Le Shôjo, ou un potentiel inexploité

Animeland l’a encore confirmé récemment dans une enquête, le nombre de shôjo publiés en France a énormément augmenté ces dernières années. Mais cela ne se fait pas en faveur de la diversité, puisque le gros des séries est composé de comédies romantiques aux synopsis toujours plus caricaturaux.

Pourtant, lorsque nous y pensons, le mot shôjo désigne au Japon des manga pensés pour le public féminin, et il n’y a aucune raison que cela ne concerne qu’un genre en particulier.
Quant au désamour dont font preuve les éditeurs français pour les shôjo plus fantastiques, plus violents, ou tout simplement différents, il s’explique de manière mathématiques : ils ne se vendent pas. Princesse Kaguya s’écoule à 500 tomes à la nouveauté, Pika a interrompu 7Seeds en raison de chiffres similaires, il ne faut pas chercher plus loin. Même si nombre de passionnés travaillent au sein des maisons d’édition, il y a des limites aux risques que leurs employeurs acceptent de prendre ou non. Et Ki-oon n’aime pas les shôjo, donc cela règle la question de leur côté.

Jusqu’à présent, j’ai surtout considéré ce dédain pour les shôjo sortant de la comédie romantique comme consécutif à une ignorance du lectorat à leur égard, avec d’un côté des lecteurs/lectrices qui apprécient les shôjo en tant que comédies romantiques, et de l’autre des lecteurs/lectrices qui ne s’intéressent pas aux comédies romantiques donc aux shôjo. Mais, dans le fond, je n’ai jamais cherché à saisir l’origine de ces préjugés et de cette défiance d’une partie du lectorat, que je mettais plus sur une mauvaise communication de la part des professionnels, et de succès commerciaux qui ont imposé cette image.

Il y a quelques années, je publiais un article sur les hommes amateurs de shôjo. Dans mon texte, j’évoque le fait qu’un lecteur de shôjo ne choque personne, mais qu’il n’en irait pas de même s’il s’agissait d’un livre de la collection Harlequin. Sans le vouloir, je crois avoir alors touché une des causes du problème : la mauvaise image dont souffre en France la littérature dite « féminine ».
Si je vous parle de Twilight, de la collection Harlequin, à la rigueur de Hunger Games, vous pensez sans doute à des œuvres superficielles, à des bluettes sans grand intérêt, ou encore à des histoires à l’eau de rose. Tout cela n’a rien de bien sympathique. Eh bien, cela rejoint grosso modo mes impressions sur l’actuelle marché français du shôjo, avec des filles sous la coupe de vils manipulateurs, des amourettes entre lycéens/collégiens, et à la rigueur des récits vaguement gothiques, avec ou sans vampires.

La BD destinée au public féminin, c’était quoi avant l’arrivée des shôjo ? Pas grand chose, ou en tout cas des titres avant tout considérés comme unisexes – Tintin, Thorgal,… – alors qu’avec un système éditorial similaire à celui du Japon, ces-derniers seraient probablement l’équivalent de leurs shônen.
C’est pour cela que de nombreux éditeurs français se sont lancé dans le shôjo au début des années 2000 : pour capter un nouveau public qui, traditionnellement, lit beaucoup moins de BD que les hommes. Et ce public a répondu en masse.
Seulement, il s’avère que les mêmes préjugés concernant la littérature féminine ont contaminé le shôjo, et j’estime que cela a créé deux lectorats distincts : ceux/celles qui ont testé les shôjo en tant que manga, apparemment sans à priori, et ceux qui les ont testé en tant que littérature féminine. Ces-derniers recherchaient probablement de la romance, et les premiers succès commerciaux d’envergure ont imposé la comédie romantique comme genre dominant.

Prenons deux manga que j’adore : Angel Sanctuary et Mint na Bokura. Le premier est un shôjo fantastique avec une forte composante dramatique, de l’inceste, et de l’action, tandis que le second est une comédie romantique en milieu scolaire. Qu’est-ce qui les distinguent ? Leur couverture. Celle d’Angel Sanctuary utilise des tons pâles, un peu sombres, tandis que celle de Mint na Bokura ne lésine pas sur le rose bonbon. Et le rose bonbon reste une couleur fortement connotée après du public français, qui suffit à faire fuir nombre de lecteurs et lectrices potentiels qui ne seront pas sensible à l’esthétique qu’il suggère. Préjugé ? Ma foi, celui-ci n’est pas très différent de ceux que nous pouvons émettre sur la littérature féminine en général.

