Jupiter, le destin de l’univers hollywoodien

Jupiter Ascending

Depuis Matrix, les Wachowski semblent abonnés aux échecs commerciaux, annoncés avant même leur sortie ; ce qui n’aide certainement pas à attirer un public persuadé qu’un bon film, c’est un film qui cartonne forcément au box-office.
Après un Speed Racer saisissant que je regretterai toute ma vie de ne pas avoir pu voir en salle, et un Cloud Atlas poétique, doté d’une narration d’une fluidité incroyable malgré sa complexité, Jupiter Ascending est leur moins bonne réalisation depuis deux volets Matrix qui ont réussi à prendre tout le monde par surprise. Il n’empêche qu’il faut le voir, pour ses qualités et parce qu’il s’agit d’un acte militant.

La formule est désormais connue : un réalisateur issu d’une mouvance plutôt indé pour faire bander les critiques professionnels, une franchise, un budget pharaonique, et des producteurs issus d’écoles de commerce disposant du contrôle artistique réel. Des James Gunn et des James Mangold, trop heureux de pouvoir jouer dans la cour des grands, acceptent volontiers ce pacte avec le diable, tandis qu’un Edgar Wright préfère quitter le navire faute de pouvoir s’imposer. Il en résulte des productions standardisées, calibrées, qui divertissent sur l’instant, engrangent des fortunes en salle et en produits dérivés, mais refusent de prendre le moindre risque et ne proposent rien de novateur.
Si cela correspond à votre vision d’une industrie cinématographique saine, vous pouvez arrêter ici votre lecture, cet article ne vous est pas destiné.

Il existe pourtant quelques ilots de résistance. Ou au moins un : Warner Bros.. Appartenant au même groupe que DC Comics – et ayant de fait accès à un catalogue inépuisable de licences à exploiter – nous pourrions aisément le mettre dans le même panier que Walt Disney Pictures ; mais avec une différence fondamentale, celle qui nous intéresse aujourd’hui : le studio continue de financer des projets risqués, comprenez des projets qui ne correspondent ni à des adaptations, ni à des exploitations de franchises déjà connues. Ils en font, mais pas que. Ainsi, c’est en partenariat avec Legendary qu’ils produisirent le Pacific Rim de Guillermo Del Toro. De même pour les réalisations des Wachowski – à l’exception de Cloud Atlas, qu’ils se contentèrent de distribuer – en partenariat avec Village Roadshow. Des budgets colossaux, pour des réalisateurs disposants d’une liberté aujourd’hui rare à Hollywood. Mais aussi des retours sur investissements de plus en plus précaires, qui mettent à mal ce modèle.

D’un côté, le public réclame de l’originalité, de la nouveauté. De l’autre, les suites représentent des valeurs sûres donc des sources de revenues faciles pour les studios. La réalité, la voici : Pacific Rim fonctionna avant tout grâce au continent asiatique et à des marchés émergents, et les dernières réalisations des Wachowski ne rencontrèrent pas le succès en salle, en raison notamment de choix radicaux qui les coupent d’une partie du public ; Jupiter Ascending parait bien parti pour connaitre le même destin. Jusqu’à présent, ils ont bénéficié de l’impact colossal de Matrix et de la mansuétude de leurs producteurs, mais les temps changent, certains de leurs protecteurs historiques ont quitté la Warner Bros., et même si leur dernier métrage accuse de bien meilleurs résultats à l’international que sur le territoire américain, leurs financeurs risquent fort de leur fermer les vannes ; Cloud Atlas, qu’ils réussirent à monter comme le film indépendant le plus cher de l’histoire, faisait déjà figure d’avertissement.

Si cela se confirme, cela signifiera que The Avengers aura gagné la partie. Que l’originalité, la prise de risque – dangereuse quand de tels budgets sont impliqués – ne rapportent plus. Que le public souhaite se complaire dans les mêmes recettes, dans les mêmes schémas calibrés et inoffensifs.
Honnêtement, comme indiqué dans l’introduction, Jupiter Ascending est pour moi le moins bon métrage des Wachowski depuis Matrix Revolutions. Trop déstructuré, sans doute. Trop riche – telle une tarte à la crème avec trop de crème – sûrement. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas bon. Juste qu’il l’est moins que leurs meilleures œuvres. Néanmoins, il m’a fait la même impression que le Lucy de Luc Besson : celle d’une proposition de cinéma fondamentalement différente, inédite, et par conséquent difficile à appréhender.
Il suffit de jeter un coup d’œil au synopsis pour comprendre : Jupiter est une immigrée russe travaillant dans une agence de nettoyage – en gros, elle nettoie les chiottes – qui se rêve riche et déteste sa vie. Mais, les hasards de la génétique font qu’elle possède le même génome que la défunte reine de la galaxie, et que cette-dernière l’a incluse sur son testament ; ce qui suffit pour lancer à sa poursuite des hordes de mercenaires, employés par les enfants de la reine – les Abraxas – et actuels dépositaires de son héritage. Globalement, nous ne pouvons pas dire qu’ils soient animés de bonnes intentions ; mais l’un des mercenaires, Caine Wise, a reçu pour mission de protéger Jupiter.

