Ce soir, je m’offre une culture cinéma (5) : le Nanar

Le terme « nanar » est employé par certains cinéphiles pour désigner des films particulièrement mauvais qu’on se pique de regarder ou d’aller voir pour les railler et/ou en tirer au second degré un plaisir plus ou moins coupable. Soit, selon la définition d’un amateur, « un navet tellement navet que ça en devient un dessert ».
nanarland.com

Le nanar est à la mode. Récemment popularisé par un célèbre site internet, des soirées dédiées au cinéma ou à la télévision, des vidéos devenues virales, et depuis peu une émission de radio, le terme n’a jamais été aussi d’actualité. A tel point que, à la manière du film culte, tout et n’importe quoi peut être entendu à son sujet.

Le nanar serait un film tellement mauvais qu’il en devient génial. Ce qui pose d’entrée une question fondamentale : s’il devient excellent grâce à sa nullité, pouvons-nous encore dire qu’il est mauvais ?
Toujours dans l’ordre des questions philosophiques, un nanar se caractérise par sa capacité à nous faire rire de lui, et non avec lui ; par opposition à une comédie, même s’il existe des comédies nanardes (celles dont les gags font rire justement parce qu’ils ne sont pas drôles). Mais alors, quid de la vague récente des long-métrages de requins, dont le distributeur français avoue bien volontiers adapter le doublage pour augmenter volontairement l’aspect comique ? D’ailleurs, selon lui, les producteurs de Sharknado et autres Avalanche Shark ont parfaitement conscience de la stupidité de leurs histoires, de leurs acteurs, et de leurs effets spéciaux, et en jouent eux-aussi pour créer des nanars volontaires, donc parfaitement artificiels. J’appelle ça des comédies, même si elles ne recourent pas à un humour au premier degré.

En réalité, je pense qu’un nanar dépend avant tout de celui qui le regarde, de son état d’esprit, voire de son ouverture d’esprit. A titre personnel, je ne considère pas la plupart des films que j’ai vu et apprécié, parmi ceux chroniqués sur Nanarland, comme des nanars. Seulement comme des bons films. Prenons un exemple tout simple : les réalisations de Roland Emerich et Michael Bay ; scénarios souvent minimalistes, grandes scènes de bravoure épique plus ou moins patriotiques, effets spéciaux comme cache-misères, nombre d’entre eux – comme Armageddon – sont présents sur le site. Pour moi, il s’agit juste de blockbusters décérébrés – comme nombre de blockbusters modernes, au demeurant – et foutrement divertissants. Après, libre à chacun de les apprécier ou non, ou de dire les avoir appréciés malgré eux, car ils ont trouvé leur démesure tellement exagérée qu’elle en devenait hilarante. Pour ma part, je ne crois pas trop à cette dernière possibilité.

Je vais continuer de prendre des exemples, car cela me parait parlant. En commençant par un classique : le Batman de 1966.
A l’époque, Batman était une licence populaire et drôle, du moins à la télévision. La série TV jouait avant tout sur le kitsch, l’humour, nous étions à la limite de l’œuvre pop art. Et le long-métrage qui en fût tiré surfait sur le même esprit délirant et absurde, avec son Bat-spray anti-requins, son Pingouin qui fait des bruits bizarres, son armée qui vend des sous-marins pré-nucléaires aux particuliers, etc… C’était une comédie, parfaitement volontaire. Et ses blagues, aussi potaches soient-elles, fonctionnent encore aujourd’hui. Qui y irait prendre au premier degré une phrase comme : « Un moineau armé d’une mitrailleuse » ? Le problème, c’est que cette vision du personnage – proche de celle qu’elle fût effectivement dans le comics – n’est plus du tout en accord avec l’image voulue par Julius Schwartz, et définitivement imposée par le Dark Knight Returns de Frank Miller, le diptyque de Tim Burton, et le dessin-animé de Bruce Timm et Paul Dini. Donc le Batman qui danse et qui cherche où balancer une bombe de cartoon, aujourd’hui, ça ne passe plus : son humour n’est pas considéré comme volontaire, et ça devient un nanar.
J’adore ce Batman, j’adore ses répliques, et je me repasse régulièrement le DVD. Parce qu’il est délirant et hilarant.

