Un Enfer d’une Traduction

« Les belles traductions, comme les belles épouses, ne sont pas toujours les plus fidèles. »
– Esaias Tegner

Je pensais avoir déjà évoqué le sujet par le passé, mais apparemment non, ou alors pas dans un article dédié. Donc, pour bien commencer l’année, nous allons nous énerver un bon coup en parlant de traduction.

L’autre jour, je décide de me lancer dans la lecture de Ludwig Fantasy, nouvelle série de Kaori Yuki faisant suite à l’excellent Ludwig Revolution. La première narrait les aventures du prince Louis/Ludwig, individu aussi charismatique et retors qu’imbu de sa personne, à la recherche d’une épouse répondant à ses critères (il aime les gros nichons et les filles décédées) ; se faisant, il parcourt le continent Grimm et devra régulièrement faire face à des personnages issus des contes classiques. Pour l’auteur, il s’agit à la fois de donner une vision encore plus malsaine de ceux-ci (nous sommes bien loin de Walt Disney), et d’en proposer une origine qui aurait ensuite été déformée par le bouche à oreille pour aboutir aux histoires que nous connaissons. Dans Ludwig Fantasy, la mangaka délocalise l’action dans de nouveaux lieux, afin d’introduire des mythes et légendes issus d’autres folklores, notamment japonais.
Si je mentionne ce titre, vous vous en doutez si vous avez lu l’introduction – ce dont je ne doute pas – c’est que la traduction m’a laissé pantois.

Je sais que nous remarquons plus aisément les trains en retard que ceux qui arrivent à l’heure. Il en va de même pour une traduction. Et j’ai envie de dire qu’il ne peut en être autrement : en tant que client, que personne qui paye pour ses manga, j’ose considérer qu’un travail irréprochable de la part d’un éditeur se doit d’être une norme, et non une exception. Ce qui, évidemment, inclut la traduction et l’adaptation – je cite les deux séparément car il s’agit parfois de deux postes séparés, mais j’estime qu’une traduction est en soi une adaptation. Je ne devrais donc pas avoir besoin de souligner la qualité d’une version française, elle devrait aller de soi. Inversement, si celle-ci s’avère déplorable, ce sera intolérable. Cela ne prend pas en compte la complexité de l’exercice, et il existe aussi une part de subjectivité dans l’appréciation d’une traduction, surtout concernant des choix réalisés pour l’adaptation (j’y reviendrai).
Dans Ludwig Fantasy, par contre, nulle question d’adaptation ou de subjectivité : ce que j’ai constaté, c’est que bien trop souvent, les phrases prises individuellement possédaient un sens, mais qu’elles le perdaient mises bout-à-bout ou prises dans leur contexte ; comme si la personne chargée de cette traduction s’était contenté de retranscrire chaque phrase sans prendre en compte la signification globale.

J’ignore qui s’est occupé de Ludwig Fantasy, dans la mesure où je n’ai pas pris soin de noter son nom ; sachant que j’ai laissé mon album en France, je ne pourrai vérifier. Dans tous les cas, c’était désagréable, rendant la lecture confuse. Et je ne peux même pas faire jouer la concurrence : lorsque nous décidons de lire un manga – à moins d’aller chercher une édition étrangère – nous acceptons qu’il n’en existe qu’une seule traduction (sauf très rares exceptions) et qu’il faudra s’en contenter. Comme je l’ai déjà indiqué tantôt, cela ne devrait pas être un problème : une traduction doit être irréprochable. Mais si j’en parle, c’est que nous sommes loin du compte.
Si je dois reconnaitre une conséquence heureuse à cette mauvaise expérience, c’est qu’elle m’a poussé à m’arrêter avec plus d’attention sur celle du titre suivant. Or, ce fût une excellente pioche : Les Femmes du Zodiaque de Miyako Maki, traduit par Miyako Slocombe pour le compte du Lézard Noir. Grand amateur des œuvres de Suehiro Maruo, dont elle est la traductrice attitrée, j’avais déjà pu éprouver son travail et il m’avait laissé une bonne impression. Il en va de même ici : ses textes sont fluides, vivants, nous sentons avant tout une grande maitrise de la langue française, et absolument tous les dialogues font sens. Avant toute chose, sa traduction est agréable à lire.

