Animeland et la diabolisation d’internet

Récemment, Kubo de Mangacast publiait un encart de Animeland pour le moins étrange, qui ne tarda pas à déchainer les passions.

Je tiens à revenir point par point sur les différentes accusations. Mais pour commencer, il convient de s’interroger sur la cible des propos de Sébastien Kimbergt, puisqu’il est apparemment l’auteur de ces lignes. Sur Twitter, il sembla évident à nombre d’internautes qu’il fustigeait les sites internet, puisque lui-même écrit dans un magazine. Pourtant, nombre de ses reproches peuvent aussi toucher la presse papier. Là où cette-dernière est moins concernée, c’est que cet encart s’en prend particulièrement à la diffusion des informations, alors que les magazines ne peuvent plus tenir le rythme face aux sites internet, la réactivité étant une des bases de leur format. Néanmoins, n’oublions pas que Animeland possède lui-aussi sa plate-forme internet, lui permettant notamment de communiquer des informations. Nous pourrions donc aisément prendre sa vindicte comme un coup de gueule, à l’encontre notamment de son propre employeur.

Plus ça va, plus les sources d’information se réduisent comme peau de chagrin.

De ce point de vue, j’aurais du mal à émettre un jugement. Pour ma part, cela fait une dizaine d’années que j’utilise ANN pour ce qui est de l’animation japonaise, et j’en suis satisfait. Pour les manga, je participe à un forum riche en informations, donc je n’éprouve pas le besoin de multiplier mes sources.

Wikipédia a enterré le concept de sites de fans dédiés à un auteur ou une série.

Ces sites semblent pourtant encore exister. Après, je pense que l’existence de Wikipédia n’est pas le seul élément à prendre en compte : l’évolution du lectorat manga vers un public moins spécialisé – donc moins prompt à créer des plate-formes de ce genre ou à s’y rendre – me parait être une raison tout-aussi pertinente. Ceux qui veulent en concevoir et en gérer continueront à le faire, même s’ils auront moins de retombées qu’auparavant, tout simplement car ce qui les motive tient plus dans une envie de partager. De toute façon, Wikipedia ne permet pas de rassembler une communauté, contrairement à un site ou un forum.

Twitter est devenu un réseau d’infos certifié conforme.

Ce serait prendre les internautes pour des bœufs. Bien souvent, l’information sur Twitter vient avec un lien pour sa source et/ou une image comme preuve de bonne foi ; s’il n’y a ni l’une ni l’autre, cela devient tout-de-suite plus douteux. Si l’utilisateur n’est pas foutu de faire la différence, tant pis pour lui. Mais en l’état, Twitter reste une plate-forme précieuse de partage d’information, d’autant plus qu’elle est simple d’utilisation et conviviale.

Et pour les news étrangères, tous les sites passent désormais par les mêmes sources.

Amusant de la part d’un magazine, dont le site cite parfois comme source Adala-News.
Déjà, il convient de ne pas mettre tous les sites dans le même sac. Sans être un lecteur passionné de Manga-News, je sais qu’il compte dans ses rangs Heiji-sama, spécialiste depuis de nombreuses années de l’information en provenance directe du Japon. Ensuite, une source comme ANN est considérée comme fiable depuis de nombreuses années, et a atteint une taille suffisante pour proposer un maximum d’informations, donc pourquoi s’en priver ? Il a aussi l’avantage d’être en Anglais, pour les deux-trois rédacteurs français qui ne liraient pas le Japonais.

Pour les infos françaises, on nous sert de la digestion de communiqués de presse.

Là encore, j’ai envie de dire que Animeland pourrait balayer devant sa porte avant d’accuser le voisin. Aujourd’hui, les sites professionnels se doivent d’annoncer une information le plus rapidement possible (pour ne pas perdre leurs visiteurs), et iront alors au plus simple en reprenant le communiqué officiel de l’éditeur. Ils ne sont pas les seuls à recourir à cette technique. Nul ne peut exiger d’un rédacteur qu’il connaisse absolument tous les manga et tous les auteurs, et soit en mesure d’aller plus loin dans l’analyse lors d’une telle annonce. Ce qui compte, c’est justement l’annonce en question ; pour le jugement qualitatif, mieux vaut attendre la sortie.

Évidemment, audience oblige, il existe une surmédiatisation des licences à succès au détriment des titres plus confidentiels.

