Existe-t-il des manga intraduisibles ?

Question purement rhétorique : oui, il existe des manga intraduisibles en Français. Pareil pour les films, les comics, etc… Quoique, c’est encore pire pour les manga et les productions asiatiques en général : si les Anglo-saxons et nous baignons dans un fond de culture commune et possédons, entre autre chose, le même alphabet, nos différences avec le Japon sont beaucoup plus profondes.

Tandis que j’écris ces lignes, France 4 diffuse La Cité de la Peur, film culte d’une génération qui aura appris ses dialogues par cœur. Justement, saviez-vous que ce sont Les Nuls qui ont traduit Wayne’s World pour sa version française ? Il fallait au moins ça pour retranscrire l’humour MTV de Mike Myers et de sa bande, et surtout adapter des blagues typiquement américaines pour un public français. Si nous voulions faire de même dans l’autre sens, et reproduire toute la subtilité de phrases comme « Un pull-over ça moule, et une moule ça pue l’ovaire », il serait probablement judicieux de faire appel à des comiques américains. Néanmoins, il leur faudrait trouver comment jouer sur les différences bien françaises entre « tu » et « vous », ou encore gérer les homonymes tels que « tapette » (fag) et « tapette » (mousetrap). S’ils ont du talent, je ne doute pas qu’ils y arriveront. Mais ce ne sera pas facile.

La traduction, c’est aussi un travail d’adaptation. D’ailleurs, les éditeurs de manga ne s’y sont pas trompé, et nombre de titres bénéficient à la fois d’un traducteur et d’un adaptateur œuvrant de concert.
Néanmoins, j’estime que certains manga seront beaucoup plus aisés à traduire que d’autres. Un manga de science-fiction se déroulant loin des réalités contemporaines, par exemple, ne posera sans doute pas de gros problèmes d’adaptation pour les éditeurs français. Ce sera par contre plus complexe pour les titres se déroulant au Japon, à plus forte raison s’ils font références à des aspects de la vie quotidienne méconnus en Occident, ou à des œuvres – comme des chansons, des films, des manga,… – qui appartiennent à leur culture générale, mais dont nous ignorons tout ou presque. Les éditeurs français, face à ces situations, ont plusieurs solutions : multiplier les notes en fin de volume ou en bas de page, ou adapter au mieux dialogues et références à notre propre culture. Les deux ont leurs défauts : le premier risque de rendre la lecture chaotique, obligeant à faire des allers-retours constants pour apprécier au mieux l’histoire et les dialogues, et cela pourra rebuter certains lecteurs (notamment les néophytes) ; le second, quant à lui, risque au contraire de déplaire aux lecteurs habitués aux manga et/ou à la culture japonaise, qui ne supporteront pas de trouver des références franco-françaises forcément absentes de la version d’origine, et dont nous pouvons penser qu’elles ne correspondent pas à la vision de l’auteur.
Je serais plutôt partisan de la première technique, même si je suppose qu’entre les deux, il existe un juste milieu.

Le problème se pose particulièrement pour les séries humoristiques. Pour plusieurs raisons. Déjà, ce qui fait rire au Japon ne fait pas forcément rire en France, donc retranscrire une blague telle quelle ne suffit pas toujours. Ensuite, vient le problème des jeux de mots, intraduisibles par nature. Dans ces deux cas, il est possible de réaliser une adaptation avec de l’humour français, mais nous entrons dans la seconde catégorie : celle des blagues dont nous sentons qu’elles ne correspondent pas à ce qu’a réellement écrit le mangaka. Exemple : même si Knorr est effectivement une marque présente au Japon, il est fort peu probable que, dans la version japonaise des Vacances de Jésus et Bouddha, Jésus tende un bol de soupe à son ami en lui disant : « Ceci est mon Knorr. »
Mais le problème le plus délicat, c’est quand les jeux de mots sont associés à des gags visuels ; il faut donc trouver comment retranscrire la blague en se débrouillant pour que cela reste cohérent avec ce qui apparait à l’image. Iker Bilbao, de Soleil Manga, a récemment avoué qu’il avait renoncé à acquérir Shirokuma Café, justement en raison de trop nombreux jeux de mots associés aux dessins, qui auraient rendu le travail d’adaptation long et fastidieux (voire carrément impossible ?).
Quand en plus les références s’en mêlent, cela devient rapidement la catastrophe.