Ce que j’ai remarqué depuis que je lis des manga, c’est que tous les éditeurs ne semblent pas accorder la même importance à ce poste pourtant primordial, peut-être car ils n’acceptent pas d’y mettre les mêmes moyens. Lorsque cela ne concerne qu’un ou deux tomes, cela peut passer pour un hasard, mais lorsque cela se répète, cela témoigne d’une politique plus profonde ou d’une méthodologie à revoir.
Chez les bons élèves, citons Kurokawa et le travail de leur directeur artistique Fabien Vautrin, qui réalise ses traductions et adaptations en binôme avec son épouse. De plus, les nouveaux volumes sont systématiquement vérifiés par Grégoire Hellot, le directeur de collection, lui-même japonophone, afin d’obtenir la meilleure qualité possible. Restent les choix d’adaptation. Promis, j’y reviendrai.
Par contre, du côté de Pika (encore), Soleil Manga, Clair de Lune, Kana, et Tonkam, il y a du lourd, et pas sur de petites séries. Morceaux choisis :
– Taro Ochiai, un habitué de chez Pika (même s’il me semble qu’il a été remplacé), aime se fendre de tournure « jeunes », s’amusant par exemple à omettre toutes les négations « ne » dans Tokyo Mew Mew, sous prétexte que le public visé est lui-même jeune.
– Thibaut Desbief, traducteur de Hunter X Hunter (excusez du peu) s’est lui-aussi spécialisé dans les phrases qui manquent cruellement de sens lorsque prises dans leur contexte ou mises bout-à-bout.
– Je n’ai pas non plus noté son nom, mais la traductrice de Negima souffre du même genre de problème, sans parler de quelques erreurs d’interprétation gênantes.
– Sébastien Gésell, traducteur de Shaman King, a réussi l’exploit d’oublier systématiquement les noms qu’ils avaient pu donner à certains personnages secondaires d’un tome à l’autre… Je crois qu’il détient la palme, même si cela signifie aussi que son travail n’a pas été relu correctement (ou par des individus qui n’en avaient rien à foutre). Pour ne rien arranger, son manque de culture et de recherches fût à l’origine de nombreux problèmes ; par exemple lorsqu’il se montra incapable de faire le lien entre le Golem et la tradition hébraïque, menant à des fautes de traduction.
– Et en parlant de référence, une petite pour l’animation japonaise : dans Ore no Imouto ga Konnani Kawaii Wake ga Nai, Wakanim a affublé un des personnages du doux nom de Saori Vagina, ce qui non seulement est hyper moche, mais nous prouve aussi que l’allusion n’a pas été saisie. Ce dernier point est toutefois difficile de reprocher, le traducteur ne possédant pas les mêmes références que l’auteur ; mais cela fait quand même tâche.

Là, nous parlons de traductions avant tout désagréables à lire, ou incluant des erreurs factuelles. Certes, dans le cas de Tokyo Mew Mew, certains partis-pris peuvent être perçus comme des soucis d’adaptation, mais qui ne conduisent pas moins à une lecture déplaisante.
Or, justement, c’est le moment de parler d’adaptation. Celle-ci est nécessaire, pour de nombreuses raisons ; par exemple, impossible de retranscrire une expression nippone mot à mot : elle n’aurait aucun sens, et il faut donc la remplacer par une expression française porteuse de la même signification.
Parfois, c’est beaucoup plus compliqué. Si un auteur affuble un de ses personnages d’un accent signifiant clairement que celui-ci vient de la campagne profonde, que faire pour la version française ? Le faire parler comme tous les autres protagonistes et se contenter d’ajouter une annotation mentionnant ses origines, ou lui infliger l’accent de la Haute-Loire tout en sachant que l’auteur n’a aucune idée de ce que peut bien être la Haute-Loire ? Déjà qu’en France, seuls ses habitants savent où ça se trouve…

Autre problème, celui des comédies, jeux de mots intraduisibles, références obscures (qu’il faut déjà pouvoir identifier), et autres joyeusetés. Faut-il traduire fidèlement une blague, quitte à l’expliquer, ou la remplacer par une autre qui n’a objectivement pas pu être imaginée par l’auteur ? Même si Knorr est effectivement une marque distribuée au Japon, il est fort peu probable que, dans la version japonaise des Vacances de Jésus et Bouddha, Jésus tende un bol de soupe à son ami en lui disant : « Ceci est mon Knorr. »
Une adaptation trop forte déplaira à une partie du lectorat, qui tiquera sur des références nécessairement absentes de la version d’origine, tandis qu’expliquer une blague réduit à néant son potentiel comique. Néanmoins, remplacer un trait d’humour par un autre s’avère un exercice casse-gueule, d’autant plus si le traducteur ou l’adaptateur se montrent incapables de proposer un substitut drôle et éventuellement en accord avec la situation ; ainsi, Kuragehime perd énormément avec la traduction, à se demander si cette publication française était pertinente. Notons au passage que le film Wayne’s World a été adapté en Français par Les Nuls ; l’humour, un sujet trop sérieux pour être laissé à des traducteurs ?
Quoi qu’il en soit, certains lecteurs trouveront toujours qu’une traduction adapte trop, et d’autres pas assez.