Sans aucun doute le point le plus douteux. Quand nous n’avions que la presse comme média, nous n’avions le choix qu’entre quelques sources spécialisées, et d’autres un peu plus généralistes ; les chances de tomber sur les mêmes licences selon l’actualité étaient grandes. Mais grâce à internet, il existe un nombre incalculable de sites – professionnels ou non – de blogs, de forums, et même de chaines Youtube consacrés au moins en partie aux manga. Dans ces conditions, certes les licences les plus populaires seront plus aisément évoquées – justement parce qu’elles sont populaires – mais il existe suffisamment de sources pour faire le tour de tout ce qui peut exister sur le marché français. Si nous prenons les blogs représentés par Aggregator Sama, nous trouvons moult articles sur Eureka, Chihayafuru, l’Anthologie Moto Hagio, Kids on the Slope, Kamakura Diary, Bonne Nuit Punpun, etc… Je doute pourtant que nous puissions les classer parmi les « licences à succès » évoquées tantôt.
Pour ne pas voir les alternatives offertes par internet, il faut le faire exprès. Et si le lecteur ne cherche pas à voir plus loin que le dernier shônen à la mode, c’est sans doute bien parce qu’il n’irait pas lire autre chose de toute façon.

A travers cette intervention dans Animeland, Sébastien Kimbergt – qui évite bien de nommer les sites sur lesquels ils basent sa prise de position – se contente de généralités, sans prendre en compte la richesse d’internet. Son comportement me rappelle fort celui l’équipe d’Akata avant la fin de leur collaboration avec Delcourt, ou celui de Tonkam dernièrement : celui de personnes qui s’aperçoivent qu’ils n’arriveront pas à maintenir le statu quo en leur faveur, et qui en veulent au monde entier.
Ou alors, souhaite-t-il nous pousser à nous interroger sur notre manière de consommer l’information, et de répercuter celles données par les éditeurs. Mais en seulement quelques lignes, c’est un peu court, jeune homme !

Pour finir, je dirai que ce qui touche aussi la presse manga ressemble tout simplement à ce que vit actuellement celle consacrée au jeu-vidéo. Sur le sujet, je laisserai la parole aux spécialistes :

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6 commentaires pour Animeland et la diabolisation d’internet

  1. Seb. K. dit :

    Mince ! J’ai oublié de mettre dans mon texte que « Pour obtenir des réactions de lecteurs aux articles de la presse papier, il fallait ‘taper’ sur internet sinon l’encéphalogramme restait dramatiquement plat ». Sic !

    Le Meilleur du Manga 2013 représentait 9 mois de travail et la synthèse de 5 ans de rencontres, lectures, entretiens, analyses, recherches, articles, voyages au Japon… Les réactions ont été nettement moins passionnées sur le net. En réagissant à ces trois lignes qui n’ont pas le sens que vous leur donnez (« diabolisation d’internet », qu’est-ce qu’il ne faut pas lire !!!), vous démontrez qu’aujourd’hui ce n’est plus le travail de fond qui prime, mais qu’on vous parle de vous. Et ça, c’est triste.

    Accessoirement, vous êtes gentils de dire qu »Animeland règle ses comptes (sans citer de nom) » quand derrière vous attaquez nommément une personne. (Paille, poutre, œil… tout ça…) [Et puis, t’avais aussi le droit d’en discuter directement en privé avec moi, hein ! C’est pas comme si t’avais mon mail… Quand t’as un problème avec ta famille, tu publies d’abord un message sur un blog ou bien… ? ] Dans mon texte, je n’attaquais personne. Je ne faisais que déplorer l’utilisation qui était faite d’internet, très inférieure à son potentiel réel, et qui ne faisait que décroitre au fil du temps, ne comblant pas comme il se devrait le vide qu’est en train de laisser la presse mourante. Pour résumer autrement, voilà comment je vois l’évolution du « fan de manga actif sur le web » en 15 ans : Avant, quand t’étais fan d’un auteur ou d’une série, tu faisais un site dédié (cites-moi en 5 – mis à jours régulièrement – qui ont le niveau de la Base Secrète et qui proposent un réel contenu sans fichiers illégaux). Puis on est passé aux « travaux manuels » (fanfic, scantrad et fansub, AMV, cosplay…). Puis à Wikipedia. Puis aux blogs. Puis aux pages de fans sur FB. Et aujourd’hui, pour partager son intérêt pour un titre, on se fend généreusement d’un tweet de moins de 150 caractères ou on clique juste sur l’onglet « J’aime » de tel ou tel site. Génial ! Vive le progrès ! 15 ansz d’évolution pour en arriver là ! Non mais sérieusement, tu veux vraiment que je me réjouisse d’un tel constat ??? A un moment donné, il faut quand même enlever ses œillères et ranger sa naïveté au placard.

