Le restaurant végétarien

Maurice Sarfati nous a quitté. Après Marc François, Jean Topart, Henry Djanik, Michel Modo, Jacques Ferrière, Francis Lax, Gérard Rinaldi, et Patrick Guillemin, c’est un nouveau coup dur pour les amateurs de doublage.

A l’heure où la VOST s’impose peu à peu – avec raison – et où les doublages de l’époque du Club Dorothée sont regardés avec condescendance et amusement par nombre de spectateurs d’alors, il convient de ne pas oublier que la France bénéficie d’une des meilleures industries du doublage, dont les aléas sont moins à reprocher à nos comédiens qu’à des traducteurs et des distributeurs pressés et eux-mêmes condescendants envers leur public. Pressés au point de remplacer au pied levé tout acteur manquant à l’appel le jour J, en pensant à tort que cela ne se verra pas. Condescendants puisque se sentant obligés de modifier tout ce que les chères têtes blondes ne pouvaient, à leurs yeux, pas comprendre.

Évidemment, rien n’est jamais tout blanc ou tout noir. Pour les prestataires de La Cinq, chaîne de Silvio Berlusconi, les traductions se faisaient depuis des versions italiennes prenant déjà des libertés avec l’histoire d’origine, et au moyen de masters eux-mêmes préalablement censurés. Parfois, les diffuseurs achetaient auprès de compagnies américaines des séries « internationalisées », aux noms anglo-saxons et au montage revu et corrigé. Enfin, il est arrivé que des comédiens mettent leur grain de sel.

Le plus célèbre des doublages délirants, c’est bien entendu celui de Ken le Survivant : effrayés par la violence exacerbée d’une série pourtant destinée aux enfants – car il faut bien avouer que AB Productions regardait peu ce qu’elle achetait, et partait du principe que l’animation était réservée à un jeune public – les comédiens auraient exigé de revoir les dialogues à leur manière, afin de décrédibiliser toute son horreur. Le résultat, fait de répliques alambiquées et de blagues foireuses – la légende veut qu’ils se lançaient des paris pour savoir lequel arriverait le premier à placer tel ou tel mot – constitue une hérésie pour certains, un chef d’œuvre de drôlerie pour d’autres ; en tout cas, il ne laisse personne indifférent.
Avec tout cela, nous aurions presque tendance à oublier les autres exemples d’animes édulcorés, et c’est là que Maurice Sarfati entre en scène.

Maurice Sarfati est un acteur français né en 1931, et décédé récemment le 13 Novembre 2013. Comme tous les comédiens de doublage de sa génération (l’attrait pour cette discipline est récent), il multiplie les rôles au cinéma et au théâtre (il fût aussi metteur en scène), puis accepte de prêter sa voix à des acteurs et des personnages de dessin-animé, une facette de son métier comme une autre. Parmi ses faits d’arme, il doubla Robert de Niro sur Taxi Driver et Ragging Bull, mais son timbre bien particulier reste surtout connu du grand public pour être celui de Tony Danza dans Madame est Servi.
Ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est son rôle dans les séries d’animation, notamment japonaises. Nous le retrouvons en inspecteur Lestrade dans Sherlock Holmes, ou encore en Mendo dans Lamu, dont il dirige le doublage. Mais nous nous souviendrons surtout d’un autre doublage qu’il a dirigé, y apportant au passage une prestation hors-norme : Nicky Larson.

Nicky Larson a ceci de commun avec Ken le Survivant que son degré de violence et sa maturité semblent incompatibles avec l’idée que nous avons, en France, d’une série pour enfants. L’idée que ces séries auraient été pensées pour un public plus âgé traverse bien entendu l’esprit de beaucoup de monde, mais Maurice Sarfati tombe des nues lorsque son commanditaire lui annonce le spectateur cible de ce programme : celui du Club Dorothée. Or, cela lui parait en décalage avec l’univers de Nicky Larson : non seulement le héros affronte tueurs et yakuzas loin d’être des tendres, mais il est lui-même un tireur hors-pair, dans tous les sens du terme. L’expression « faire bobo » commence alors à remplacer les châtiments corporels plus ou moins définitifs, les hôtels de passe si cher à Nicky se transforment en restaurants végétariens, et les antagonistes – pour la plupart doublés par Maurice Sarfati lui-même – se trouvent affublés d’accents prononcés. L’objectif, c’était d’adoucir le propos, mais en le remplaçant par de l’humour.
Autre point commun avec Ken le Survivant : l’équipe de doublage a avoué depuis s’être beaucoup amusé. Cela se sent.

