Les Envahisseurs de l’Espace

Avec Pacific Rim, Guillermo Del Toro rendait hommage à deux artistes de talent : Ray Harryhausen et Ishiro Honda. Le premier, en France, nous connaissons ou nous réapprenons à connaitre ; il faut dire que le réalisateur mexicain n’est pas le seul à apprécier le célèbre maitre des effets spéciaux, et que ses admirateurs participent grandement à propager la bonne parole. Le second, par contre, parlera sans doute à un public plus restreint. Pourtant, celui qui allait finir sa carrière comme collaborateur de Akira Kurosawa, a réalisé près de 60 films et créé un genre à lui tout seul : le Kaiju Eiga, ou « Cinéma de Bête Mystérieuse »

La légende veut que, de retour au Japon après la Seconde Guerre Mondiale, ce soit la vision de villes dévastées qui lui ait donné l’idée d’un monstre détruisant tout sur son passage. Mais une de ses sources d’inspiration est probablement à chercher du côté du King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, dont les Japonais ont d’ailleurs tourné une version se déroulant à Tokyo, sortie en 1938.
C’est au sein des studios Toho – dont les Kaiju deviendront rapidement une marque de fabrique – que le réalisateur crée Gojira, ou Godzilla, monstre reptilien gigantesque et radioactif ; il ne fait alors aucun doute que le film représente la peur du peuple japonais envers la bombe atomique. Gojira, sorti en 1954, connait un grand succès dans son pays ; les Américains décident d’en produire un remontage en 1956, incluant des scènes inédites tournées avec l’acteur américain Raymond Burr : Godzilla, King of Monsters.

Dans les années qui suivront, Ishiro Honda va imaginer toutes les futurs grandes figures du Kaiju Eiga, à l’exception de Gamera, issu d’un studio concurrent. Ainsi, nous lui devons entre autre Mothra, Rodan, Ghidorah, Varan, ou encore Dagora, qu’il met en scène dans ses propres films, et commence rapidement à associer les uns aux autres. Il réalise aussi ses propres versions de King Kong et de Frankenstein, ainsi que plusieurs long-métrages de science-fiction dont certains feront aussi usage de ces monstres.
Toutefois, il serait erroné de voir le Kaiju Eiga comme un genre homogène. En effet, si le premier Gojira est clairement un film d’horreur – et efficace, de surcroit – ce cinéma va progressivement se tourner vers l’aventure et le fantastique, et viser un public de plus en plus jeune. Certains signes ne trompent pas, comme la présence régulière de tribus indigènes relativement kitsch, ainsi que le personnage même de Godzilla : celui-ci gagne au fil des productions un répertoire de coups issus du catch, voit ses yeux grandir pour gagner un aspect cartoon, apprend des danses de la victoire qu’il exécute après ses combats, et surtout se transforme définitivement en figure du bien, ne détruisant les villes que lorsqu’il est soumis à une influence extérieure malveillante.

Les Envahisseurs de l’Espace, sorti en 1970, est bien un film de Ishiro Honda, clairement dans la veine aventure fantastique, même s’il possède encore un niveau de violence qui ne le destine sans doute pas aux enfants.
Il s’agit d’un film mineur dans la filmographie du réalisateur, comme le montrent un scénario prévisible dépourvu du moindre sous-texte – car son travail en apparence décérébré lui sert souvent à véhiculer des messages, comme le fera plus tard le cinéma de George A. Romero – l’absence de la moindre figure emblématique de la Toho, ou encore le fait qu’aucun de ses monstres inédits n’ait fait carrière.
Tout commence lorsque la sonde Helios VII est envoyée dans l’espace, en direction de Jupiter ; mais les scientifiques perdent rapidement contact avec elle. Selon un journaliste, elle serait tombée dans l’océan ; pour prouver ses dires, il accepte de s’engager dans une mission, visant à évaluer le potentiel touristique d’une île proche du point de chute. Mais sur place, l’équipe se trouve confrontée à un poulpe géant, muté par une entité extra-terrestre revenue sur Terre avec la sonde.

Le nom d’origine des Envahisseurs de l’Espace est Gezora, Ganime, Kameba: Kessen! Nankai no daikaijû ; le ton est donc donné d’entrée, ce sont 3 monstres que les humains auront à combattre sur cet ilot du Pacifique : le poulpe Gezora, le crabe Ganime, et la tortue Kameba. Pour le reste, nous retrouvons les ingrédients typiques du genre : une expédition composée essentiellement de scientifiques et de journalistes – mais aussi des promoteurs immobiliers, une chair à canon des plus classiques – un peuple indigène qui vénère les monstres locaux, des attaques successives jusqu’à ce que les humains trouvent un moyen de s’en débarrasser, mais aussi un côté kitsch plus prononcé que d’habitude. En effet, quand il s’agissait de faire vivre les Kaiju à l’écran, les studios Toho utilisaient alors deux méthodes : des humains costumés pour les humanoïdes comme Godzilla, et des marionnettes pour les non humanoïdes comme Mothra ; sauf qu’ici, ils ont choisi de concevoir des costumes pour chaque créature, et cela ne permet jamais de créer l’illusion : les pieds de l’acteur incarnant Gezora occupent clairement deux de ses tentacules, et Kameba n’est rien d’autre qu’un humain à quatre pattes avec une carapace sur le dos… Cela nous donne l’impression que les créateurs de ce film ont été paresseux, et auront joué la carte de la facilité. A moins que cela ne vienne d’un problème de budget, les autres effets spéciaux souffrant eux-aussi de ratés.

Contrairement à d’autres films de Honda, celui-ci doit être regardé non pas pour son épouvante ou pour son aventure humaine, mais bien par son potentiel comique plus ou moins volontaire. Certes, Mothra étant une mite géante, nous pourrions la trouver ridicule ; mais le personnage fonctionne. Là, par contre, Gezora et Ganime dégagent plus de bonhommie qu’autre chose, malgré les dégâts qu’ils peuvent provoquer. La preuve : il suffira d’un groupe réduit d’individus dépourvus de toute arme lourde pour s’en débarrasser ; non sans quelques pertes humaines, mais cela reste négligeable pour éliminer 3 Kaiju.
Le scénario réserve bien quelques surprises – comme la raison derrière ces attaques, la méthode employée pour éliminer les monstres, ou encore le destin d’un des protagonistes pourtant présenté comme malfaisant – mais l’ensemble reste linéaire et naïf. Les Envahisseurs de l’Espace incarne donc bien les dérives nanars du genre, probablement voulues par un réalisateur qui en 1970 n’avait plus rien à prouver. Il est aisé de s’attacher aux personnages, donc leurs aventures se laissent suivre ; pour le reste, il faudra apprécier les attaques de monstres et les cérémonies tribales kitsch en tant que plaisir coupable, sous peine de ne pas supporter ce long-métrage.

Honnêtement, ce film est loin de figurer parmi les meilleurs du cinéaste, ni parmi les meilleurs du genre. Dans un cas comme dans l’autre, il sera conseillé de commencer par les premiers Godzilla et Mothra pour acquérir les bases, puis de passer aux aventures fantastiques plus ambitieuses comme Les Envahisseurs attaquent, Ataragon, ou Ghidra : Le Monstre à 3 Têtes. Après, seulement, il sera temps de se confronter aux productions plus enfantines et décalées.
Les Envahisseurs de l’Espace n’est pas représentatif des qualités du Kaiju Eiga, mais reste une curiosité des plus divertissantes pour public averti.

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