfois, on n’a pas la maturité ou les dispositions nécessaire pour l’apprécier (mais est-ce que ça impliquerait que chaque oeuvre doit être appréciée ? ça voudrait dire que si on aime pas c’est juste que l’on a pas les bonnes clés ?)
    « La contextualisation apparaît dès lors inutile, car ce qui compte, c’est moins le contexte que le courant artistique généré par celui-ci et dans lequel ces œuvres s’inscrivent. »
    Hummm…oui et non. Je prends l’exemple du futurisme courant pas/peu étudié aux profits d’autres (comme Dada)parce que souvent résumé comme fasciste. Le résumé comme tel est à mon sens une erreur en plus d’être à côté de la plaque. Ne pas prendre en compte le risorgimento (donc le contexte socio-culturel du pays), c’est zapper l’essence même du mouvement qui milite en faveur d’une grande Italie donc comprendre toute cette glorification de la technologie donc de la chronophotographie, donc du mouvement, etc…c’est un peu un jeu de domino.
    Les oeuvres futuristes peuvent être vues indépendamment les unes, des autres mais quelque part c’est oublier la convergence des éléments qui ont conduit à leur création à un moment T.
    Enfin pour moi, si je peux regarder une oeuvre seule, le contexte aura toujours un rôle à jouer à un moment.

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  3. Ialda dit :

    Je ne sais pas vraiment où me placer par rapport à cette manie de la contextualisation. Comme tous geeks obsédé par les détails futiles et autres miscellanées, j’arrive tout à fait à me figurer l’attrait maladif de la chose. D’un point de vue politique, je m’en amuse quand on la réclame pour certaines oeuvres mais qu’on la refuse à d’autres – ce qui permet ensuite de dire à quel point Tintin est raciste, par exemple. Mais j’ai avant tout l’impression d’une volonté de vouloir traiter n’importe quel sujet sous l’angle exclusif de notre temps, une tentative effectivement un peu artificielle de penser pouvoir assimiler un zeitgeist par juste une poignée de détails tenant de la frise chronologique (« L’URSS existait encore en 88 »).

    J’ai tendance à considérer qu’une véritable oeuvre d’art, quelque soit l’époque ou le pays d’origine, est une oeuvre qui réussit _aussi_ (en plus de ses objectifs esthétiques, de si son intrigue est complète, etc) à exprimer quelque chose de vrai sur la nature humaine, et quelque chose qui reste vrai au yeux du lecteur dix ans, cent ans ou un millénaire après avoir été rédigé.

    Je te rejoint sur « une œuvre de qualité le reste quel que soit le contexte dans lequel elle est appréhendée »; avec le temps certaines oeuvres arrivent à être mieux comprises, justement parce qu’on oublie ce sacro-saint contexte au profit de ce qui est vraiment important.

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