Ces préjugés expliquent sans doute les difficultés actuelles qu’éprouvent les éditeurs à imposer des shôjo sortant de la comédie romantique, avec une majorité du public qui sera soit allergique à la littérature féminine et ne cherchera pas à remettre en cause ses à priori, soit sensible à cette littérature mais ne se reconnaitra pas dans les titres plus sombres, malsains, voire violents. Cela se ressent dans les ventes, donc dans les choix des éditeurs. Pour ne rien arranger, l’expérience de Kaze avec Kids on the Slope, publié dans un collection seinen pour cacher son lien avec la littérature féminine, n’a pas été couronnée de succès pour autant.
Je ne peux, évidemment, que le déplorer, en tant que lecteur appréciant la diversité.

Mais ce qui me fait encore plus mal, ce sont les arrêts de commercialisation, car cela empêche un nouveau public de découvrir des séries fabuleuses. Pour faire court, un éditeur doit régulièrement payer les ayant-droits japonais pour pouvoir continuer à commercialiser un titre ; s’il décide de ne pas en prolonger un, il perd le droit d’écouler son stock, pour ne pas nuire à un éventuel repreneur (situation extrêmement rare). Un libraire, de son côté, peut continuer à vendre les volumes qu’il détient, mais bien souvent, il préfère les renvoyer à l’éditeur pour obtenir un avoir (il ne dispose que d’un temps limité après l’annonce d’une fin de commercialisation pour effectuer un retour).
Parmi les séries concernées, plusieurs appartenant selon moi aux meilleurs sôjo publiés en France : Ayashi no Ceres, Please Save my Earth, The Royal Doll Orchestra, Basara, L’Infirmerie après les Cours, de même pour Banana Fish ou encore Fushigi Yugi. Et ça, franchement, ça fait mal.

Pendant ce temps, Kurokawa publie un manga intitulé Wolf Girl & Black Prince, dont voici le résumé :

Erika Shinohara, vaniteuse élève de seconde, fait croire à tout le monde qu’elle vit une histoire d’amour sulfureuse et passionnée. Pourtant, à l’âge de 16 ans, Erika n’a même jamais eu de copain. Sommée d’apporter une preuve de son idylle, elle prend en photo un beau jeune homme croisé dans la rue qu’elle présente comme son petit ami. Malheureusement, celui-ci s’avère être un élève de son lycée dont la sournoiserie n’a d’égale que sa grande beauté. Erika se retrouve alors piégée par Sata, ce dangereux manipulateur qui ne taira son mensonge que si elle devient son esclave…

Suis-je le seul à trouver cela pervers, et à perdre par la même occasion toute ma foi en ce marché pourtant capable de tant de splendeurs ?

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12 commentaires pour Le Shôjo, ou un potentiel inexploité

  1. a-yin dit :

    Tant qu’on vivra dans ce monde sexiste où ce qui est connoté féminin est synonyme de ridicule, on sera mal parti avec le shôjo… Je ne sais même plus quoi dire d’autre sur cette question. Le sexisme contamine tout le monde vu que c’est dans cette culture que chacun naît. Et les filles elles-mêmes, si elles ont besoin d’aventure, vont se tourner vers du shônen type One Piece, alors que le shôjo avec des rebondissements et des aventures, du suspense, ça existe! Je suis blasée, désolée de pourrir ton blog 😦 .

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    • a-yin dit :

      Je me suis mal exprimée. Je voulais dire que même les lectrices qui apprécient le shôjo l’apprécient pour ses romances. Mais quand ces mêmes lectrices veulent lire un titre d’aventure, alors elles se tournent vers One Piece et consort. C’est ce que j’ai vu à plusieurs reprises dans des librairies. Et chaque fois, je soupire intérieurement 😦 .

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      • Gemini dit :

        Tu ne pourris rien du tout, et même, tu rejoins ma propre analyse. J’ai d’ailleurs évité de mentionner les shônen girls, mais nous sommes exactement dans cet état d’esprit : du shônen avec des bishônen, pour les lectrices en mal d’action et d’aventure.

        Je suis un homme, donc je peux difficilement juger, mais j’ai parfois l’impression que les femmes sont tout-aussi sexistes. Cela se ressent notamment dans des shôjo : Fruits Basket et son héroïne boniche, Kaikan Phrase et son héroïne soumise au mâle le plus proche, et je ne parle même pas de celui dont j’ai indiqué le synopsis dans mon billet.

        Paradoxalement, j’avoue bien volontiers souffrir de préjugés sur la littérature féminine type Harlequin, alors que je n’en ai jamais lu et que cela recèle peut-être des trésors. Je suis donc mal placé pour dénigrer ceux qui appliquent ces mêmes préjugés aux shôjo, même si en l’occurrence, je sais ce qu’ils valent.