Je crois que le courant cinématographique qui résume le mieux cet état d’esprit, c’est le cinéma reaganien. Petit rappel : après la défaite au Vietnam et le scandale du Watergate, pendant les présidences de Gerald Ford et Jimmy Carter, les Américains commencent à perdre foi dans leur propre pays et cela se ressent dans leurs productions ; Apocalypse Now et All the President’s Men, pour ne citer qu’eux, résument bien cette situation. En réaction, la population se tourne vers Ronald Reagan, qui leur propose de redevenir fiers d’être Américains. Cela coïncide avec la popularisation d’un cinéma plus nationaliste et libéral, même si ses racines sont à chercher en 1974 avec Death Wish, film dans lequel Charles Bronson prône le port d’arme et une justice citoyenne, pour remplacer un pouvoir jugé incompétent. Les années 80 verront plus loin avec l’arrivée aux USA de Menahem Golan et Yoram Globus, deux producteurs israéliens déjà responsables de nombreux long-métrages ultra-nationalistes, et qui prendront la tête de la légendaire Cannon ; nous leur devons notamment Cobra, Delta Force, Invasion USA, les nombreuses suites de Death Wish, Missing in Action, etc…
Un personnage résume à lui-seul cette évolution : Rambo. Dans First Blood, il s’agit d’un ancien soldat au Vietnam, inadapté, menant une vie de vagabond, et rejeté partout où il passe. Dans Rambo II, il part seul au Vietnam libérer des camps de prisonniers, et dans Rambo III, il va sauver son ancien mentor en Afghanistan ; en profitant, à chaque fois, pour dégommer des hordes de Communistes. Rocky suit à peu de choses près le même cheminement : le premier est un drame social, tandis que dans le 4ème opus, il va asséner les valeurs de l’Amérique à Ivan Drago, avec ses poings.
En 2014, et à plus forte raison en France, ce patriotisme exacerbé et ces actes de bravoure surréalistes nous font rire, et nous aurons donc tendance à les voir comme des comédies involontaires. Mais à l’époque, ces films ont marché auprès du public américain car celui-ci trouvait cette vision du monde rassurante ; ils sont datés, mais pas ratés.

Se faisant, pour moi, peu de long-métrages méritent le qualificatif de nanar, c’est à dire de mauvais film tellement généreux dans leur nullité qu’ils en deviennent divertissants. Déjà, car peu arrivent effectivement à divertir malgré leurs défauts. Honnêtement, je n’ai pas spécialement apprécié le Plan 9 From Outer Space d’Ed Wood, considéré comme le nanar par excellence ; c’est délirant, mais difficilement regardable aujourd’hui. Donc pour le divertissement, nous repasserons.
Par contre, j’ai adoré Clash of the Ninjas, de Geoffrey Ho. Ce réalisateur possède un sens commun tellement réduit, et recourt à de telles ficelles pour économiser le moindre centime, que cela donne lieu à un nombre incalculable de séquences foireuses au point d’en devenir hilarantes. Il engageait des touristes occidentaux de passage à Hong-Kong pour jouer des premiers rôles, tournait dans des parcs publics en lieu et place de jungles tropicales, affublait ses personnages de tenues de ninja bariolées, le tout avec une candeur qui serait touchante si ce n’était pas purement mercantile. Pour ne rien arranger, il économisait les frais de doublage en les effectuant sur place, toujours avec des touristes ou des autochtones qui ne parlaient même pas la langue. Aucun individu sain d’esprit ne ferait ça. Mais le résultat est toujours délectable. J’adore ce mec.

Un nanar, ce serait donc un film que nous prenons plaisir à voir, mais dont le plaisir en question nait d’éléments qui ne sont pas ceux voulus par le réalisateur et/ou le producteur. Ils sont donc difficiles à identifier, car quand un long-métrage nous ait vendu comme un nanar, c’est bien souvent car il a été pensé comme tel dès le départ, ou à la rigueur lors de la post-production ou du doublage. Ce qui exclue totalement les Sharknado et consort.

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