Normalement, c’est à ce moment que je déballe une foule de références, afin de prouver que j’ai bien tout compris, et que je possède les mêmes que les deux tarés de Chicago (mon Dieu que cela fait du bien de voir une ville autre que New-York se faire attaquer par des aliens).
Grosso modo, c’est un conte de fée, mais revisité, modernisé (il est hors de question que j’utilise le mot « post-moderne »). Jupiter est une jeune fille de basse extraction, mais destinée à devenir la reine de la Terre (entre autre). Et elle dispose de son propre chevalier en armure – ou, plus exactement, monté sur bottes anti-gravité – en la personne de Caine Wise. Sauf que, pour la morale, nous sommes plus proches de The Wizard of Oz que de Cendrillon.
Ça, c’est pour le schéma global. La narration, quant à elle, tient plus du jeu vidéo, avec trois niveaux possédant chacun un boss à affronter et terrasser. Avant d’aller plus loin, il convient de souligner qu’il s’agit sans doute d’une des principales particularités du métrage : il s’y passe énormément de choses par rapport à l’immense majorité des productions cinématographiques ; nous avons le prologue, l’introduction du personnage principal, l’élément perturbateur, une poursuite, puis ces fameux boss chacun avec un schéma différent (même s’il n’y aura pas de confrontation autre que verbale avec le premier), et enfin l’épilogue. La plupart de ces éléments auraient suffi pour constituer le cœur de n’importe quelle œuvre, ce qui donne un film très dense, où il est impossible de s’ennuyer, avec quantité de moments de bravoure comme autant de climax.

Malgré ça, ils arrivent à inclure des moments purement humoristiques, comme le plus dur de tous les combats : celui contre l’administration, dans un hommage brillant au Brazil de Terry Gilliam, lequel vient nous dire bonjour à l’occasion d’un caméo hilarant.
Jupiter Ascending se réfère énormément à la mythologie – il suffit de voir la décoration d’un des boss, à base d’imitations de statues antiques, au cas où cela ne serait pas assez clair – ainsi qu’à l’astrologie. Deux noms viennent immédiatement à l’esprit : Alejandro Jodorowsky, pour le mélange de science-fiction et de mysticisme, et Moebius pour les designs extrêmement riches liés aux antagonistes. Deux noms qui en convoquent un autre : Dune, dont l’adaptation cinématographique fût dans un premier temps portée par ces deux géants. Non seulement car les Abraxas ont un léger côté Harkonnen dans le genre « fin de race décadente et psychopathe », mais aussi car plusieurs éléments ont été ostensiblement empruntés aux travaux préparatoires de Moebius – à commencer par la tenue noire des gardes – et dont une copie fût jadis confiée aux exécutifs de la Warner Bros.. Si les Wachowski ont réussi à mettre la main dessus, je les envie.
Voilà pour les principales inspirations, mais comme toujours avec eux, c’est beaucoup plus vaste, avec du Kubrick, du Kirby, et ainsi de suite.

Mais tout cela ne nous dit rien sur la qualité du film lui-même. Pour résumer, et comme vous devez déjà vous en doutez, il y a du bon et du moins bon, mais surtout une proposition de cinéma fondamentalement différente, et des choix parfois radicaux qui ne pourront pas satisfaire tout le monde. Rien que la fin, pourtant logique, va à l’encontre de nombre d’habitudes des spectateurs. Je ne parle même pas des designs, qui peuvent surprendre ; Lana Wachowski expliquait au micro du Grand Frisson que, de la même façon que les riches des temps anciens se baladaient dans des carrosses d’un luxe (et d’un mauvais goût) effarant, ils avaient cherché ce que cela pouvait donner appliqué aux vaisseaux spatiaux. Une démarche artistique intéressante mais beaucoup moins consensuel que n’importe quel mecha de Guardians of the Galaxy.
Jupiter Ascending possède deux points forts, que d’aucuns pourront voir comme des défauts : une originalité revendiquée qui fera sortir le spectateur de ses repères, et un traitement frontal et premier degré de l’histoire, bien loin de la distanciation ironique aujourd’hui en vigueur à Hollywood. Les scénaristes-réalisateurs assument absolument toutes leurs extravagances, lesquelles ne pourront dès lors susciter que deux types de réaction : y adhérer ou les trouver ridicules.