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      • Natth dit :

        Je suis d’accord avec vous deux, mais je ne vois pas quoi dire de plus. Pour ma part, la cause est perdue. Si la nouveauté du moment est de faire du mature shôjo sans (trop de) relation sexuelle violente, bah… On lira autre chose. Heureusement, la crise des ventes va de pair avec une forte diversification.

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  2. Tama dit :

    Pour avoir lu du Harlequin -enfin surtout du Barbara Cartland, la mamie qui s’habille en rose-, on retrouve un peu beaucoup un schéma similaire d’un livre à l’autre dans les personnages et le déroulement de l’intrigue. Chez Cartland par exemple l’homme est ténébreux, mystérieux, avec un passé trouble qui le hante et il a renoncé à l’amuuuur, heureusement l’ingénue et jeune héroïne (aka la niaise de service) est là pour l’aider à surmonter tout ça. Mais Cartland reste dans le super chaste, là où d’autres auteurs proposent du sexy (digne d’un téléfilm M6). Enfin, pour certains je serai presque tenté de dire « t’en a lu un tu les as tous lu ». (heureusement d’ailleurs je ne me vois pas me farcir les 600 bouquins de Cartland)
    Bref pour en revenir au shojo, ce que je trouve dommage c’est que le domaine propose (proposait ?) des titres variés avec des thématiques diverses parfois très dures et qu’aujourd’hui la seule chose que l’on nous propose c’est de la romance lycéenne. Je ne dis pas que tout les romances lycéennes sont nulles, la plupart sont agréables à lire mais au final peu se démarquent vraiment ou alors juste par petites touches. Quand je lis un synopsis, j’ai l’impression de l’avoir lu mille fois avant. Mais il faut croire que les gens aiment, quand je vois certains titres élus meilleurs shojo de l’année c’est clairement pas ceux qui s’aventurent dans des terrains inexplorés.
    Ado j’adorais les titres de Yuu Watase et lisais du shonen. L’humour culotte de Watase pour attirer un public masculin ne faisait pas toujours mouche chez moi et les persos secondaire étaient parfois -souvent- plus intéressant que les principaux avec leurs atermoiements amoureux mais au moins nous avions des histoires qui sortaient du lot.
    Ce qui me choque surtout dans beaucoup de versions actuelles c’est le rapport dominant/dominé qu’entretiennent les personnages. Alors ok le schéma « ils se détestent puis ils s’aiment » est un classique de la comédie romantique mais ce rapport là (dominant/dominé) me choque. Surtout que certains auteures féminins en font leur fond de commerce. Avec les héroïnes bonniches et/ou dépendantes, c’est sans doute culturel mais j’ai du mal (certains titres de Aihara Miki me donnent envie de vomir). Je trouve que l’on est déjà bien noyé avec toutes les nouveautés qui sortent mais en plus c’est pour se retrouver avec des titres similaires qui véhiculent une image souvent cliché du shojo, voir de la femme.

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    • Gemini dit :

      Merci pour les précisions sur les Harlequin.
      Je te rejoins pour le rapport dominant / dominé, et c’est d’autant plus décevant que dans les années 70, les mangaka de shôjo ont tout fait pour casser cette vision du couple au Japon. Donc je ne comprends pas comment des lectrices françaises peuvent apprécier.

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      • Tama dit :

        De rien, enfin pour les Harlequin je parle de livres lus il y a quelques années donc il est possible que les éditions proposent des titres plus variés maintenant. Je ne suis pas très à la page.
        Peut être que le lectorat est trop jeune, pas assez mature ou aveuglé par le côté amour-japon-trop cool, pour se rendre compte de certaines images véhiculées ? Certains propos tentent de couvrir ça avec des : « il l’a pas violé, il l’aime de manière maladroite » ou encore de faire croire que sous un parfait salaud se trouve un mec bien. Et c’est bien connu, les femmes aiment les salauds….

