Quatre chambres, quatre réalisateurs, un problème

Le soir de la Saint Sylvestre, Ted est le seul groom de service dans ce qui fût jadis un prestigieux palace, accueillant la fine fleur d’Hollywood. Mais le réveillon va rapidement tourner au cauchemar.

Pour changer, je vais écrire ici une véritable critique de film. Bon, je sais, je l’ai fait il y a peu pour Pacific Rim… Mais cela reste un exercice rare. En l’occurrence, je voudrais parler de Four Rooms, alias Groom Service dans sa version française, film américain « indépendant » dont la genèse est presque plus intéressante que le résultat lui-même. Et en même temps, quand nous regardons la genèse en question, nous comprenons qu’il pouvait difficilement en être autrement.
Tout commence en 1992. A Park City dans l’Utah, pour être précis, la station qui accueille chaque année le Festival de Sundance, lancé par Robert Redford, et consacré au cinéma américain indépendant. Fraichement débarqué de sa Californie natale (qu’il n’a pour ainsi dire jamais quitté), Quentin Tarantino est venu présenter Reservoir Dogs, son premier long-métrage. Il y fait la connaissance de Allison Anders, femme forte au passé difficile (avec qui il sortira quelques temps), en compétition avec Gas Food Lodging, ainsi que Alexandre Rockwell, venu lui-aussi avec un film mettant en scène Steve Buscemi, intitulé In the Soup. Une amitié naitra entre les trois personnages, et ils formeront ensemble le groupe non-officiel de « La Classe de 1992 » ; même s’ils seront rejoints par la suite par Robert Rodriguez, venu pour la première fois à Sundance en 1993.

Admiratifs de ce que les réalisateurs du Nouvel Hollywood semblaient avoir réussi à créer – une bande de copains qui n’hésitaient pas à s’entraider – ils décident de se lancer dans un projet commun. Rockwell imagine le concept d’un film à skecths, avec comme fil rouge les déboires d’un groom le soir du réveillon. Les autres sont emballés, ainsi que Harvey Weinstein, patron de Miramax, qui voit en Quentin Tarantino une véritable poule aux œufs d’or, Pulp Fiction allant rapporté plus de 100 millions de dollars et une pluie de récompenses.
Ils commencent à plancher sur le scénario, et chacun réalisera un segment, diffusé par ordre alphabétique. Mais le succès de Tarantino va poser problème. En effet, Miramax ne finance le projet que sur la seule base de son nom, et n’a accepté ses amis que pour cette raison ; inutile de dire que de leur point de vue, il s’agit d’un film de Tarantino avant tout, et que chaque décision importante doit passer par lui ; même si cela concerne le segment d’un autre réalisateur, et que lui-même est en train de faire la promotion de Pulp Fiction à l’autre bout de la planète. Ce-dernier, devenu accro au succès, ne l’entend pas autrement et entretient savamment sa main-mise sur ce projet qu’il présente pourtant bien comme une collaboration. C’est d’ailleurs lui qui bénéficie du plus gros plateau de tournage, sans que cela soit justifié par autre chose qu’une question d’égo ; Harvey Weinstein, selon plusieurs témoignages, pousse les réalisateurs à entrer en compétition les uns avec les autres, ce qui pour un film choral est tout sauf une bonne idée.
Une fois le tournage bouclé, le résultat dure plus de 2 heures. C’est beaucoup trop. Évidemment, personne ne va demander à Tarantino de raccourcir son segment. Rodriguez bénéficiant de l’aval de celui-ci, il en va de même. Ce seront donc Anders et Rockwell qui en feront les frais, et leur amitié volera en éclat par la même occasion.
Compte-tenu des conditions de tournage et de post-production, il ne faut donc pas attendre monts et merveilles de Four Rooms, généralement oublié quand il est fait mention de la carrière du réalisateur de Kill Bill.