    Un article concernant Wikipedia, paru dans la Revue BoOks, développe bien ce que j’ai constaté sur la version japonaise du site depuis 2/3 ans :
    http://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-books/20140124.OBS3713/wikipedia-est-de-plus-en-plus-obsolete.html

    Pour le reste, je garde ton billet sous le coude et j’y répondrai à la fin du mois, quand j’aurais le temps.

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  2. Gemini dit :

    Je t’avoue que, lorsqu’un membre de ma famille a un problème, il l’évoque rarement par voie de presse. Ou alors, c’est que le problème est définitif, si tu vois ce que je veux dire.

    Dans mon billet, je mentionne effectivement la possibilité que ton encart est là pour nous pousser à réfléchir sur notre manière de traiter l’information (et par extension de composer avec internet) ; ce à quoi je rajoute que si c’est bien le cas – et non un simple aveu d’impuissance – c’est un peu court. Mais si tu veux en débattre, cela ne me pose aucun problème.

    Aujourd’hui, internet est entré dans l’ère de la centralisation. Cela n’a pas être bon ou non, il s’agit d’une évolution. Et le processus de pensée qui sous-tend cette évolution n’est pas bien compliqué : si tu veux créer un site dédié à l’auteur X, cela signifie que ce ne sera pas l’endroit pour parler aussi de l’auteur Y si tu en émets le souhait ; donc autant créer tout-de-suite une plate-forme qui te permettra de parler de X et de Y.
    Pour ma part, j’avais essayé de créer un blog consacré uniquement aux shôjo, car je trouvais que le sujet n’était pas suffisamment abordé. Au final, je me suis aperçu qu’il attirait moins de lecteurs que mon propre blog, donc que je toucherais un public plus large en rapatriant mes articles ici. Et si je tiens un blog et non un site, c’est car je n’ai pas les compétences techniques nécessaires ; et encore, heureusement qu’un ami m’héberge, sinon je serais obligé d’aller vers un service plus centralisé, comme WordPress.

    Je ne me considère pas moi-même comme suffisamment fan d’un auteur ou d’un titre en particulier pour suivre ou monter un tel site, et j’admire vraiment les personnes qui les tiennent, comme celui-ci : http://www.shiki-fantasy.fr/ Ensuite, l’évolution du comportement du lecteur sur internet me parait tout simplement représentative de l’évolution du lecteur de manga, en France, au sens large ; pourtant, cela n’empêche pas des initiatives très intéressantes de voir le jour, comme Mangacast l’année dernière.
    Si tu veux reprocher au lectorat de ne plus savoir se servir d’internet, tu peux tout-aussi bien lui reprocher de ne pas s’investir dans ce média autant qu’il le faisait il y a 10 ans.

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  3. Morgan dit :

    Permettez que je m’incruste ? 🙂
    Il y a sans doute aussi le facteur générationnel et la question de la quantité qui ont beaucoup changé la donne.
    Générationnel car si nous on a connu l’avant internet, quand il n’y avait rien, quand tout était à faire, forcément on s’est engouffré dedans, feuille blanche à remplir sans règle ni limite… alors que la génération de lecteurs actuelle a toujours connu internet, ne peut pas se rendre compte comment c’était « avant » et part donc avec des repères totalement différents. Là où c’était un media vierge et pas encore ultra-démocratisé, c’était par pure passion qu’on y allait (charger une image de 100Ko avec un bon vieux modem RTC qui hurle, fallait vraiment le vouloir !). Aujourd’hui, pratiquement tout le monde y va pour tout et n’importe quoi, c’est devenu un media basique, qui évolue tout le temps certes, mais banal et très sujet aux modes, où le maître-mot reste la rapidité avant tout. Forcément ça change la donne…

    Et la question de quantité dans le sens où le choix de manga actuel est quand même assez énorme, on est dans la pure consommation parfois gloutonne là où quand il y avait 20 sorties par mois, on pouvait peaufiner, se focaliser sur une série précisément, on avait le temps de détailler, de relire 10 fois le volume… Aujourd’hui, t’as à peine le temps de lire un volume qu’il y a déjà 10 autres séries qui n’attendent que toi, ça pousse à la conso et pas à la fixation sur une série.
    Je remarque aussi ça sur les séries TV. Il y a 15 ans, tu cherchais des infos sur une série, tu trouvais 10-20 sites consacrés à celle-ci, hyper pointus, détaillés, tous différents, développés. Aujourd’hui, ça restera généraliste et ils auront tous pris leurs résumés d’épisodes des coffrets DVD ou d’Allociné. Mais il y a 15 ans tu n’avais pas une telle offre en séries TV, que ce soit à la TV – rares sont les soirs où il n’y en a pas une -, en illégal, en streaming, etc.