Prenons Kuragehime, comédie recourant justement à ce mélange de jeux de mots et d’éléments visuels, ainsi qu’aux spécificités de la langue japonaise.
Un des personnages, Kuranosuke, aime se travestir. Dans l’histoire, cela lui permet de se rendre régulièrement (mais sans mauvaises intentions) dans une pension interdite aux hommes, où seule l’héroïne – Tsukimi – connait sa véritable identité. Dans le tome 1, celui-ci se trompe et utilise le mot « ore » (façon la plus virile de dire « je ») dans une conversation, ce qui risquerait de le trahir ; Tsukimi va donc jouer sur la similitude de prononciation (japonaise) entre « ore » et « olé », pour détourner l’attention en se lançant dans une chanson (populaire ?) utilisant justement « olé » dans son refrain.
OK. Comment l’adaptateur français a-t-il transcrit ça ? Kuranosuke prononce la phrase suivante : « En fait, je suis un voisin, mais je viens d’un coin isolé du quartier. » Ses interlocutrices tiquent sur le « un voisin », et Tsukimi embraye sur « un voisin… isolé… olé olé olé ! » Le dialogue semble peu naturel, et la pirouette forcée ; à tel point que, quitte à adapter, nous pouvons nous interroger sur l’intérêt de conserver la chanson japonaise. Elle aurait tout aussi bien pu effectuer une reprise du Petit Bonhomme en Mousse.

Toujours dans Kuragehime, mais dans le tome 9. Les héroïnes ont tendance à comprendre les mots de travers, surtout quand elles ne veulent pas les comprendre. Elles jouent alors sur les différents sens des mots, ce qui nous mène souvent à un gag visuel, l’auteur donnant une représentation du mot qu’elles ont cru comprendre en lieu et place de celui utilisé. Bref, à un moment, Tsukimi apparait le temps d’une case déguisée en cheval, car elle aurait compris le mot « parcours » au lieu de « amour ». L’association entre les deux devraient être évidente pour que cela fonctionne, mais ce n’est pas le cas. Et encore, l’adaptateur fait ici l’effort d’essayer de trouver une concordance entre le mot et la case dans laquelle il est prononcé, ce qui n’est pas toujours le cas ; parfois, nous avons juste le gag visuel, ou du moins nous sentons qu’il y a probablement quelque chose à saisir, mais cela ne correspond à rien : il a tout simplement fait l’impasse.
Dans un cas comme celui-ci, je ne pense pas qu’il y ait de bonnes ou de mauvaises solutions entre les deux proposées ci-dessus. S’il n’y avait eu que des explications, cela aurait été indigeste et pas drôle une seconde. L’adaptation, quant à elle, prend le risque de ne pas toujours pouvoir justifier ce qui se passe à l’image, mais permet de conserver le potentiel comique dans une certaine mesure, au moyen de quelques blagues qui fonctionnent effectivement. Reste le côté frustrant. D’où notre question du début : était-il pertinent de publier un tel manga en France, alors qu’il est impossible d’en retranscrire toute la richesse insufflée par l’auteur ?