A titre personnel, j’aime beaucoup ces deux doublages. Non pas par nostalgie, puisque je ne me suis vraiment intéressé à ces séries que sur le tard, mais car je trouve leur bonne humeur communicative, et car elles me font rire. Après, je comprends que cela en énerve. Mais arrivés à l’ère du DVD, et celui-ci offrant la possibilité de choisir entre VF (si elle existe) et VOST, j’estime que cela ne porte plus à conséquence. Ceux qui aiment ces délires continueront à les apprécier, tandis que les autres pourront bénéficier des dialogues d’origine.

Prochainement sort une édition VO/VF de Nadia et le Secret de l’Eau Bleue, et je serais bien incapable de choisir entre les deux versions ; la Française bénéficie entre autre de l’excellente prestation de Michel Vigne dans plusieurs rôles, dont celui du Capitaine Nemo. C’est un parfait exemple de comédien utilisé simultanément pour divers personnages d’une même série ; pour ne pas que cela ne se remarque, il doit modifier son timbre de voix, et je trouve que cela donne à ces personnages un surplus d’identité. Si les doublages de l’époque avaient bénéficié d’autant de comédiens que de rôles à attribuer, je suis persuadé qu’ils n’auraient pas été aussi mémorables. Jamais Eric Legrand n’aurait créé la voix nasillarde de Végéta pour la distinguer de celle de Yamcha, et jamais Joëlle Guigui n’aurait donné à Julian Ross cet accent inimitable pour cacher qu’elle s’occupait déjà de Mark Landers et Bruce Harper.

En parlant de Joëlle Guigui, elle a longtemps doublé Bart et plusieurs autres protagonistes des Simpsons, autre exemple de série où les acteurs sont beaucoup moins nombreux que les personnages. Ce qui, pour moi, explique en grande partie la qualité de ce doublage aux voix atypiques. Le revers de la médaille, c’est que plusieurs comédiens cités dans mon premier paragraphe ont œuvré sur cette série, et que Joëlle Guigui elle-même a pris sa retraite, avec les conséquences que nous pouvons imaginer. Du côté des Américains, la disparition des voix originales des Simpsons provoque systématiquement la disparition ou le départ de leurs personnages, comme ce fût le cas récemment pour Edna Krapabelle.
L’autre défaut de cette technique, nous pourrions penser que cela prive d’autres comédiens de rôles potentiels. Après tout, cela reste une mesure d’économie.

Pour terminer cet adieu à Maurice Sarfati, qui s’est entretemps transformé en une éloge du doublage français, je dirais tout-de-même ne pas ressentir autant de personnalité dans les doublages récents que dans ceux des années 70/80, et cela vaut aussi pour le cinéma. Heureusement, il reste quelques voix reconnaissables entre mille, comme Daniel Beretta, Pierre Hatet, Claude Giraud, Benoit Allemane, et bien sûr la légende vivante Roger Carel.
Actuellement, je préfère la VO et je regarde peu d’animation française. Au moins, cela m’évite d’interrompre un film et de faire une recherche sur internet dès que je me dis : « Hé mais, j’ai déjà entendu cette voix quelque part ! » Mais je tiens à citer un des derniers doublages à m’avoir marqué : celui de Wakfu. Son responsable, Thomas Guitard appartient à une nouvelle génération de comédiens de doublage : ceux qui n’ont pas choisi cette voie par dépit comme la plupart de leurs ainés, mais car ils admirent les prestations de ces mêmes ainés. Ainsi, nous pouvons considérer son travail sur cette série comme un hommage, recourant à nombre des meilleures voix françaises parfois le temps d’un simple épisode. Un véritable régal pour les oreilles.

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2 commentaires pour Le restaurant végétarien

  1. Xanatos dit :

    Très bel article Gemini, qui rend non seulement hommage à la mémoire de Maurice Sarfati mais aussi au talent de plusieurs ténors du doublage, tant celles et ceux qui sont toujours parmi nous que celles et ceux ayant hélas tiré leur révérence.
    Je n’ai pas franchement apprécié les « délires » de Maurice Sarfati sur Nicky Larson, mais il est indubitable qu’il était un bon comédien. Ses doublages de grands acteurs tels que Robert de Niro dans « Taxi Driver » étaient réussis et d’une grande justesse (son « c’est à moi que tu parles ? » est devenu aussi culte que la citation originale de Robert de Niro « Are you talking to me ? »

    Et il a été remarquable sur Sherlock Holmes où il campait un inspecteur Lestrade époustouflant (la voix tonitruante dont il affublé ce personnages sanguin lui allait comme un gant) ainsi qu’un Smiley benêt, amusant et attendrissant (un des acolytes du professeur Moriarty).