    Internet ne cesse de changer depuis sa création, les lecteurs ne sont plus de la génération club Do, et même nous on a changé. On peut voir le verre à moitié vide ou moitié plein, chacun sa logique là dessus. Internet reste quand même un formidable outil, mais ce n’est qu’un outil, son évolution dépend évidemment de ses gros acteurs marchands qui se font du fric avec et veulent le moduler comme ça les arrange, mais dépend aussi, à plus petite échelle, de nous, simples utilisateurs, blogueurs, twittos etc. Même quand c’est super frustrant d’avoir l’impression de causer dans le vide et de n’intéresser personne 🙂

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  4. Gemini dit :

    Nous sommes parfaitement d’accord. Et ne t’inquiète donc pas, je te lis et ça m’intéresse.

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  5. Ialda dit :

    En parlant de différence générationnelle, rappelons aussi que la référence de ces premiers fans du net des années 90 et précédentes, c’était le fanzinat. Forcément ça a structuré différemment leur manière d’exprimer et de faire vivre leur passion pour ces oeuvres qu’ils consomment.

    Je m’amuse parfois à comparer la production fan en terme d’articles, d’essais, de dossiers entre un Penguindrum et son prédécesseur d’il y a quinze ans et je regrette que que le premier n’ait pas donné lieu à la même floraison que le second, donc je pense saisir ce que tu veux dire, Seb. Raison de plus en tout cas pour se réjouir de chaque article construit et bien argumenté sur lequel je peux tomber, consacré à une oeuvre que je ne connaissais pas ou qui soulève un point intéressant – culture, historique… Il reste une alternative à cette course abrutissante à l’actualité qui caractérise le net aujourd’hui, elle est certes moins visible qu’avant, moins développée, mais elle démontre qu’il reste des fans qui ont envie de parler en profondeur de ce qui les obsède.

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  6. Natth dit :

    De mon côté, j’avais plutôt pris cet encart comme une critique de l’idée que le net peut facilement remplacer la presse écrite, grâce à la foule d’infos qu’on y trouve ou à l’instantanéité de ce média. Au passage, je pense que la presse écrite a d’autres cartes à jouer, mais je ne vais pas m’étendre vu que ce n’est visiblement pas le sujet.

    Je pense aussi que la centralisation peut venir des nouvelles techniques permettant de présenter un site. On pardonnait plus facilement à un site d’être moche et peu ergonomique il y a dix ans. Aujourd’hui, une charte graphique soignée joue un rôle important pour attirer les visiteurs. L’interactivité demande aussi des connaissances, comme le php, là où le simple site tout html suffisait à une époque. Il me paraît donc logique que les gens se réunissent autour de portails, de webzines, de site collaboratif… pour gagner en visibilité. De même, je ne vois pas le blog comme un recul vis-à-vis du site, mais comme une façon de partager de l’information et des réflexions de façon interactive et graphiquement propre. Sur ce plan, je suis effectivement de l’avis de Gemini.

    Je ne trouve pas que le web manga se soit appuvri. En fait, il y a tellement d’informations, même en oubliant Wikipedia et les aspect illégaux, qu’il me paraît impossible de tout suivre (un peu comme la production manga en fait). Dans ton commentaire, tu parles de plusieurs choses en les présentant de façon successive. Le « problème », si l’on peut dire, est que l’une n’a pas remplacé l’autre, vu qu’elles cohabitent sur le net aujourd’hui. Au passage, il y a aussi des jeux en ligne inspirés du manga (ceux de type JDR sont atrocement chronophages), les webcomics, les magazines/fanzines en ligne… L’information est là, mais elle a gagné en diversité là où elle a perdu en approfondissement. Je pense que c’est aussi ce que voulait souligner Morgan.

    Pour donner l’exemple du Yaoi (car je suis le web Yaoi depuis une dizaine d’années, ce qui n’est pas le cas du manga en général), je mettrai bien Yaoi France Mailing List en face de Yaoi Juice. Les critiques manga étaient effectivement plus longues sur le premier, plus personnelles peut-être aussi (sans oublier qu’une des rédactrices au moins lisait le japonais), mais il y a tellement de choses sur le second (sans parler de l’évolution graphique).

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