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  3. Pfedac dit :

    Parce que je n’aime pas les histoires de romance pures, je ne lis pratiquement pas de shoujo, à l’exception des anciens, qui recèlent encore des perles non-publiées. Les shoujos atypiques, où le but de l’héroïne n’est pas de trouver le grand amour de sa vie à 16 ans, il y en a, mais les ventes sont tellement catastrophiques qu’ils sont violemment arrêtés comme dit très justement dans l’article. J’ai eu la chance de commencer les shoujos avec X, Angel Santuary et Basara. Aujourd’hui, je n’ai jamais pû finir 7seeds, Tarot Café et La Princesse Poison et je pense pouvoir placer Saiyuki dans la même catégorie. Cette réduction du manga shoujo à la romance adolescente fait que, maintenant, je n’ai plus une seule « vraie » série shoujo en cours, et un seul josei. Ah si seulement le public français était assez intelligent pour Terra E et Andromeda Stories…

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  4. a-yin dit :

    A propos des femmes sexistes: encore une fois Gemini, j’ai envie de dire que c’est NORMAL. Tout le monde est sexiste vu qu’on naît et baigne tous dans un bain culturel sexiste. Après, il faut surtout déconstruire, et tout le monde n’arrive pas à se rendre compte du sexisme qui baigne, même les femmes concernées, malheureusement. Je pense qu’on finit par se rendre compte de cela, soit en vivant un événement particulier qui ouvre les yeux, ou parce qu’on n’a jamais réussi à se conformer, surtout à l’adolescence, au modèle voulu par la société quant à son sexe de naissance. Sinon, personne n’achèterait plus de presse « féminine » à la con avec des injonctions aux régimes et au fameux « sexy sans être vulgaire », « prenez soin de votre couple en lui faisant une p.pe », etc… J’avais lu un livre sur ceci et si on accepte tant cette culture du « futile » c’est parce que malheureusement, c’est la seule culture qui s’adresse aux femmes, puisque par défaut, les personnes concernées sont surtout les hommes. Et cette analyse est sans doute vraie. Sans parler qu’il ne faut pas rester ethnocentré vis-à-vis du sexisme et que celui-ci ne s’applique pas pareil ici en Occident, ou en Asie.

    @Pfedac: j’ai l’impression qu’on a le même profile pour les histoires de « romance pure » comme tu dis 😉 . En revanche, le « public français » ne va pas toujours lire des manga en anglais, alors pour qu’ils apprécient To Terra… ou Andromeda Stories (que j’ai vraiment trouvé pas terrible perso 😦 ). Même aux Etats-Unis, on dirait que les Keiko Takemiya n’ont pas trouvé leur public au final, vu que Vertical n’a même pas continué à en sortir d’autres 😦 . Dommage. J’aimerais des nouvelles de Moto Hagio chez Fantagraphics un jour! Et Poe No Ichizoku alors? Un titre majeur, faut le dire, de Hagio, et toujours pas dispo en France ou aux US. Les Italiens et les Polonais peuvent le lire >_< !

    @Tama: Cette histoire de dominant/dominé est même présente dans le boys love qui était quand même un espace de création plus libre 😦 d'ailleurs. Quand j'étais ado, je ne lisais que du shônen aussi 🙂 . Mais quand on lit les colonnes de Watase, on voit qu'elle voulait elle-même en dessiner mais qu'elle a atterri dans le shôjo xD. Le pire, la plus grande frustration pour moi, c'est qu'elle disait avoir pensé une intrigue plus géopolitique de son univers dans Fushigi Yûgi mais que ce n'était pas vraiment la ligne éditoriale du mag!

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  5. eoxyn dit :

    Comme si l’édition japonaise était à même de définir ce qui est lecture de manga féminine et masculine… Shoujo c’est un style de dessin particulier, des relations ambigües entre hommes et femmes… Saiunkoku monogatari j’avais eu du mal avec le design des mecs. Je préférerais un shounen ou un manga unisexe (les femmes peuvent avoir un rôle important/pas être cruches, soumises… parfois faut chercher mais ça existe).
    Après je suis d’accord avec toi sur ce que tu reproches aux éditeurs occidentaux, et big up que réduire shoujo aux comédies romantiques c’est stupide. Faudrait que je me mette aux shoujo, j’en ai pratiquement pas lu c’est une honte (on verra quand j’aurai des sous), j’avais pas accroché à Angel Sanctuary, je réessairai à l’occasion.

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    • eoxyn dit :

      (désolée si à lire mon premier paragraphe, on dirait que je réduis je shoujo à son style graphique, c’est pas le cas)
      (damn ça fait la fille qui spamme à pas pouvoir éditer mon comm)

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    • Gemini dit :

      Le soucis, c’est que les Japonais décident du public cible avant la publication ; à charge pour le mangaka de s’adapter, même si le choix d’associer tel auteur à tel magazine (donc à tel lecteur cible) ne se fait certainement pas au hasard. Si nous nous focalisons sur le dessin, alors Banana Fish ne serait pas un shôjo, mais Black Butler oui ; or, c’est exactement l’inverse.

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