    Pour les versions françaises de nombreux grands classiques du Club Dorothée, bon nombre d’entre elles souffrent d’énormes défauts indéniables (traduction approximative, complètement à côté de la plaque ou trop adoucie, censures, changements de voix intempestifs), mais le fait parfois que certaines séries aient eu un casting limité a favorisé une certaine créativité chez bon nombre de comédien(ne)s.
    Tu avais évoqué avec justesse le travail de Michel Vigné sur Nadia ainsi que celui de Eric Legrand sur Dragon Ball Z: dans ce cas de figure nous pouvons parler aussi du travail remarquable de Laurence Crouzet sur les Chevaliers du Zodiaque.

    Elle interprétait aussi bien des méchantes machiavéliques comme Shina et Hilda de Polaris possédée que des jeunes filles romantiques telles que Shunrei la bien aimée de Shiryû ou encore des petits garçons facétieux comme Kiki. Et elle a magistralement interprété tous ces personnages avec brio sans s’emmêler les pinceaux et elle modulait sa voix à la perfection: la voix qu’elle employait pour interpréter Kiki étant complètement différente de celle qu’elle utilisait pour doubler Shina par exemple.

    Quant à Nadia, impossible d’oublier le travail fabuleux de Virginie Ogouz qui a doublé Gladys (une femme âgée de 28 ans) et la petite Marie qui a 5 ans !
    Et là encore les deux voix sont totalement opposées et on peine à croire que c’est la même talentueuse comédienne qui double ces deux personnages.

    A propos de Nadia, vivement la sortie du coffret de Dybex pour revoir la série tant en VF qu’en VOSTFR.

    Dans ton chapitre où tu parles des géants du doublage survivants, il ne faudra louper sous aucun prétexte le prochain film d’animation de Astérix réalisé par Alexandre Astier: Roger Carel a repris son rôle mythique de Astérix le gaulois et le Dieu vivant du doublage français a certifié qu’il s’agirait là de son tout dernier doublage et qu’il ne sortirait plus de sa retraite.
    Autant savourer au maximum son ultime prestation.
    D’ailleurs, tu as dû être très content d’avoir entendu Roger Carel doubler certains personnages secondaires de « Edgar le détective cambrioleur » 😉 (il a doublé entre autres le savant fou qui provoquait des tremblements de terre en Italie dans le sixième épisode).

    Je suis d’accord avec toi au sujet du doublage de Wakfu qui est d’une qualité exceptionnelle et, comme tu le soulignes, il rend un vibrant hommage à tou(te)s ces illustre(s) comédien(ne)s: cela faisait vraiment plaisir d’entendre des pointures comme Richard Darbois, Claire Guyot, Marc Cassot, Pierre Hatet, Benoît Allemane ou encore Perrette Pradier doubler avec leur maestria habituelle certains personnages secondaires (mais néanmoins marquants) de cette série.

    En parlant de légendes du doublage français, je dois dire également que j’ai été très heureux de retrouver Eric Legrand et Serge Bourrier sur Saint Seiya the Lost Canvas qui interprétaient respectivement Asmita le chevalier d’Or de la Vierge (un joli clin d’oeil à la série originale où Eric Legrand doublait Shaka) et le grand Pope (surtout que Serge Bourrier avait doublé aussi le grand Pope dans le premier épisode de la série de 1986).

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  2. Gemini dit :

    Nous sommes d’accord : les doublages de l’époque du Club Do (donc cela englobe la Cinq) sont perclus de défauts, mais cela vient plus des traducteurs ou des plannings serrés que des comédiens eux-mêmes, voire d’un manque total de respect des distributeurs pour le doublage et le public.
    J’ai peu de souvenirs de personnages qui aient été véritablement mal doublés à l’époque. Il faut dire que les comédiens étaient rarement des débutants ; entendre Henry Djanik sur Saint Seiya alors qu’il avait déjà une carrière époustouflante derrière lui, je me suis rendu compte des années après que c’était exceptionnel.

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