Mais notre exemple suivant va mettre tout le monde d’accord, puisqu’il s’agit du champion toute catégorie du genre : Le Collège Fou Fou Fou. Dans celui-là, nous avons tout : les jeux de mots – y compris dans les noms des personnages – les jeux de mots associés à des gags visuels, les références obscures – dont un bon paquet sur des idoles des années 80 que les Japonais eux-mêmes ont dû oublier depuis des lustres – et même des blagues sur les idéogrammes. La totale, vous dis-je.
Comme de bien entendu, AB Productions acheta la série pour le Club Dorothée, probablement sans vraiment savoir ce qu’il y avait dedans. Résultat, une des plus mauvaises VF de l’histoire de l’émission : outre les fantaisies habituelles – noms francisés, « onigiri » transformé en « sandwich au poulet » (authentique) – les traducteurs vont tout simplement faire l’impasse sur presque toutes les blagues, aboutissant à des dialogues abscons, sans queue ni tête, bref du grand n’importe quoi. La série fonctionnera tout-de-même grâce à son délire.
Et comme pour toutes les adaptations populaires en France, il va se trouver un éditeur pour publier le manga. Lequel bénéficiera d’une traduction kenlesurvivantesque sans équivalent à ce jour, qui vous fera rire ou pleurer, c’est selon.
Un des personnages s’appelle Ashitano Joe, référence à Ashita no Joe, et le seul avatar de la série connu en France s’intitule Le Retour de Joe ? Pas de problème, le personnage s’appellera désormais Leretour Dejoe. Un autre personnage porte le nom d’une chanteuse en vogue lorsque Motoei Shinzawa écrivait ce manga ? Découvrez maintenant Hélènesé Gara.

Pris avec suffisamment de recul, tout ça, c’est drôle. Enfin presque. Si l’humour de ce manga se résumait à ça, cela pourrait presque fonctionner. Mais prenons un autre exemple : le chien de Rei, beaucoup plus intelligent que son maître mais bien évidemment incapable de parler, essaye régulièrement de lui faire comprendre des choses en mimant des idéogrammes.
Comment voulez-vous retranscrire ça en Français ? En tout cas, les responsables de la version française cherchent encore, comme en témoigne le fait qu’ils aient carrément contourné l’obstacle. Donc nous nous retrouvons régulièrement avec des suites de cases, totalement hermétiques, nous sentons qu’il y a un gag (ou du moins quelque chose à comprendre), mais… rien. La traduction a fait l’impasse, sans pour autant expliquer la blague japonaise. C’est très frustrant sur le coup. Or, ce manga regorge de situations similaires. Et si c’était pour laisser de tels trous béants dans la version française, à quoi bon ?

Évidemment, puisqu’il existe des versions françaises pour tous ces manga, c’est forcément qu’il a été possible de les traduire. Certes. Mais vous pourriez aussi traduire les dialogues de Michel Audiard dans Mélodie en Sous-Sol dans n’importe quelle langue, cela ne signifie pas que vous arriveriez à retranscrire toute leur saveur.
Nous pouvons nous demander si une traduction est toujours pertinente. Pourquoi traduire un manga, s’il faut ensuite l’adapter au point de lui faire perdre son identité ? Si, pour une comédie, celle-ci n’est pas aussi drôle après qu’avant la traduction ? Si cela doit donner au lecteur un sentiment de malaise ?
Surtout, la question serait moins de savoir si un manga peut être traduit ou non, mais si le résultat serait ou non satisfaisant, que ce soit dans son respect de l’œuvre et dans le plaisir de lecture qu’il pourra offrir.

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3 commentaires pour Existe-t-il des manga intraduisibles ?

  1. vegapunk dit :

    Excellent article concernant un sujet qui a forcément interpellé tout lecteur de mangas traduits. Je regrette souvent de ne pas les lire dans leur langue d’origine tant je sens fréquemment la perte d’humour, remplacée par une béquille française gentillette et sans doute méritante, mais qui renforce la béance qu’on ressent. Quel poète je fais.

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  2. The Drig Overmind dit :

    Un mangasseses intraduisible : GON édité il y a fort longtemps par Casterman …

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  3. Ping : Un Enfer d’une Traduction | Le Chapelier Fou

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