Un cas intéressant, arrivé récemment en langue français, est l’excellent Gokusen (meilleure nouveauté de 2014 pour votre serviteur). De nombreux personnages y exercent le beau métier de yakuza, lequel implique des termes spécifiques à leur milieu, et dans le cas présent un phrasé particulier qui semble inspiré des classiques du yakuza eiga. Lorsque l’héroïne, qui se fait passer pour un professeur de mathématiques tout ce qu’il y a de plus correct, reprend ses mauvaises habitudes et se met à utiliser l’argot qu’elle a entendu toute sa vie dans la demeure familiale, c’est censé être un ressort comique.
Pour retranscrire cette spécificité sans abreuver le lecteur d’explications qui l’empêcheraient de se focaliser sur l’histoire et l’humour, l’éditeur a fait le choix d’un patois étrange, mélange improbable de Séquanodionysien, de Corse, et de Marseillais des quartiers Nord.
Un choix qui ne pouvait pas faire l’unanimité, et qui ne le fait effectivement pas. Moi-même, il m’arrive de m’interroger, tout en reconnaissant la nécessité de cette adaptation. En tout cas, c’est original.

Autre choix d’adaptation auquel nous ne pensons même plus, mais qui continue à énerver quelques mauvais payeurs qui s’en servent comme argument pour rejeter les éditeurs : l’abandon des suffixes japonais « san », « kun », « sensei », et consort. C’est totalement logique : ils n’ont aucune raison de rester en version française, alors que nous ne les utilisons pas nous-mêmes* ; à moins de les réintroduire systématiquement, ils ne serviraient qu’à couper les manga du lectorat grand public, ce qu’aucun éditeur ne souhaite.
Toutefois, il convient de ne pas oublier qu’adapter ne signifie pas les enlever purement et simplement, mais les remplacer par quelque chose d’équivalent, ou jouer sur le tutoiement et le vouvoiement. Ce qui n’est pas toujours fait correctement : je vais reprendre un exemple que j’aime bien, même s’il vient d’un anime, celui de Nanaka 6/17. Dans cette série, l’héroïne se prend pour une petite fille suite à une perte de mémoire, et cela se manifeste notamment par le fait qu’elle appelle son ami d’enfance « Kenji-chan » au lieu de « Kenji-kun ». La première fois, ce-dernier est surpris et le prend mal, puisqu’il est trop âgé pour le « chan ». Seulement, en enlevant les suffixes, elle l’appelle exactement de la même façon avant et après sa perte de mémoire, ce qui rend incompréhensible son énervement ; alors qu’il aurait suffi qu’elle utilise un petit surnom du genre « Kenjinounet » pour obtenir l’effet souhaité.

J’aimerais finir sur une note positive, témoignant de la difficulté de certaines traductions ; même si, en l’occurrence, j’estime qu’il est surtout question du temps nécessaire pour la réaliser. Depuis quelques mois, Glénat nous offre la possibilité de découvrir Moyasimon ; un titre peu vendeur, mais sur lequel l’éditeur effectue pourtant un travail remarquable. En effet, le mangaka a poussé loin ses recherches sur les microorganismes, au point d’abreuver les marges d’informations à leur sujet. Je n’ose imaginer l’investissement nécessaire pour traduire toutes ces explications et vérifier ces traductions avec la documentation adéquate, mais le résultat est là, irréprochable jusqu’à présent.
Quelques années auparavant, le même Glénat s’était associé les services de la Fédération Française de Baseball et de Softball afin d’utiliser les termes adéquats pour Touch. Dommage, néanmoins, qu’un soin similaire n’ait pas été apporté à leur réédition de Captain Tsubasa, le vocabulaire footballistique n’étant apparemment pas le fort de la personne chargée de cette traduction.

Il n’y a pas de honte à refuser de publier un manga sous prétexte qu’il serait difficile voire impossible de le traduire en Français. Mais une maison qui décide de proposer un titre au public francophone doit accepter qu’il faille offrir à ce public une traduction respectueuse à la fois de l’œuvre et du lecteur. Malheureusement, tous ne font pas preuve de la même conscience professionnelle.

* = Je dis ça, mais il m’est déjà arrivé de me faire appeler « san » par un client nippon. Une erreur : cela aurait dû être « sensei ».
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3 commentaires pour Un Enfer d’une Traduction

  1. Tata dit :

    « Séquanodionysien »? De Saint-Denis?

    Sinon, ouais, la traduction est un chemin tortueux et semé d’embûches. Pour Gokusen, j’ai pas vraiment aimé les choix du traducteur. La pire que j’ai lue est quand même celle de Trigun/Trigun Maximum, les dialogues n’avaient parfois aucun sens et semblaient être traduits bulle par bulle, sans apparemment se soucier d’une cohérence de l’ensemble.

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  2. Gemini dit :

    Yep, c’est le nom officiel des habitants de Seine-Saint-Denis.

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