Comme indiqué précédemment, le scenario est lui-aussi très riche, il s’y passe presque toujours quelque chose alors que le film ne dure que deux heures. A tel point que plusieurs séquences auraient pu constituer le climax de nombreuses autres productions hollywoodiennes. Ce qui donne l’impression que les événements s’enchainent très vite, sans doute trop. Apparemment, le script d’origine était plus long, mais les Wachowski furent obligés d’en couper une partie pour ne pas aboutir à un métrage de trois heures ; les transitions en ont peut-être pâti, de la même façon que certains personnages se trouvent inexplicablement expulsés de l’histoire après une courte apparition. Mais seul le résultat final compte, et celui-ci ne plaide pas en la faveur de l’œuvre.
Tout comme l’actrice principale, Mila Kunis, à laquelle il est difficile de s’attacher. Comparativement, Channing Tatum s’en sort bien mieux dans son rôle de mercenaire au grand cœur, certes cliché mais fonctionnel ; après son apparition dans This is the End, il continue de me surprendre. Les antagonistes, par contre, sont très bien campés, chacun dans un style différent qui en même temps fait bien ressortir leurs dissensions. Et puis, il y a Sean Bean, ce qui est toujours un avantage ; sa petite pique à destination du public, par contre, n’était absolument pas nécessaire. Doona Bae ne possède qu’un tout petit rôle, mais avec une identité si marquée qu’il en devient mémorable.

Toutefois, s’il y a bien un atout à reconnaitre au dernier-né des Wachowski, c’est sa générosité. Ils nous offrent ici un univers-monde fouillé, et mélangent pêle-mêle ufologie, mythologie, lycanthrope de l’espace, surf, méchas, astronomie, astrologie, dynastie spatiale, manœuvres politiques, bureaucratie, et même – soyons fous – apiculture. Il fallait oser.
Une générosité qui se concrétise aussi par l’action. Le film n’en manque pas, et enchaine actes de bravoure et affrontements dantesques. Le combat aérien en plein Chicago impressionne par sa lisibilité, ses scènes de destruction, et la sensation de liberté infinie que semblent procurer les bottes anti-gravité de Caine (je veux les mêmes). Plus tard, le même se retrouve confronté à une myriade de drones spatiaux qu’il détruit à bord d’un robot-vaisseau individuel. Ce long-métrage propose tellement de moments d’anthologie que, paradoxalement, ils en deviennent banaux. Les Wachowski normalisent l’incroyable, ce qui donne l’impression que peu a été accompli à la fin de l’histoire, alors que les rebondissements et les séquences virtuoses s’enchainent.
Autre effet secondaire délétère : ils emploient tellement d’effets visuels qu’ils en occultent leur maitrise de la grammaire cinématogaphique, pourtant elle-aussi incroyable. Leurs angles de caméra, leurs mouvements, tout cela est pensé, travaillé, limpide, mais cette technique se noie dans le reste. Elle se voit beaucoup mieux dans Bound – leur premier métrage – voire au début de Matrix, puisqu’ils y font preuve de plus de simplicité, ce qui fait ressortir la qualité de leur mise-en-scène.

Vous avez deux raisons d’aller voir Jupiter Ascending au cinéma, dont une certainement plus pertinente que l’autre.
La première, c’est car il s’agit d’un spectacle total, d’un divertissement de qualité – malgré ses quelques défauts – à apprécier sur grand écran, et à découvrir au moins pour se faire sa propre idée sur cette œuvre iconoclaste. Cela vaut largement le prix du ticket de cinéma.
La seconde, c’est car il s’agit d’un acte militant, d’une façon de dire aux studios que le public continue de réclamer de l’originalité, des réalisateurs avec une vision d’auteur, et que multiplier les séquelles et l’exploitation de franchises connues mènera les studios dans une impasse. Comme dirait Lana Wachowski : “When I was young, originality was everything. A sequel was like a bad word. We’ve gone to the opposite place where [audiences] actually are more excited about a story we know the ending to.”

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Un commentaire pour Jupiter, le destin de l’univers hollywoodien

  1. Pfedac dit :

    Les premières minutes offrent les plus belles images de space-porn que j’ai vu après la plongée dans la nébuleuse d’Orion du film sur Hubble. Rien que pour ça j’ai énormément apprécié le film. J’ai aussi aimé les visuels volontairement outranciers et sublimes, le concept de base assez original (tout ça pour une crème antiride quoi) et le côté « j’ai de quoi faire 6 films de SF originaux et intelligent, ben on va prendre le 7ème scénar ». Par contre je trouve que l’image est redoutablement limpide et lisible et les scènes de source poursuite ne m’ont pas donné envie de vomir mon quatre heures. Il manquait juste un combat de robots géants et/ou une chasse au cachalot stellaire dont l’ambre gris serait l’autre ingrédient clé du sérum liftactive galactique.

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