Ce soir, je m’offre une culture cinéma (3) : le Film Culte

Pour ce troisième épisode, intéressons-nous à un terme de plus en plus répandu, presque galvaudé, celui de film culte. Sachant que cela fonctionne aussi pour les séries cultes, les comics cultes, etc…

Pour commencer, regardons de plus près les mots qui le composent : « film » et « culte ». D’après le dictionnaire, un culte est un honneur que l’on rend à la divinité par des actes de religion. Au sens figuré, il peut s’agir d’un acte de vénération. Donc un film culte serait un film faisant l’objet d’un culte, donc d’un acte de vénération. Voilà qui parait excessif.
Pour bien comprendre, prenons le cas d’une des œuvres ayant popularisé ce terme : The Rocky Horror Picture Show.

Sorti en 1975 dans une indifférence polie, le destin de The Rocky Horror Picture Show bascule lorsqu’un responsable de salle a l’idée de le proposer lors de séances à minuit, technique qui avait déjà aidé à promouvoir des œuvres atypiques comme El Topo ou Night of the Living Dead. Cela a tellement bien fonctionné que ce film n’a jamais été déprogrammé depuis, et qu’il est toujours diffusé dans de nombreux cinémas à travers le monde, y compris à Paris. Une des raisons de son succès : un public de spectateurs fidèles qui ont commencé par revenir régulièrement le voir, puis à chanter en chœur avec les personnages, allant jusqu’à en reproduire les scènes en direct pendant la projection. Les séances de The Rocky Horror Picture Show sont désormais accompagnées de tout un rituel, nécessitant notamment des gants en caoutchouc ou encore du papier hygiénique et du riz.

Alors vous me direz, et vous aurez raison, que ce genre de comportement ne concerne qu’un nombre réduit de spectateurs. Mais nous pouvons donc arriver à une définition qui me parait satisfaisante : un film culte est un film capable de générer un comportement excessif chez une part de ses spectateurs. Comportement qui peut s’apparenter à de la vénération, voire à une expérience religieuse.
Tout-de-suite, nous nous rendons compte que peu d’œuvres disposent de cette faculté. La Trilogie Star Wars, Shining… Pour ce-dernier, il suffit pour s’en convaincre de regarder le documentaire Room 237, consacré aux différentes théories (du complot) associées à ce film ; un bien bel exemple de comportement extrême. Le journaliste Rafik Djoumi cite volontiers La Classe Américaine dans cette catégorie, pour la façon dont le film s’est propagé malgré les contraintes techniques – au moyen de copies de copies de VHS – et en raison des nombreux spectateurs qui connaissent chaque réplique par cœur.
Mais quand j’entends des critiques présenter Kick-Ass comme un film culte, je pense que nous nous sommes bien éloigné du sujet.

Car oui, parmi tous les films présentés comme cultes aujourd’hui, nous pouvons aisément trouver nombre de cas des plus discutables.
J’estime que ces cas peuvent se diviser en deux catégories. La première, celle qui pour moi a contribué à démocratiser l’expression, concerne avant tout les cinéphiles, qui ont pu être tentés à une époque de donner ce qualificatif à des œuvres inconnues du grand public, voire boudées par la critique institutionnelle, alors qu’elles ne méritaient pas un tel dédain. Il peut s’agir de « films de minuit » – lesquels n’ont pas tous connus le destin de The Rocky Horror Picture Show – de productions expérimentales ou confidentielles, de Séries B qui ne sont pas passé par le circuit traditionnel, ou même de films ignorés à leur sortie mais redécouverts par la suite. Et là, il y a à boire et à manger, un nombre conséquent de curiosités, et il est difficile voire impossible de savoir lesquelles, dans le lot, répondent à la définition ci-dessus. Il est vrai que certains bénéficient effectivement d’une aura impressionnante auprès de certains cercles de spectateurs – comme Freaks – mais dans l’ensemble, je pense qu’il s’agit plus d’une façon pour ces spectateurs de montrer qu’il existe des films étonnants à découvrir (mais qu’eux connaissent déjà).

La seconde catégorie, sans doute la plus récente, est celle des critiques fainéants, des modes, et surtout des commerciaux. Dans une société où l’information va vite et où un phénomène en chasse un autre, tout succès est dores et déjà présenté comme culte ou futur culte, à l’instar des Batman de Christopher Nolan ou encore, justement, de Kick-Ass.
Pour les critiques et les studios, c’est l’argument de vente imparable : dire d’un film qu’il est culte, deviendra culte, ou s’impose comme l’œuvre culte d’une génération, cela remplace avantageusement le terme de « chef d’œuvre » beaucoup trop employé – et qui a donc perdu toute efficacité – sans avoir besoin de donner plus de détails. Le mot « culte » supposant à la fois que le film est de grande qualité, mais aussi qu’il apporte quelque chose de nouveau, qui fera que nous nous en souviendrons obligatoirement dans plusieurs années. Pas besoin que cela se vérifie : l’important est de vendre dans l’instant, et peu importe si tout le monde aura oublié le lendemain ces films jugés cultes la veille. C’est pourtant souvent le temps qui fait le statut d’une œuvre.
Mais peut-être somme dans le même cas que les mots « geek » et « otaku« . Peut-être que c’est la définition qui a changé en raison de son utilisation, et non les standards eux-mêmes. Vaste question. Mais j’estime que chacun devrait quand même réfléchir avant de taxer de culte la première œuvre un peu hors-norme venue.

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2 commentaires pour Ce soir, je m’offre une culture cinéma (3) : le Film Culte

  1. inico dit :

    Je suis d’accord avec toi sur le fait qu’on a tendance à sortir le mot « culte » un peu facilement dés qu’on ressort un film de derrière les fagots où il prenait la poussière – première tendance – ou plus simplement afin de faire la promotion d’un film fraichement sorti auquel on ne voudrait pas coller l’étiquette de « chef d’oeuvre », terme bien pompeux dont on craint plus qu’il fasse peur au spectateur.
    Dire « j’ai vu un film culte », ça pète quand même vachement plus !
    Je serais plus enclin à qualifier de culte un film ayant rencontré son public et qui perdure, plutôt qu’un film inconnu au bataillon que des journalistes mettent en avant dans un excès de joie lors de sa découverte.
    J’ai envie de faire simple : comme chacun son beauf, chacun son film culte ^^.
    Au fait, puisque tu montre l’affiche d’El Topo, tu as vu le dernier Jodorowski sur son enfance et surtout son père ? Je ne sais pas s’il sera un jour culte, mais il est assez dingo et bourré d’idées pour valoir d’être vu. Surtout par des curieux comme toi 🙂

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    • Gemini dit :

      Je n’ai pas vu le dernier Jodorowski, non. C’était prévu, mais il ne passait pas là où j’habite en ce moment… Après, je préfère le Jodorowski scénariste de BD – L’Incal, Diosamante, et il faudrait que je trouve l’intégrale de La Caste des Méta-Barons – plutôt que le réalisateur ; par contre, j’ai vu sa vidéo sur le financement de son dernier long-métrage, et c’était particulièrement intéressant.

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