L’histoire commence lorsque Ted (Tim Roth) reçoit des mains du vieux Sam (Marc Lawrence), qui a connu le Mon Signor au temps de sa splendeur, la charge de seul et unique groom de l’hôtel. Nous le suivons ensuite bien seul face aux clients, un 31 Décembre au soir.
¤ The Missing Ingredient (réalisé par Allison Anders) : Un groupe de femmes se réunit dans la suite nuptiale de l’établissement, dans le but de réaliser un rituel magique. Mais il leur manque un ingrédient, que Ted pourrait les aider à obtenir.
Sans aucun doute le segment le plus drôle du film, et le plus agréable pour Ted (même si très déconcertant). Nous retrouvons un groupe de plusieurs sorcières plus ou moins du Dimanche, dont une Madonna portée sur le latex et les relations homosexuelles inter-générationnelles. Impossible d’en dire plus sans révéler ses éléments-clés, mais je l’ai trouvé très bien écrit et surtout vraiment amusant. Un segment pas prise de tête, parfait pour démarrer.
¤ The Wrong Man (réalisé par Alexandre Rockwell) : Après avoir reçu la commande d’un client bourré qui ne lui indique pas la bonne chambre, Ted se retrouve confronté à un mari jaloux qui le prend pour l’amant de sa femme et le menace avec une arme.
Le segment le plus étrange en terme de mise en scène, le réalisateur semble s’être amusé à proposer des travelings déconcertants rendus possibles grâce au tournage en studio. A part ça, il n’y a pas grand chose à dire. L’histoire vaudevillesque est convenue même si bien traitée, il y a quelques bons moments mais cela devient lassant à la longue.
¤ The Misbehavers (réalisé par Robert Rodriguez) : Un homme propose à Ted une somme extravagante pour jeter régulièrement un coup d’œil sur ses enfants, qu’il a décidé de laisser à l’hôtel tandis que sa femme et lui vont fêter le réveillon.
Et quand l’homme en question est interprété par un Antonio Banderas en mode gangster, vous avez tout intérêt à lui obéir. D’autant que les deux petits monstres ne sont pas du tout décidés à rester tranquilles plus de 30 secondes, ce qui passe notamment par des coups de fil répétés à la réception, donc à un Ted déjà débordé. Comme la précédente histoire, elle part d’une base classique, et comme la précédente, elle traine trop en longueur,… mais entretemps, c’est à la fois la surenchère et la descente aux enfers, avec un final absolument cataclysmique. Celui-ci aurait mérité d’être réduit lors du montage, c’est triste à dire ; car il dure plusieurs minutes de trop.
A noter la présence de Salma Hayek qui danse en petite tenue à la télévision. Dogma avant l’heure.

¤ The Man from Hollywood (réalisé par Quentin Tarantino) : Alors qu’il se plaint au téléphone à une collègue, il reçoit une commande de la suite royale, réservée par un réalisateur en pleine heure de gloire. Il n’a d’autre choix que de s’y rendre.
Je mets celui-ci de côté, car à l’image du film lui-même, il y a beaucoup à en dire (sans qu’il s’agisse du meilleur). Le réalisateur en question est joué par Tarantino en personne, et passe la soirée du réveillon avec une bande de pique-assiettes qu’il connait à peine, mais dont il ne veut pas se débarrasser. L’histoire a été pensée comme une métaphore de sa propre situation, entouré de gens qu’il ne connait pas forcément, et qui n’en ont pour ainsi dire qu’après son argent et sa célébrité. Aux dires de ses rares amis de l’époque – il s’était déjà fâché avec tout le monde, soit pour des problèmes d’égo soit car il avait utilisé leurs anciennes discussions comme répliques dans ses films – Tarantino était alors du genre à adorer être reconnu dans la rue car cela le flattait, mais à détester qu’on le reconnaisse quand il n’avait pas envie. Il aurait voulu être acclamé partout où il passe, mais rester discret quand il voulait passer un moment tranquille ou s’adonner à ses activités d’avant la célébrité. Bien entendu, cela ne marche pas comme ça, et apparemment, cela commençait à le ronger.
Le segment lui-même est bancal. A l’instar de celui de Rodriguez, il aurait mérité une bonne coupe. Les dialogues y sont moins ciselés qu’à l’accoutumée, comme s’il avait manqué d’inspiration, et il faut attendre un dernier acte réellement époustouflant pour qu’il révèle sa véritable valeur. Mais ce fût laborieux.

Vous l’aurez compris, Four Rooms est un long-métrage largement imparfait. Le premier segment est mon préféré, car dans le fond, la réalisatrice ne se prend pas la tête, et se contente d’un gag potache, sans prétention mais drôle. Les trois autres ont leur qualité, mais souffrent tous d’un problème de rythme qui empêche de les apprécier pleinement ; mis bout-à-bout, ils donnent lieu à un film pas déplaisant, mais mineur ; un comble compte-tenu des noms au générique, de leur passif respectif ou de ce qu’ils deviendront par la suite. Cela vendait du rêve, mais des rapports conflictuels entre les réalisateurs, entretenus par un producteur qui n’avait d’yeux que pour un Tarantino en roues libres, ont sans doute lourdement pesé dans ce qui devait être à l’origine une belle histoire d’amitié façon Nouvel Hollywood. A tous les points de vue, c’est raté. Même si le résultat n’est pas insupportable pour autant.

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2 commentaires pour Quatre chambres, quatre réalisateurs, un problème

  1. inico dit :

    Effectivement, largement oublié lorsqu’on évoque Tarantino… je n’en avais jamais entendu parlé :/
    Mais étant donné le « bien » que tu en dis, cet oubli n’est peut-être pas très innocent ^^.
    Par curiosité, j’essaierai cependant de la dégoter si possible pour voir ce que ça donne.

    A propos, vu sur grand écran au festival Lumière de Lyon où Tarantino est à célébré cette année ?

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    • Gemini dit :

      Les séances pour les films de Tarantino sont presque toutes complètes, du moins celles qui m’intéressaient (j’ai déjà vu la plupart en salles à leur sortie). Pour compenser, je me suis refait ses autres long-métrages cette semaine, vu que je les ai en DVD. Par contre, il parait qu’il viendra faire l’inauguration d’un nouveau restaurant dans ma rue pendant le festival, donc je l’attends de pied ferme avec mon DVD de Pulp Fiction et un marqueur.

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