Takarazuka, le théâtre japonais au féminin

Takarazuka est une ville de la Préfecture de Hyôgo. C’est surtout le lieu de naissance d’une célèbre revue japonaise, la Takarazuka Kagekidan, ou Revue Takarazuka. Souvent évoquée et parodiée dans les manga et l’animation japonaise, cette revue a influencé de nombreux artistes, de Osamu Tezuka à Riyoko Ikeda. Sa particularité : tous les rôles y sont tenus par des femmes.

En 1913, l’industriel et politicien Ichizo Kobayashi est président de Hankyu Railway, une compagnie ferroviaire qu’il a créé en 1910 dans le Kansai et qui dessert alors Osaka et Takarazuka. Cette année-là, il imagine une attraction pour attirer des visiteurs à Takarazuka, et ainsi améliorer le trafic sur ses lignes : une nouvelle forme de théâtre où tous les rôles seraient tenus par des femmes – par opposition au théâtre traditionnel, qu’il juge démodé – et inspirée des comédies musicales d’influence occidentale alors en vogue. Aujourd’hui encore, les membres des différentes troupes de Takarazuka sont officiellement des employées de Hankyu Railway.
La troupe donne sa première représentation en 1914, et en 1924, son succès est déjà tel qu’elle possède son propre théâtre à Takarazuka, le Dai Gekijo (« Grand Théâtre »). Un second théâtre entièrement consacré à la revue ouvrira plus tard à Tokyo.

Au fil des années, avec le succès toujours grandissant, la revue se sépare en plusieurs troupes. En 1921 apparaissent Hana (Fleur) et Tsuki (Lune). Elles sont rejointes par Yuki (Neige) en 1928, puis Hoshi (Étoile) en 1931 ; cette dernière disparait de 1939 à 1948. La plus récente est Sora (Cosmos), lancée en 1998. Il existe aussi une revue spéciale, Senka, qui accueille d’anciennes actrices n’apparaissant plus dans les 5 troupes principales.
Chaque troupe possède ses spécificités.
¤ Hana est renommée pour ses Otokoyaku (voir plus bas), et pour des budgets souvent supérieurs à ceux des autres troupes, ce qui lui permet de s’offrir des costumes et des décors plus impressionnants. De nombreuses célébrités de la revue viennent de Hana.
¤ Tsuki se distingue par la jeunesse de ses actrices et sa qualité vocale. La musique est souvent au centre de ses préoccupations.
¤ Yuki se spécialise dans des danses plus traditionnels, et adapte essentiellement des œuvres japonaises.
¤ Hoshi accueille les grands noms de la revue, les femmes qui ont fait leurs preuves et atteint la célébrité dans d’autres troupes. Elle a longtemps été renommée pour le talent de ses Otokoyaku.
¤ Sora est, par opposition à Yuki, plus moderne, et plus expérimentale. Ses Otokoyaku ont la particularité de mesurer toutes plus de 1m70 !

Pour intégrer la revue, il faut tout d’abord intégrer la très sélecte Takarazuka Music School, pour y suivre une formation d’actrice, de chanteuse, et de danseuse. Après deux années de cours acharnés, les quelques élues signent un contrat de 7 ans et rejoignent une des troupes. Lors de leurs études, elles sont entrainées pour un des deux rôles de base : Otokoyaku (masculin) et Musumeyaku (féminin). L’Otokoyaku représente pour le public de Takarazuka – largement féminin – une représentation de l’homme idéal, viril sans être dominateur, et doté de traits fins.

L’exemple-type d’actrice Otokoyaku transposée dans l’univers du manga serait Oscar-François de Jarjayes, l’héroïne de Versailles no Bara (Lady Oscar), élevée comme un homme par un père désespéré de n’avoir eu de fils pour lui succéder. La Revue Takarazuka ne s’y trompera pas, et plusieurs adaptations seront montées par les différentes troupes, avant même la transposition du manga à l’écran. De nombreux spectacles sont tirés de shôjo manga ou de contes japonais, mais Versailles no Bara est une œuvre régulièrement mise en scène par la Revue.

Pour le public occidental, ces spectacles peuvent paraitre extrêmement kitsch, notamment ceux dédiés à Versailles no Bara, en raison de leurs costumes chargés et d’un maquillage au moins aussi chargé.
Au Japon, la large majorité du public est composé de femmes. Les raisons de cette attirance font débat, certains évoquant des tendances lesbiennes chez ce public, d’autres mettant en avant le côté érotique et viril des Otokoyaku, comme symboles d’une masculinité parfaite à leurs yeux, voire comme symboles de subversion dans un pays où les rôles dévolus à chaque sexe sont encore très marqués.
La Revue a néanmoins fait scandale lorsque des femmes ont commencé à envoyer des lettres d’amour enflammées à des Otokoyaku, ou quand une actrice s’est pour la première fois coupé les cheveux suffisamment court pour mieux incarner les rôles masculins. Mais l’amour pour les actrices de Takarazuka est désormais considéré au Japon plus comme une phase de transition, temporaire et réversible.

La Revue Takarazuka a eu une influence directe sur Osamu Tezuka, qui a vécu plusieurs années dans la ville éponyme ; sa mère l’emmenait régulièrement au spectacle, étant elle-même une grande amatrice de la revue, et connaissant personnellement plusieurs actrices. Cela se ressent dans Ribon no Kishi (Princesse Saphir), où une jeune princesse doit se faire passer pour un garçon afin de protéger son royaume ; le manga compte plusieurs séquences de chant et de danse. Ce n’est pas un cas isolé dans sa carrière ; dans Black Jack, l’ancien amour du héros a décidé d’incarner un homme depuis qu’un cancer des ovaires a, selon elle, détruit sa féminité.
Riyoko Ikeda est une artiste elle-aussi très influencée par le Takarazuka, qui créera de nombreux personnages Otokoyaku : Oscar dans Versailles no Bara, Kaoru et Saint-Just dans Onisama e… (Très Cher Frère),… Elle a aussi adapté en manga Elisabeth, une des pièces traditionnelles du Takarazuka.
Le « prince interprété par une princesse » est une thématique que nous retrouvons dans Shôjo Kakumei Utena (Utena, la Fillette Révolutionnaire) ; son auteur, Kunihiko Ikuhara, utilise d’ailleurs comme personnages dans sa série Mawaru Penguindrum plusieurs actrices de Takarazuka, dont un couple – à la ville comme à la scène – composé d’une Otokoyaku et d’une Musumeyaku.
Dans Sakura Taisen, les Hanagumi symbolisent la troupe Hana : les dates de créations des deux groupes – 10ème année de l’ère Taishô – coïncident, et elles exécutent sur scène des comédies musicales dont chaque rôle est tenu par une femme.
Plus anecdotique, dans Ouran High School Host Club, le Club d’Hôtes est en lutte avec le Club Zuka du lycée pour filles Lobelia, dédié comme son nom l’indique au Takarazuka.

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